Catalogne : la majorité indépendantiste se déchire mais tente de garder le cap

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La majorité indépendantiste se déchire en Catalogne. Un recul pour l'indépendance ?
La majorité indépendantiste se déchire en Catalogne. Un recul pour l'indépendance ? (Crédits : Reuters)
Le parti de gauche radicale CUP a refusé de soutenir le budget du gouvernement catalan. Ce dernier posera en septembre la question de confiance pour tenter de conserver une majorité sur la poursuite du processus indépendantiste.

 La majorité parlementaire indépendantiste a, ce mercredi 8 juin, subi un revers cinglant. Le président de la Catalogne, Carles Puigdemont, a ainsi annoncé ce matin dans une réunion regroupant les députés de l'alliance indépendantiste Junts Pel Sí (« Ensemble pour le oui »), que le pacte de stabilité passé le 9 janvier dernier avec la formation indépendantiste de gauche radicale CUP était « rompu ».

Le pacte du 9 janvier

Ce « pacte de stabilité » avait été signé à l'issue d'une crise politique de plus de trois mois. Junts Pel Sí, qui regroupe les formations indépendantistes de centre-droit (CDC) et de centre-gauche (ERC) et plusieurs représentants de la société civile, acceptait de renoncer à reconduire le président sortant de la Catalogne Artur Mas. En retour, la CUP acceptait de soutenir le futur gouvernement catalan, de voter pour Carles Puigdemont, membre de la CDC comme Artur Mas, et même de transférer deux de ses dix députés à Junts Pel Sí pour assurer à ce dernier une majorité relative. Avec cet accord, la majorité indépendantiste issue des élections du 27 septembre 2015 semblait réunie pour lancer le processus de sécession avec l'Espagne, lequel devait déboucher au bout de dix-huit mois sur la constitution de structures catalanes d'Etat et un référendum « définitif » sur l'indépendance.

Le problème de la CUP

Le problème était évidemment que la CUP, formation anticapitaliste, ne pouvait, en réalité, accepter une position de soumission face à Junts Pel Sí. Le parti a accepté le pacte du 9 janvier pour éviter de nouvelles élections où les Indépendantistes n'étaient pas certains de maintenir leur majorité parlementaire. Mais le parti est déchiré entre sa volonté d'ouvrir la voie à la « République catalane » et celle de défendre des positions politiques précises. Le 9 janvier, il a accepté de donner la priorité à la première de ses volontés. Mais ce ne pouvait être qu'une position temporaire, car, pour la CUP, l'indépendance doit être la voie vers la construction d'une nouvelle société, plus solidaire. Il lui faut donc, en permanence « marquer » sa différence au sein du camp indépendantiste.

Le budget, premier obstacle pour la majorité

C'est ce qui s'est produit avec le projet de budget 2016. Ce budget, conçu par le président de la formation sociale-démocrate indépendantiste ERC Oriol Junqueras, faisait la part belle aux dépenses sociales. Pas assez, pour la CUP qui, tout en reconnaissant que le budget "était meilleur que les précédents" l'a jugé "insuffisant". Très clairement, on est là dans l'affichage d'un positionnement politique "différent". Le gouvernement catalan prétend avoir tenu 16 réunions avec le parti pour tenter de construire un compromis. Mais mardi, les dirigeants de la CUP, d'une courte majorité, ont décidé de ne pas voter le budget. L'occasion était trop belle de faire preuve de son autonomie et de son engagement social.

La majorité indépendantiste s'est donc fracassée sur la première difficulté. Le refus de voter le budget est évidemment, comme l'a souligné Carles Puigdemont, un « acte grave », et c'est pourquoi il a proclamé la fin de l'accord du 9 janvier. La question qui se pose désormais est donc de savoir si cet échec provoquera une nouvelle dissolution du parlement catalan qui remettrait en cause la majorité parlementaire indépendantiste. Très clairement, ce n'est la volonté affichée ni de Junts Pel Sí, ni de la CUP.

Plus de majorité, mais pas d'élections anticipées

Lors de la réunion du mercredi 8 juin devant le groupe de Junts Pel Sí, Carles Puigdemont a reconnu qu'il ne disposait plus de majorité parlementaire, car son groupe, avec 62 députés sur 135, ne dispose pas même de la majorité relative face à l'ensemble de l'opposition en dehors de la CUP qui compte 63 élus. Ceci va rendre sa gestion très difficile. Le projet de budget a été rejetée et c'est le budget de 2015 qui sera automatiquement reconduit. Il n'y aura donc aucune hausse possible des dépenses, ce qui est un paradoxe cruel pour la CUP. Mais la situation est en effet très différente de celle du mois de janvier. En janvier, le statut de la Catalogne obligeait à trouver une solution pour élire à la majorité absolue un président et un gouvernement. Dans le cas contraire, des élections auraient été automatiquement convoquées. Ce n'est pas le cas ici.

Le gouvernement veut aller jusqu'au bout de son mandat

Carles Puigdemont a perdu de sa capacité à agir, mais il considère, malgré tout, qu'il doit poursuivre son action pour remplir le mandat qu'il estime être celui de la majorité : construire les bases d'un nouvel Etat. Dans une tribune rédigée dans le quotidien barcelonais El Punt Avui, Oriol Junqueras se veut encore plus clair : « qu'il se passe ce qu'il se passera, nous irons de l'avant avec la même détermination » pour respecter le mandat de la majorité. Ce mercredi après-midi à la tribune du parlement, le député Roger Torrent a proclamé que Junts Pel Sí ira « jusqu'au bout du mandat du 27 septembre ». La rupture du « pacte de stabilité » sur le budget n'implique pas automatiquement pour le gouvernement et pour Junts Pel Sí, la rupture de l'alliance avec la CUP sur le processus de sécession.

La CUP reste attachée au processus indépendantiste

Or, c'est exactement la position de la CUP qui, par la voix de sa députée Eulàlia Reguant, a indiqué que son parti n'avait pas « rompu » le pacte, mais que ce pacte avait « changé ».  « Les deux forces indépendantistes représentent deux projets politiques différents mais sont unis par la même volonté d'avancer vers l'indépendance », a expliqué la députée. Et de poursuivre : la CUP n'entend pas freiner la politique du gouvernement catalan basé sur la déclaration du parlement votée le 9 novembre par Junts Pel Sí et par la CUP et qui a donné le coup d'envoi au processus de séparation avec l'Espagne. Eulàlia Reguant a, d'ailleurs, indiqué que la CUP était prête à travailler avec le gouvernement sur le budget 2017. Elle a indiqué ce mercredi au parlement : « seuls ceux qui avancent peuvent trébucher ». Autrement dit : la rupture sur le budget n'est qu'un accident dans un parcours commun qui se poursuit. Il n'y a donc pas rupture absolue et définitive avec Junts Pel Sí, mais simplement une « libération » d'un accord qui était sans doute intenable politiquement pour la CUP.

Question de confiance en septembre

On assiste donc, non pas à une dislocation de la majorité indépendantiste, mais à un retour à l'avant 9 janvier. Le danger d'élections anticipées étant passé, la CUP reprend donc son autonomie mais demeure dans la majorité pour ce qui est du processus indépendantiste. Evidemment, la situation est moins aisée désormais pour Carles Puigdemont qui est privé de majorité stable. Mais il l'a répété ce mercredi à la tribune du parlement : "je veux l'indépendance". Aussi a-t-il annoncé qu'il posera début septembre la question de confiance au parlement "pour que le gouvernement puisse éclaircir les conditions et les majorités avec lesquelles on pourra parvenir à un Etat catalan indépendant". Le but reste donc intact.

Ce que cherche Carles Puigdemont

Carles Puigdemont cherche désormais à placer la CUP devant ses responsabilités sur le cœur du projet indépendantiste. Dans la soirée, à la télévision, il a précisé que la question de confiance ne sera pas précédée d'un quelconque "pacte", pas même avec la CUP, et que c'est, dans l'esprit de Carles Puigdemont, une façon de "préserver le processus" indépendantiste. Bref, l'idée du président catalan est de concentrer son action sur ce processus. La CUP peut-elle alors prendre le risque de porter seule  la responsabilité de "l'opportunité indépendantiste" ? C'est peu probable au regard des déclarations récentes du parti. Mais c'est seulement en septembre que l'on saura la réponse à cette question et que l'on pourra ou non dire si le processus indépendantiste a échoué sur la division du camp sécessionniste.

Retrouvez notre "grand angle" sur la Catalogne.

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a écrit le 09/06/2016 à 16:48 :
Romaric connait bien ce thème,…. vu depuis la presse nationaliste. Il se garde bien de dire que lors des élections générales espagnoles de Juin, le camp indépendantiste a perdu prés d'un million de voix. Et que c'est "podemos" (CSQP) qui est le premier parti en Catalogne, loin devant ERC et CdC, d'où la peur des nationalistes de retourner aux urnes. Sur 47 députés que la Catalogne a envoyé au parlement de Madrid, seul 17 appartenaient aux partis indépendantistes. Malgré leurs certitudes, Ada Colau a refusé d'inscrire Barcelone à la liste des municipalités pour l'indépendance. Et Ada Colau comme le démontre les dernières enquêtes, confirme sa popularité.

Cette affaire révèle jours après jour sa véritable nature; une crise d'enfants gâtés.
Nous assistons à la mise en perpective de l'incohérence des artisans du projet, un aréopage composé d' une part de "business Friendly" comme ils aiment à se définir eux mêmes, et qui ont voté toutes les lois d'austérité à Madrid au printemps 2012, lois imposées par la "troïka", mais de retour à Barcelone, accusant "madrid" de vouloir les asphyxier, ces "business friendly" alliés à une bande d'adolescents fils à papa, qui voudraient que la Catalogne devienne Babaland.
Réponse de le 10/06/2016 à 13:15 :
toni Cardona, auriez-vous des liens de parenté avec Nostradamus?
Comment pouvez-vous dire: "lors des élections générales espagnoles de Juin, le camp indépendantiste a perdu prés d'un million de voix", si ces elections... n'ont pas encore eu lieu! Elles se dérouleront le 26 juin.
D'autre par vous ne pouvez pas utiliser ces elections Espagnoles pour juger le niveau de soutient aux partits independentistes et ce pour plusieurs raisons.
1) Il y a de nombreux votants indépendistes qui ont toujours boycotté les elections espagnoles, considérant que s'ils ne sont pas espagnols, ils ne sont pas concernés par celle-ci. Ceci explique historiquement les différence de résultats entre les eleccions autonomiques et les elections au niveau de l'Etat.
2) Tous les partits indépendentistes ne s'y présentent pas. Par exemple, la CUP qui a la clef de la majorité au Parlement ne se présente jamais aux élections espagnoles, proclamant la déconnexion d'Espagne. En général elle demande le boycot de ces elections ou donne la liberté de vote. Mais au cours de la campagne pour les elections du 20 décembre dernier, Quim Arrufat, un des charismatiques député de la CUP avait annoncé qu'il voterait Podemos car, celon lui, c'était une force de rupture en Espagne.
3) Pour ces élections, et suivant l'exemple de Quim Arrufat, un groupe d'indépendentistes reconnus (parmi lesquels on trouve l'activiste Manuel Delgado) appelle à voter pour Podemos considérant que c'est le vote le plus utile pour faire bouger l'establishment espagnol.
4) A l'intérieur de Podemos en Catalogne il y a des membres ouvertement independentistes, comme Jaume Asens, élu au conseill municipal de Barcelona.
Pour toutes ces raison, Donc on ne peut pas considérer un possible bon résultat de podemos en Catalogne au détriment de CDC et ERC, comme une défaite de l'Independentisme.

PS: Je tiens également à féliciter l'auteur de l'article pour la précision et la qualité de l'analyse, ce qui n'est vraiment pas évident vu la complexité de la situation en Catalogne.
Réponse de le 23/06/2016 à 7:44 :
J'ai effectivement confondu le 26 juin et les élections de décembre, ami timbaler, euphonios, J.G, et autres pseudos où les sondages donnent Podemos en Catalogne à 28%
loin devant les nationalistes.
La participation avait été en décembre de 70% contre 65% lors des précédentes consultations. Ce qui met à mal vos espoirs.
Podemos est la bête noire des nationalistes, pas besoin de liens, vous le savez, vous vous déchaînez contre eux de concert avec le PP à chaque occasion.
Réponse de le 30/07/2016 à 13:35 :
Il va finir complètement paranoïaque, le bon Toni. Remets-toi, va, je ne suis pas le seul à te trouver ridicule.
a écrit le 08/06/2016 à 19:52 :
L'independentisme est bien vivant. Ces dechirements en sont la preuve.
Romaric felicitations... tu connais tres bien ce thème.

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