Brexit : le premier ministre irlandais évoque un référendum de réunification de l'île

 |   |  1947  mots
Enda Kenny, le Taoiseach, propose aux Nord-irlandais de rejoindre la République pour rester dans l'UE.
Enda Kenny, le Taoiseach, propose aux Nord-irlandais de rejoindre la République pour rester dans l'UE. (Crédits : Reuters)
Enda Kenny, chef du gouvernement irlandais, a jugé que si les Nord-irlandais voulaient rester dans l'UE, ils pourraient rejoindre l'Irlande comme l'est-RDA a rejoint la RFA et l'UE. Une stratégie délicate.

Pour la première fois depuis le 23 juin, Enda Kenny, le Taoiseach (prononcez « tichoc ») ou premier ministre irlandais, a ouvert la porte à la possibilité d'un référendum de réunification des deux Irlande. Lors des journées d'été de l'université MacGill de Glenties, dans le comté de Donegal, au  nord de la République, où se rassemblent les principaux responsables politiques du pays, Enda Kenny a indiqué que « la discussion et les négociations qui prendront place durant la prochaine période » entre le Royaume-Uni et l'Union européenne « devront prendre en compte, autant qu'elles le devront, le fait que la clause des Accords du Vendredi Saint puisse être engagée ».

Les Accords du Vendredi Saint

Lors de la signature de ces accords, en avril 1998, les gouvernements britannique et irlandais ont « reconnu la légitimité du choix librement consenti par la majorité du peuple nord-irlandais concernant son statut, qu'il préfère continuer à soutenir l'union avec la Grande-Bretagne ou qu'il choisisse une Irlande unie souveraine » (article 1.1). Dans l'alinéa suivant, il est indiqué que les deux puissances par « accord commun » entre elles pourront demander aux peuples de l'île d'Irlande, « d'exercer leurs droits à l'auto-détermination (...) au nord et au sud concernant une Irlande unie, s'ils le désirent » (article 1.2). Ce droit est reconnu par l'accord et est sujet à l'accord de la majorité du peuple nord-irlandais. Irlande et Royaume-Uni sont tenus reconnaître le résultat de cette consultation (article 1.4).

L'Irlande du nord comme l'Allemagne de l'est ?

C'est à la réalisation de cette clause que le Taoiseach a fait allusion, jugeant que « s'il y a une preuve claire que la majorité du peuple veut quitter le Royaume-Uni et rejoindre la République, cela doit être pris en compte par les discussions ». Enda Kenny considère donc que les Nord-Irlandais, qui ont voté à 55,6 % pour rester dans l'UE le 23 juin, préféreraient donc demeurer dans cette dernière en rejoignant l'Irlande que de demeurer au sein du Royaume-Uni. Un peu plus tard, s'expliquant devant des journalistes, le Taoiseach a fait le parallèle entre la situation irlandaise actuelle et celle de la réunification allemande. « De la même façon que l'Allemagne de l'est, après la chute du mur a pu être absorbée par l'Allemagne de l'ouest et n'a pas eu à passer par un long et tortueux processus d'adhésion », l'Irlande du Nord pourrait ainsi rester dans l'UE en se rattachant à la République d'Irlande. C'est donc une forme de contrat que propose le Taoiseach aux Nord-irlandais : rester dans l'UE en rejoignant la République.

Nouvelle stratégie

Ces déclarations sont les premières de la part du chef du gouvernement irlandais sur la possibilité d'un référendum de réunification. Ces paroles sont d'autant plus fortes que son parti, le Fine Gael conservateur, est traditionnellement moins enclin à évoquer le sujet. Certains membres de son cabinet sont ouvertement opposés à cette option. Historiquement, le Fine Gael représente la branche du Sinn Fein qui a accepté après la guerre anglo-irlandaise de 1921 le traité qui faisait de l'Irlande un « Etat libre » membre du Commonwealth et qui sanctionnait la partition de l'île. C'est son rival, avec lequel il a engagé une guerre civile en 1922, devenu ensuite le Fianna Fáil, qui a refusé cet accord et qui s'est toujours présenté comme le « parti républicain », attaché à un processus pacifique de réunification de l'île. C'est le Taoiseach du Fianna Fáil Bertie Ahern qui, en 1998, a négocié les Accords du Vendredi Saint qui incluait précisément le droit à l'auto-détermination de l'Irlande du Nord.

Réponse du gouvernement et échec

Mais Enda Kenny ne pouvait éluder plus longtemps la question qui monte dans l'opinion publique. L'Irlande du Nord est, avec l'Ecosse, une des deux « nations » du Royaume-Uni qui ont choisi le maintien dans l'UE le 23 juin. Dès le lendemain du vote, le Sinn Féin a immédiatement réclamé la tenue d'un référendum de réunification de l'île. Le Sinn Féin est la troisième branche du parti du même nom qui a été à l'origine de l'indépendance irlandaise. Longtemps vitrine légale de l'Armée républicaine irlandaise (IRA), il a abandonné le soutien à la lutte armée, mais il demeure le seul parti à faire de la réunification du pays un point clé de son programme. Représenté dans les parlements du nord et du sud de l'île, il occupe le poste de vice-premier ministre du gouvernement nord-irlandais et est la première force politique de la communauté catholique du nord. Son avis compte d'autant plus que, quoique fort critique sur la politique économique de l'UE, il a fait une campagne déterminée contre le Brexit pour éviter l'isolement des Catholiques du nord. Sa voix compte donc.

Pour répondre à cette situation et éviter l'éclatement du gouvernement du nord, Enda Kenny avait proposé à la première ministre nord-irlandaise Arlene Foster la mise en place d'un « forum de toute l'île » pour réfléchir à l'avenir des deux Irlande. Mais Arlene Foster est membre du DUP, le principal parti unioniste qui a fait campagne pour le Brexit. Elle ne veut de discussions qu'au niveau du Royaume-Uni et rejette toute position « irlandaise » de la gestion de l'après-Brexit. Elle a donc repoussé la proposition du Taoiseach.

Le Fianna Fáil aussi pour un référendum

Dimanche 17 juillet, à l'université MacGill, le chef du principal parti d'opposition de la République, le Fianna Fáil, Micheál Martin, a soutenu l'idée d'un référendum de réunification « s'il devient clair qu'une majorité veut voir la fin de la partition de l'île » et estimé que le forum panirlandais pouvait voir le jour, malgré le veto du DUP. Et d'ajouter : « C'est une triste réalité que notre gouvernement et nos médias ont tendu à ignorer l'Irlande du Nord sauf en temps de crise ». Dès lors, le Fianna Fáil menaçait de reprendre le flambeau de l'idée de la défense de l'unité irlandaise, ce qu'Enda Kenny ne pouvait tolérer. Sa position politique est en effet fragile après les élections du 26 février dernier qui ont fragmenté la vie politique au sud. Le Taoiseach dépend en effet de la bonne volonté du Fianna Fáil au parlement de Dublin pour sa survie politique. Et, précisément, les derniers sondages donnent une marge avance au parti de Micheál Martin... Il fallait donc réagir et c'est ce qu'a fait Enda Kenny.

Quelle stratégie pour Dublin dans les négociations ?

A présent, reste à savoir quel va être la stratégie irlandaise. L'Irlande a demandé à Bruxelles un « traitement spécial » dans le cadre des négociations sur le Brexit compte tenu de sa position économique et politique vis-à-vis du Royaume-Uni. L'exclusion de Londres du marché unique représenterait un vrai défi pour les exportations irlandaises qui sont destinées à 16 % au marché britannique. Certes, la libre circulation entre les deux Irlande est l'objet d'un traité spécifique et que les deux pays sont hors de l'espace Schengen. A priori, la fin de la libre-circulation des personnes entre le Royaume-Uni et l'UE pourrait ne pas concerner l'Irlande. Mais s'il y a exclusion du marché unique, il faudra bien rétablir des points de contrôle à la frontière pour les biens. Theresa May, la nouvelle première ministre britannique, avait évoqué cette possibilité. Mais ce serait fort mal ressenti sur le terrain, notamment par les Catholiques du Nord.

Comment savoir ce que veulent les Nord-irlandais ?

Dublin demandera donc à placer le référendum de réunification sur la table des discussions. En fera-t-il un élément clé de l'accord entre le Royaume-Uni et l'UE ? Ne s'agira-t-il que de faire pression sur Londres au risque de décevoir les Catholiques du nord ? Déjà, le leader du Sinn Féin Gerry Adams a demandé un calendrier précis pour le référendum. Micheál Martin et Enda Kenny prétendent ne vouloir organiser de référendum que s'il y a une « tendance claire d'une volonté de réunification », mais comment déterminer cette « tendance » ? Par le vote du 23 juin ? Par des sondages ?

Rien ne dit en réalité que le scénario décrit ce mardi par Enda Kenny soit juste. Ce dernier estime que l'attachement à l'UE est plus fort que celui au Royaume-Uni au nord et que le commerce nord-sud est important pour le nord, ce qui assurerait un vote en faveur de la réunification. En réalité, il n'y a là aucune certitude. Le commerce avec la Grande-Bretagne représente le premier débouché des produits de l'Irlande du Nord. Et, comme l'a souligné dimanche Micheál Martin, la seule certitude, que l'on a, c'est qu'une majorité des Nord-irlandais veulent maintenir les frontières ouvertes et un marché unique avec l'UE. Jusqu'où cette volonté ira-t-elle ? Rien n'est sûr.

Situation complexe en Irlande du Nord

La situation nord-irlandaise est complexe. Les « Protestants », descendants des colons souvent écossais et implantés par l'occupant britannique, restent très largement attachés à leur identité britannique. Selon le recensement de 2011, 48,4 % de la population se définit comme « britannique » et 1,6 % comme « Ecossais, Gallois ou Anglais ». Ceux qui se voient comme « Irlandais » n'étaient que 28,4 %, le reste préférant se voir comme « Nord-Irlandais ». Le Brexit a-t-il fait changer brusquement les lignes ? Rien n'est moins sûr et il sera bien difficile de le savoir avant que se tienne réellement un référendum sur la réunification qui ne s'est jamais encore tenu précisément parce qu'il était évident que la majorité des Nord-Irlandais ne voulait pas de cette union avec la République.

L'importance du DUP

L'autre problème demeure celle du DUP qui dirige le gouvernement nord-irlandais. C'est la grande différence avec l'Ecosse qui dispose d'un gouvernement clairement pro-UE et pro-indépendantiste. Ici, le gouvernement nord-irlandais est le fruit d'un équilibre fragile entre le Sinn Féin et le DUP. Arlene Foster ne va rien faire pour favoriser un quelconque référendum irlandais et elle va se ranger derrière Londres en demandant le maintien autant qu'il sera possible du statu quo pour sauver les Accords du Vendredi Saint. Sans le soutien du DUP, premier parti unioniste, force dominante dans certaines régions de l'est de la région et parti du chef du gouvernement, tout référendum sera intenable, sauf à chercher à relancer les tensions communautaires et la violence.

Rappelons, du reste, que même si le vote en faveur du Brexit a été clair en Irlande du Nord, il est assez faible au regard des forces politiques locales qui le soutenaient. Seul le DUP avait fait campagne pour le Brexit. Lors des élections générales de 2015, ce parti avait obtenu 184.260 voix (25 % des exprimés). Or, le Brexit a reçu 349.442 voix, ou 44,6 % des suffrages exprimés le 23 juin. Le vote contre l'UE a donc dépassé le seul vote DUP, mais celui-ci se retrouve naturellement représentant de ces électeurs face aux demandes irlandaises.

Attention, danger !

La question nord-irlandaise sera aussi - si ce n'est davantage - épineuse que la question écossaise au cours des négociations sur le Brexit. L'idée du référendum qui progresse au sud et l'opposition sur le Brexit entre le Sinn Féin et le DUP au nord est lourde de menaces. L'Union européenne devra prendre garde à ne pas jouer avec le feu nord-irlandais pour faire pression sur Londres, comme elle a commencé de le faire avec l'Ecosse, car la région reste une poudrière.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 20/07/2016 à 13:00 :
Cette option si souvent évoquée sur ce fil, qui pouvait sembler un gag, est désormais largement ouverte et pour tout dire e passe de se réaliser. On parle depuis près de 20 ans d'une indemnisation aux anglais dont le compteur reste bloqué à 120 milliards de dollars. L'argent viendrait d'une souscription mondiale mais principalement américaine. Les anglais au fond approuvent cette option car ce bout d'Irlande leur coûte une fortune en faisant baisser le PIB général du pays. Qui plus est cette séparation fermerait la porte à toute autre, quitte à distribuer plus d'autonomie locale contre un rattachement acté plus fermement pour l'Ecosse et la Pays de Galles. Au surplus UK aurait le bénéfice des retours : les immigrés les plus idéologisés en Irlande, venus de la grande île et hyper protestants dans un pays catholique, retourneraient au pays qu'ils n'auraient jamais dû quitter. les autres, une très très large majorité deviendront irlandais. ce sera une sorte de "déclassement" mental à passer, mais ils savaient depuis longtemps et surtout les plus jeunes qu'ils n'étaient déjà plus "anglais". NewUK pourra passer ensuite des accords territoriaux et commerciaux avec l'Irlande....
a écrit le 19/07/2016 à 19:01 :
Il faut aussi un référendum à Gibraltar car c'est également un problème et un autre aux Malouines. C'était une idée "lumineuse" d'organiser un référendum pour la sortie de l'Union européenne alors que le précédent en 73 avait été favorable à + 67% à l'UE. On ne peut tout le temps entrer et sortir au gré des opportunistes politiques type Front national financé par les impérialistes actuellement au pouvoir en Russie ou upr.
Réponse de le 20/07/2016 à 0:24 :
Les Britanniques "vieux" ont votés très majoritairement pour le Brexit.
Ce sont ceux là, qui jeunes, ont voté à 67% pour la CEE.
Demandez vous pourquoi.
En tout cas, ceux là ont eut 43 ans pour se faire leur opinion.
Quant à vos désirs de référendum territoriaux à toute les sauces, je suis certain que, par contre, vous l'auriez interdit à la Crimée, n'est ce pas??
Réponse de le 20/07/2016 à 11:07 :
Un réferendum a deja ete organise fin 2013 au Malouines sur le maintien dans le RU ou le rattachement à l'Argentine. Le résultat fut triomphal avec 99,8 pour le maintien dans le Royaume Uni.
Pour Gibraltar, la donne est différente.
a écrit le 19/07/2016 à 18:33 :
Enfin on va vers le démantèlement de ce Royaume-Uni, qui ne l'était uni que par la force ! L'Ecosse doit être indépendante et nous rejoindre. Ancien allié historique de la France, nous l'avons abandonné au moment de l'invasion anglaise alors que les Ecossais étaient venus nous aider dans les guerres en France contre les anglais.
Côté Irlandais ce sera plus compliqué, car l'invasion anglaise là-aussi a placé des colons protestants pour occuper le territoire.
Mais il faut aussi que les anglais fichent le camp de Gibraltar (qui doit être rendu à l'Espagne) et des malouines (à rendre à l'Argentine). La France doit tout faire pour cela.
L'Angleterre a détruit la France et volé l'Amérique qui était aux 3/4 acquise aux français, du Canada au sud et du Mississipi au pacifique. Si les dirigeants français avaient été intelligents (peu souvent le cas hélas, comme aujourd'hui), l'Amérique française qui était invaincue militairement (notamment le Canada mais aussi les autres provinces) serait restée dans le monde Français, les indiens seraient bien vivants (on les a protégés des anglais, qui se sont empressés de les tuer au départ des troupes françaises), le monde aurait été tout autre (et moins raciste) avec cette présence française dominante ...
Réponse de le 19/07/2016 à 23:50 :
Entierement d'accord
Réponse de le 20/07/2016 à 0:12 :
Pour de l'Histoire, vous remontez loin ! J'aimerai aussi comprendre votre position par rapport aux Allemands, car sans les Anglo-saxons en 45, nous parlerions tous Allemand aujourd'hui (ou Russe en fait).
Réponse de le 20/07/2016 à 13:16 :
Les anglo-saxons nous ont libérés en 1945 ;
Vous n'êtes pas germano-beat tout de même?
Réponse de le 20/07/2016 à 13:57 :
Les réunifications sont effectivement une très bonne chose, que cela concerne Gibraltar (tant qu'à faire si l'Espagne pouvait faire un package Ceuta et Melilla en même temps pour le Maroc, ce ne serait pas du temps perdu), l'Irlande ou les Malouines. Mais le problème est le même que Mayotte pour la France. Entre un pays très riche et un pays moins riche, voire carrément pauvre, les habitants ne choisissent pas forcément la pauvreté, bien au contraire. Leur intérêt direct et immédiat n'est pas plus que n'importe où ailleurs de s'appauvrir.

Quelque soit a volonté des habitants, il ne s'agit pas de régions françaises et je ne vois donc pas pas en quoi leur avenir regarderait la France, à moins que l'on envisage que la France déclare la guerre à l'Angleterre, ce qui me semble loin d'être prioritaire. C'est quand chacun balaie devant sa porte que la rue est propre : qu'ils se débrouillent avec leurs problèmes, on a tous les siens.
a écrit le 19/07/2016 à 18:03 :
Ce qui me dérange, c'est le postulat que l'Irlande veux aussi rester dans l'EU, même si c'est sans doute le cas.
Ils devraient organiser un référendum sur leur appartenance à l'Europe pour bien éclaircir ce point, avant d'inviter l’Irlande du Nord, qui elle veux l'EU.
En cas de sortie, leurs territoires pourrait rester homogène, mais hors de l'EU (et vu le dumping fiscale auquel s'adonne l'Irlande, on va pas les pleurer)
Dans le cas contraire, rien ne me dérange coté Irlandais, car tout le pays aurait été consulté.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :