Allemagne : Wolfgang Schäuble lance la charge contre Angela Merkel

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Angela Merkel et Wolfgang Schäuble sont désormais à couteaux tirés.
Angela Merkel et Wolfgang Schäuble sont désormais à couteaux tirés. (Crédits : Reuters)
Le ministre fédéral allemand des Finances a pris le contre-pied de la chancelière sur la question des réfugiés, provoquant une révolte au sein de la CDU. C'est encore une difficulté de plus pour Angela Merkel.

La trêve aura été de courte durée pour Angela Merkel. Après avoir arraché jeudi 5 novembre au soir sur la question des réfugiés un compromis peu consistant sur le fond, mais apaisant, avec la SPD sociale-démocrate et avec le CSU bavaroise, la chancelière doit à présent faire face à une fronde au sein de sa propre formation, la CDU. Une fronde à laquelle s'est joint son ministre des Finances Wolfgang Schäuble.

La proposition de Maizière

L'offensive est venu du ministre fédéral de l'Intérieur, Thomas de Maizière, membre de la CDU et, jadis, un des plus proches lieutenants de la chancelière. Thomas de Maizière s'est cependant distancé d'Angela Merkel dès le début de la crise des réfugiés en septembre, exigeant une ligne plus dure et un contrôle plus serré des frontières. La chancelière n'a pas engagé de rupture avec lui, elle lui a permis de suspendre les accords de Schengen et n'a pas répondu aux demandes de démission venant de la gauche et, parfois, de la droite. Mais, deux jours après le difficile compromis au sein de la « grande coalition », Thomas de Maizière va clairement mettre en difficulté Angela Merkel.

Le ministre de l'Intérieur propose en effet d'examiner plus en profondeur le cas des réfugiés syriens qui entrent sur le territoire allemand et, dans certains cas, de suspendre le droit au regroupement familial. Depuis novembre 2014, les Syriens qui arrivent en Allemagne sont considérés, sans examen individuel des cas, comme des réfugiés de guerre au sens de la convention de Genève. Ceci leur donne droit à un permis de séjour et au regroupement familial. Thomas de Maizière veut suspendre ce principe et permettre des examens individuels des cas. Dans certains cas, le regroupement familial ne sera plus permis. La proposition a fait bondir les Sociaux-démocrates et la chancelière qui l'a bloquée. Mais la proposition de Maizière avait déjà provoqué une onde de choc au sein de la CDU.

Fossé entre Angela Merkel et la CDU

Jusqu'ici, le parti de la chancelière était pourtant resté plutôt fidèle à Angela Merkel. Mais le fossé a commencé à se creuser. La semaine passée, la CDU avait accepté les « zones de transit » voulues par la CSU pour « trier » les réfugiés aux frontières. Cette proposition a été écartée lors du sommet de la « grande coalition. » La proposition du ministre de l'Intérieur a fait l'effet d'un révélateur. Certes, durant le week-end, seule la CSU et son président Horst Seehofer, qui incarne la « ligne dure », avait soutenu Thomas de Maizière. Mais entretemps, Wolfgang Schäuble, jusqu'ici fort discret sur le sujet, a donné le signal de la révolte.

La charge de Wolfgang Schäuble

Dimanche 8 novembre au soir, le ministre fédéral des Finances sur ARD a clairement approuvé l'initiative de son collègue de l'Intérieur. Et il est allé plus loin. « Notre capacité d'accueil n'est pas illimitée », a indiqué Wolfgang Schäuble. Et de reprendre un discours jusqu'ici plutôt courant dans la bouche de Horst Seehofer : « Nous devons envoyer un message clair au monde : nous sommes prêts à aider, mais nos possibilités sont limitées. » Cette mesure est clairement un défi ouvert à la chancelière qui, jeudi, lors du sommet de la coalition, avait refusé de placer une « limite haute » chiffrée à l'accueil des réfugiés comme le demandait la CSU.

Libération de la parole à la CDU

Les propos de Wolfgang Schäuble ont alors libéré la parole au sein de la CDU. Le talisman s'est brisé et voici les principaux responsables du parti qui prennent la défense de Thomas de Maizière et s'alignent sur les propositions de la CSU. La vice-présidente de la CDU, candidate aux élections régionales de Rhénanie-Palatinat, Julie Klöckner, explique ainsi mardi 10 novembre dans une interview au Rheinische Post que « le droit d'asile est un droit pour des individus, pas pour des nations entières. Il faut donc en conséquence un examen individuel. » Le chef des députés CDU, Volker Kauder, un fidèle d'Angela Merkel en théorie a lui aussi dit « non au regroupement familial. » Le groupe parlementaire CDU a, du reste, rejeté l'idée défendue par la chancelière d'une carte de santé pour les réfugiés. La très conservatrice Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) s'est, pour sa part, fendue d'un éditorial pour saluer ce « politicien responsable », faisant passé Thomas de Maizière du statut de paria à celui de héros de la CDU.

Angela Merkel marginalisée

Le soutien à la position de la chancelière s'est donc réduit comme peau de chagrin après l'intervention de Wolfgang Schäuble. Seuls les très proches d'Angela Merkel et... les Sociaux-démocrates défendent encore le refus de la proposition de Maizière. En intervenant dans le débat du côté des conservateurs, le ministre fédéral des Finances place la chancelière à nouveau dans une situation très délicate, la contraignant à s'appuyer sur la SPD. « La proposition de Thomas de Maizière trouve un soutien au sein de la CDU/CSU, mais elle doit être acceptée par la SPD », a indiqué le secrétaire général de la CDU Peter Tauber, un des derniers à soutenir la chancelière. Or, la droite de la CDU n'attend que cela : faire passer la chancelière pour une « sociale-démocrate » pour pouvoir proposer un retour du parti à ses « racines » conservatrices. Depuis 2005, les critiques sur la « social-démocratisation » de la CDU sont courantes, mais elles restaient limitées. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.

Ancrer Angela Merkel à droite ?

La question est donc désormais de savoir ce qui a motivé Wolfgang Schäuble. Le quotidien Die Welt y voit un moyen « d'ancrer » la chancelière « sur une ligne claire » et évidemment plus dure sur sa politique migratoire. En isolant Angela Merkel, il la contraindrait ainsi à venir sur les positions plus proches de la majorité de la CDU. Mais la tactique est risquée, à deux égards : d'abord, elle détruit le compromis difficilement bâti jeudi et met en avant l'incapacité de la chancelière à tenir ses troupes ; ensuite, elle met en avant le fossé immense entre Angela Merkel et la CDU et ceci contribue encore à la marginaliser. D'autant que la chute de la CDU-CSU dans les sondages s'amplifient : la dernière enquête Insa ne donne plus que 34 % aux Conservateurs (contre 42 % avant septembre), tandis que l'extrême-droite AfD atteint 10 % pour la première fois depuis plus d'un an et que les Libéraux remontent à 6 %. Il y a donc péril en la demeure et Angela Merkel peut être considérée comme responsable par son positionnement.

Ne pas briser le rêve budgétaire de Wolfgang Schäuble

L'autre hypothèse relève de la compétence de Wolfgang Schäuble. Pendant dix semaines, le ministre des Finances s'est tu et a mis à disposition les milliards d'euros demandés par la chancelière pour faire face à l'urgence. Mais, progressivement, son rêve péniblement construit d'un équilibre budgétaire des comptes fédéral a été mis en danger. En 2016, il entend, grâce à ses réserves, ne pas augmenter la dette fédérale, mais les recettes fiscales seront moins fortes qu'attendu et les dépenses risquent de progresser davantage à mesure que les réfugiés arrivent. Pour sauvegarder « son » budget, Wolfgang Schäuble souhaite donc que l'on limite l'accueil des réfugiés. Il convient de ne pas oublier que le ministre des Finances allemand a, non sans fierté, réalisé en 2014, un « exploit » : obtenir le premier budget fédéral en excédent depuis 1969. Il est possible qu'il ne souhaite pas laisser la chancelière détruire son « grand œuvre. »

Lutte politique avec la chancelière

Dernière hypothèse : Wolfgang Schäuble a engagé une lutte politique avec la chancelière. Cette lutte aurait été initiée avec l'affaire grecque où le ministre avait proposé l'expulsion de la zone euro de la Grèce, Angela Merkel s'y refusant. La décision de cette dernière de proposer un troisième plan d'aide à Athènes aurait donc marqué une rupture entre la chancelière et son ministre. Wolfgang Schäuble avait, dans les jours suivant, regretté que la Grèce demeure dans la zone euro. Pire même, le ministre a pu avoir eu l'impression d'avoir été « instrumentalisé » par Angela Merkel pour soutirer une capitulation en règle à Alexis Tsipras. Mais Wolfgang Schäuble a gagné dans la crise grecque une immense popularité en Allemagne et il a occupé le statut de « défenseur des intérêts allemands » jusqu'ici occupée par la chancelière.

Une ambition à la chancellerie ?

Ce coup de poignard de Wolfgang Schäuble viendrait alors confirmer cette lutte interne. Ce ne serait plus un moyen d'aider Angela Merkel, mais bien de la marginaliser pour s'imposer comme l'incarnation d'une CDU ancrée dans ses racines conservatrice. Fin octobre, Die Zeit prévenait déjà que « Wolfgang Schäuble est « le seul qui pourrait succéder à Angela Merkel. » Est-ce son ambition, malgré ses 73 ans ? Ce serait, en tout cas, une formidable revanche sur l'histoire. En février 2000, Wolfgang Schäuble, alors président de la CDU et candidat potentiel à la chancellerie, avait dû démissionner suite aux affaires de financement occulte du parti. Il avait alors été remplacé par une de ses critiques les plus féroces... Angela Merkel.

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Commentaires
a écrit le 17/11/2015 à 22:02 :
Toute cette classe politique en France et en Allemagne qui a fait l'Europe de Bruxelles regarde la fin de son histoire. Les événements se télescopent . Plus rien ne sera plus comme avant. L'inconséquence de Merkel dans la crise des réfugiés, la dureté de Schäuble face à la Grèce, l'infantilisme de Hollande, les séquelles de Sarkozy, le Brexit imminent, enfin la guerre contre le terrorisme. L'Europe de Bruxelles ne sert vraiment à rien face aux crises.
a écrit le 11/11/2015 à 19:34 :
.. et pendant ce temps, les français, subrepticement, parlent, mais surtout en font le moins possible... Le patronat allemand en a fait la remarque très justifiée. il faut tenir un discours de vérité.
a écrit le 11/11/2015 à 7:55 :
Ne pas définir une limite au nombre de réfugiés, c'est passer dans l'idéologie pure, dans l'absolu, mais il se trouve que nous vivons dans un monde limité. Merkel cesse d'être digne de diriger en refusant de définir la limite tolérable par l'Allemagne du nombre de réfugiés.
Réponse de le 11/11/2015 à 11:28 :
La simple démocratie aurait été de demander aux allemands s'ils étaient prets a accueillir une telle quantité de gens.Merkel vient de faire une grosse bourde,les changements étaient suffisament graves et importants pour demander a la population son avis.La majorité de ces réfugiés seront inemployables,j'en fais le pari
a écrit le 10/11/2015 à 18:32 :
Ce qu'il y a de bien avec les crabes, c'est leur faculté à s'autoentredévorer. Désolé de créer, tout comme les Allemands, un mot composé qui m’ébahit à chaque découverte... Sinon, il est clair que comme aux us et quasiment chez nous, le patronat domine LARGEMENT le pays, ainsi que les plus riches, naturellement... Fric uber alles.
Réponse de le 11/11/2015 à 2:44 :
c'est grâce au patronat que l'Allemagne est riche !!!! allez en Allemagne et vous verrez !!!
a écrit le 10/11/2015 à 16:13 :
" Cap des 800.000 migrants arrivés en Europe franchi !
Le flot ne tarit pas, car le temps est clément et les migrants et réfugiés continuent d'embarquer pour les îles grecques..."
Merci Merkel !
Le cauchemar pour les Allemands et tous les Européens ne fait que commencer.
Merci encore Merkel !
a écrit le 10/11/2015 à 14:24 :
Convainquant article et qui invite plus loin : le cas grec y devient de plus en plus radical, avec Tsipras de plus en plus acculé à une liquidation financière ou un despotisme mettant à la rue sans activité de plus en plus de Grecs, après avoir accueilli de plus en plus de réfugiés, au delà des capacités du pays. L'Europe germanisée ou l'Europe émiettée, acculée aussi par un Royaume Uni exigeant ?
Réponse de le 10/11/2015 à 18:30 :
Ni l'un ni l'autre: l'Europe envahie. Si on avait laissé partir la Grèce, la filière grecque n'existerait pas. Avec des centaines d'îles proches de la Turquie, la frontière est incontrôlable. Il suffit d'accoster sur une petite île grecque et hop, on est dans l'U.E. !
Réponse de le 10/11/2015 à 18:38 :
Amusant, cette image de miette.. Certes, les anglo-saxons ne sont en Europe et la contrôlent par les us en ne nous laissant que les miettes, mais il semble que même sans rien comprendre, la vérité sort de la bouche des enfants, en fait...
a écrit le 10/11/2015 à 13:40 :
Phénomene du temps, l'heure occidentale est aux Schauble, Trump et LePen. L'oligarchie va t'elle tourné casaque ici ou la face a ces mouvements sociétaux.
a écrit le 10/11/2015 à 13:28 :
c'était attendu ...la frivolité , la gaffe, la légèreté, l'erreur fatale .. de Merkel ...dans cette gestion incroyable du phénomène des réfugiés ...a surpris tout le monde....!
Réponse de le 10/11/2015 à 18:41 :
Erreur GRAVE : un "réfugié" est un travailleur pauvre qui acceptera TOUT sans jamais se plaindre. Et CA, le patronat allemand, il aime. Comme tous les patronat, notes.
Réponse de le 11/11/2015 à 16:18 :
Sauf que, ce dont l'Allemagne a besoin pour conserver son rang international, ce ne sont pas des ouvriers analphabètes, mais des techniciens très qualifiés. A mon avis, il y en a très peu dans le flot de réfugiés actuel...
a écrit le 10/11/2015 à 12:56 :
Elle a lancé de mauvais messages et l'immigration de masse commence à se déplacer ce d'où l'on peu craindre des phénomènes nouveaux, car on pourra pas l'absorber .

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