Allemagne : pourquoi l'élection présidentielle est un casse-tête pour Angela Merkel

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Joachim Gauck, président fédéral allemand, a décidé de ne pas briguer un second mandat.
Joachim Gauck, président fédéral allemand, a décidé de ne pas briguer un second mandat. (Crédits : (c) Copyright Thomson Reuters 2012. Check for restrictions at: http://about.reuters.com/fulllegal.asp)
Le président fédéral allemand Joachim Gauck a décidé de ne pas se représenter. Il faudra donc lui élire un successeur en janvier 2017, huit mois avant les élections fédérales. Un exercice symbolique, mais politiquement très compliqué pour Angela Merkel.

Joachim Gauck jette l'éponge. Le président de la République fédérale d'Allemagne a confirmé dans une allocution ce lundi 6 juin qu'il ne briguera pas un nouveau mandat en janvier prochain. L'information avait été annoncée dès samedi par le quotidien Bild Zeitung. Le président fédéral est le chef de l'Etat outre-Rhin, mais son rôle est surtout symbolique. A la différence d'autres présidents de régimes parlementaires européens, il n'a aucune possibilité d'initiative. Il ne peut révoquer un chancelier ou un gouvernement, ni même en proposer sans majorité parlementaire.

Une élection symbolique, mais politique

Il n'en reste pas moins que cette élection symbolique est toujours l'occasion de grandes manœuvres politiques. Elle n'est pas politiquement neutre. Angela Merkel, l'a utilisé deux fois pour « éliminer » des rivaux dangereux au sein de son parti, la CDU : Horst Köhler, ancien directeur général du FMI, élu en 2004 et réélu en 2009, puis Christian Wulff, ancien ministre-président de Basse-Saxe, élu en 2010. Mais pour élire un président fédéral, il faut parfois élaborer des coalitions assez larges. Le chef de l'Etat est, en effet, élu par « l'Assemblée fédérale », une assemblée qui n'existe que pour cette occasion et qui regroupe les membres du Bundestag et des représentants des 16 assemblées des Länder. La difficulté réside dans le fait que l'élection est secrète et que les membres de l'assemblée fédérale peuvent voter comme bon leur semble, même en dehors des attaches partisanes.

Joachim Gauck, président « idéal »

En 2010, Angela Merkel, qui ne disposait pas à elle seule de la maîtrise de cette assemblée, avait joué la sécurité en soutenant Joachim Gauck, pasteur, ancien dissident de l'ex-RDA, un temps député pour l'allié oriental des Verts, Bündnis 90, candidat soutenu par la SPD sociale-démocrate en 2009. Une personnalité conservatrice, mais consensuelle dans son incarnation de l'Allemagne réunifiée. Joachim Gauck avait été élu le 18 mars 2012 avec 991 voix sur les 1228 membres de l'Assemblée nationale. Pour Angela Merkel, le scénario idéal eût été que le président sortant se représentât. Sa candidature ne faisait pas l'objet de discussions parmi les grands partis et n'aurait posé aucun problème.

Une « grande coalition » désavouée

Mais puisque l'ancien pasteur de 76 ans n'a pas voulu rester pour cinq ans de plus au Château de Bellevue, l'Elysée allemand, Angela Merkel va devoir faire face à un nouveau casse-tête. L'élection aura lieu en janvier 2017, soit huit mois avant les élections fédérales de septembre. Inévitablement, les alliances qui vont s'établir seront un avant-goût des coalitions possibles après le scrutin fédéral. Or, ces coalitions ne sont guère évidentes. La « grande coalition » entre la CDU, la CSU, sa « sœur » bavaroise, et la SPD semble à bout de souffle. Les sondages donnent à ces trois partis 53 à 55 % des intentions de vote. Le 31 mai, un sondage INSA donnait même pour la première fois la « grande coalition » sous les 50 %, à 49 %. En 2013, ces trois partis avaient rallié 67 % des électeurs. Du coup, toute élection d'un candidat de la « grande coalition » à la présidence fédérale apparaîtrait comme une volonté de cette alliance de perdurer au-delà de 2017.

La CDU, parti de centre-gauche ?

Or, tant Angela Merkel que Sigmar Gabriel, le président de la SPD, cherchent à retrouver des électeurs sur leur gauche et sur leur droite. La CDU doit faire face aux conséquences de la gestion de la crise des réfugiés qui a ouvert une crise avec l'électorat conservateur. La CSU bavaroise critique désormais ouvertement sa grande sœur et flirte avec l'idée de briser le mariage avec la CDU, tandis qu'une partie des électeurs de droite se sont dirigés vers le parti d'extrême-droite Alternative für Deutschland (AfD) qui est donné entre 13 % et 15 % des intentions de vote. A cela enfin s'ajoute la renaissance du parti libéral FDP, éliminé du Bundestag en 2013 mais qui repasserait au-dessus des 5 %. La CDU souffre de ces concurrences. Un sondage Infratest Dimap de décembre dernier demandait aux Allemands de placer sur une échelle droite-gauche les partis. La CDU apparaissait au centre-gauche.

La nécessité de « droitiser » la CDU

Pour Angela Merkel, il faut, avant l'élection, corriger cette image, au risque de voir les électeurs des droites continuer à fuir, tandis qu'au centre-gauche, le terrain est désormais très occupé par la SPD et les Verts. L'autre option, souvent citée et avec laquelle l'ancienne physicienne est-allemande flirte depuis des années, serait d'assumer ce nouveau positionnement pour viser une alliance avec les Verts. Mais une coalition « noire-verte » - déjà au pouvoir en Bade-Wurtemberg - ne serait pas majoritaire en Allemagne. Et le danger serait grand pour la CDU de se couper alors encore davantage de son aile droite, faisant grossir FDP et AfD et alimentant la dissidence de la CSU. Bref, Angela Merkel, avant son élection, doit « droitiser » son discours.

La SPD lorgne à gauche

Or, dans le même temps, la SPD est proche de l'agonie politique. Les sondages donnent les Sociaux-démocrates proches de leurs plus-bas historiques, entre 20 et 21 % des intentions de vote. Le parti est concurrencé par les Verts (désormais à 13 %), incapable de s'entendre avec le parti de gauche Die Linke (9 % des intentions de vote), devant faire face à l'abstention de ses partisans traditionnels et à celle d'AfD qui capte également une partie de l'électorat de gauche par crainte des effets de l'arrivée des réfugiés sur son niveau de vie, alors même que les salaires commencent depuis deux ans seulement à remonter. Malgré l'instauration d'un salaire minimum fédéral et l'abaissement de l'âge de la retraite à 63 ans pour ceux qui ont le plus cotisés, la SPD ne convainc plus à gauche. Les effets de la politique de Gerhard Schröder sont encore présents et empêchent aux Sociaux-démocrates de gagner du terrain sur leur gauche et dans les classes les plus fragiles de la société. Mais Sigmar Gabriel n'a pas le choix et il l'a annoncé lors d'une convention interne ce week-end : « le devoir de la SPD doit être d'élargir sa signification, et, donc, d'aller du centre vers la gauche ». Car, en restant au centre, la SPD n'est plus un parti « utile » : il risque de se voir dévorer par la CDU et les Verts.

Une majorité de gauche à l'assemblée fédérale ?

Avec une CDU qui lorgne vers la droite et une SPD qui regarde à gauche, l'exercice de l'élection du président fédéral s'annonce délicate. Si la SPD décide d'aller jusqu'au bout de son rééquilibrage à gauche, il peut compter sur une forte minorité de 628 sur 1260 « grands électeurs » qui pourrait s'élargir aux 15 élus du Parti pirate et de l'élu de la minorité danoise. Ce scénario n'est pas à exclure : c'est celui de la majorité régionale de Thuringe. Mais ce cas n'est pas un modèle national, c'est un Land de l'ex-RDA où la SPD s'est effondrée. Au niveau fédéral, l'alliance avec Die Linke est encore très mal perçue par l'aile droite des Sociaux-démocrates. C'est cette aile qui avait empêché en 2009 la volonté de tournant à gauche de Sigmar Gabriel. Il y a fort à parier que la SPD se divise sur une telle alliance et, en réalité, elle est peu probable.

Angela Merkel devrait donc avoir la main encore une fois avec 545 élus à l'assemblée fédérale pour la CDU et la CSU. Mais pour quoi faire ? Il lui faut réaliser le grand écart : trouver des alliés au centre sans donner l'impression de s'appuyer sur la grande coalition et maintenir l'unité de son propre camp. Pour cela, un candidat « neutre » et symbolique, comme Joachim Gauck, aurait fait l'affaire. En son absence, trouver un « bon » candidat sera une gageure.

Les candidats possibles

Pour l'instant, la presse allemande cite trois candidats : le ministre des Affaires étrangères SPD Frank-Walter Steinmeier, le ministre des Finances CDU Wolfgang Schäuble et le président CDU du Bundestag Norbert Lammert. Or, le choix n'est guère satisfaisant. Soutenir un élu SPD ancrerait encore la CDU au centre et renforcerait l'union des deux partis de la grande coalition. Il en irait de même avec Nobert Lammert, « merkélien » convaincu et « incarnation » de la grande coalition, puisqu'élu par la SPD, la CDU et la CSU au « perchoir » du Bundestag. Alors qu'Angela Merkel perd en popularité, la « merkélisation » de la tête de l'Etat pourrait aussi être mal perçu à gauche comme à droite.

Wolfgang Schäuble, candidat idéal ?

Wolfgang Schäuble, lui, pourrait être le candidat idéal : conservateur convaincu, orthodoxe sur le plan budgétaire, disposant d'une longue carrière au sein de la CDU, il est celui qui correspond le mieux au rôle de président « à l'ancienne ». Très populaire, c'est un rusé qui a su critiquer la politique migratoire de la chancelière en parlant de risque « d'avalanche » tout en la défendant toujours becs et ongles, par exemple, face à la CSU et à AfD. Il plaît à droite en étant un des plus fervents adversaires d'AfD. Mais pourra-t-il recueillir les voix de la SPD et des Verts alors qu'il incarne l'austérité en Europe, mais aussi en Allemagne et alors que la SPD va, dans la campagne fédérale, tout faire pour critiquer ses budgets et faire oublier qu'elle les a soutenus ? La chancelière pourrait néanmoins utiliser son passage au château de Bellevue pour promettre discrètement le portefeuille des Finances à la gauche après les élections. Sauf que sa droite hurlerait de laisser un tel poste à un Vert ou à un Social-démocrate...

Face à la repolarisation

Angela Merkel a promis de « larges consultations » pour élire le président fédéral. Mais cette élection difficile au sein de la tempête politique qu'elle traverse est une nouvelle épreuve pour elle. Le message qui émanera de cette élection présidentielle sans enjeu pourra peser lourd durant la campagne électorale de l'été prochain. Jusqu'en 2015, la chancelière a toujours su incarner « l'Allemand moyen » et le centre de l'échiquier politique. Au point que le slogan de la CDU était tout simplement « le centre ». Mais cette stratégie semble désormais de plus en plus caduque. La repolarisation de la vie politique allemande est en cours. Angela Merkel saura-t-elle y faire face ?

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Commentaires
a écrit le 07/06/2016 à 14:42 :
M. Godin connaît-il vraiment l'Allemagne? Qualifier les deux anciens présidents démissionaires Köhler et Wulff comme rivaux de la chancellière à éliminer est complètement erronné. M. Köhler était chef du FMI et beaucoup moins attiré par une présence médiatique que celle pratiquée par ses successeurs, et M. Wulff a plutôt pris le virage avant une perte électorale dans son fief de Basse-Saxe et fût chassé de Bellevue par une campagne médiatique.

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