En Autriche, les Sociaux-démocrates s'allient avec l'extrême-droite

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Le chancelier Werner Faymann est en difficulté
Le chancelier Werner Faymann est en difficulté (Crédits : (c) Copyright Thomson Reuters 2012. Check for restrictions at: http://about.reuters.com/fulllegal.asp)
Les sociaux-démocrates du Burgenland, région orientale de l'Autriche, ont conclu un accord de gouvernement avec la FPÖ xénophobe et europhobe. Ce pourrait être le chant du cygne pour le chancelier Werner Faymann.

Après la langueur économique et le scandale bancaire de l'ancienne Hypo Alpe Adria, l'Autriche pourrait bien connaître une crise politique larvée. Le déclencheur de cette crise, c'est la décision du parti social-démocrate (SPÖ) du Burgenland, un petit Land à la frontière hongroise jusqu'ici surtout connu pour ses vins, de s'allier avec l'extrême-droite représentée par le parti libéral autrichien (FPÖ) au niveau régional.

Alliance contre-nature

Jusqu'à présent, le Burgenland était dirigé par une « grande coalition » entre la SPÖ et les conservateurs de l'ÖVP, réplique de la coalition qui gouverne le pays depuis 2005 au niveau fédéral. Lors des élections régionales du 31 mai, les deux partis de gouvernement ont subi de fortes baisses. La SPÖ est restée la première formation du Land avec 42 % des suffrages, mais a subi un recul de près de sept points. L'ÖVP a perdu 5,5 points à 29 %. Parallèlement, la FPÖ gagnait, elle, 6 points à 15 %, un phénomène qui s'est également observé dans l'autre Land qui votait ce jour-là, la Styrie, mais aussi au niveau national. Les derniers sondages donnent même la FPÖ en tête au niveau fédéral devant les deux partis traditionnels.

Le parti de Jörg Haider

La FPÖ était, jusque dans les années 1990, un parti libéral proche de la FDP allemande. Le parti avait même participé entre 1983 et 1986 à une alliance au niveau fédéral avec la SPÖ du chancelier Fred Sinowatz. Mais dans les années 1990, Jörg Haider en a fait un parti de droite radicale, opposé à l'immigration et au droit d'asile et entretenant une relation ambiguë avec le passé nazi de l'Autriche. Entre 2000 et 2005, l'ÖVP du chancelier Wolfgang Schüssel avait formé une alliance gouvernementale au niveau fédéral avec la FPÖ. L'Autriche avait alors été montrée du doigt et la FPÖ s'était scindée en deux, Jörg Haider, qui décèdera en 2008, étant devenu minoritaire.

Une FPÖ encore radicalisée

Depuis, sous la direction de Hans-Christian Stracher, la FPÖ s'est encore davantage radicalisée. Son discours contre l'immigration est parfaitement assumé et le parti a développé un discours eurosceptique, notamment une forte opposition à l'euro. La FPÖ est, au niveau européen, l'allié du Front National français et de la Ligue du Nord italienne avec lesquelles elle a vainement tentée de former un groupe parlementaire à Strasbourg après les élections européennes de 2014. La FPÖ profite clairement de la lassitude des Autrichiens de la « grande coalition » qui gouverne le pays depuis dix ans, mais aussi du ralentissement économique du pays et des scandales à répétition qui entache le monde politique et économique du pays. En Styrie, le 31 mai, la FPÖ a gagné 16 points par rapport au précédent scrutin à plus de 26 % des voix. Bref, c'est la formation politique qui a le vent en poupe en Autriche.

La fin du « cordon sanitaire » ?

Pour autant, SPÖ et ÖVP tenait jusqu'ici la stratégie du « cordon sanitaire » contre ce parti. En novembre 2014, les Sociaux-démocrates avaient rejeté officiellement toute coalition avec la formation d'extrême-droite « à quelque niveau que ce soit. » Mais les militants de la SPÖ du Burgenland ont brisé ce tabou et ont décidé de changer de partenaires au niveau régional en proposant une alliance à la FPÖ, alors même que, malgré ses pertes, la « grande coalition » conservait sa majorité absolue au Burgenland. Les Sociaux-démocrates de la région estiment qu'il est « logique » que le parti ayant réalisé la plus forte progression le 31 mai soit représenté au gouvernement avec le premier parti du Land.

Un chancelier sur la sellette

Cette décision met en difficulté le chancelier social-démocrate Werner Faymann au plus mauvais moment. Sa gestion est de plus en plus contestée, beaucoup critique son immobilisme, tant en termes économiques que politiques. Sa calamiteuse gestion de l'affaire Hypo Alpe Adria, où il a laissé s'accumuler des pertes et qui menace désormais de conduire le Land de Carinthie à la faillite, lui est aussi reprochée. Le magazine autrichien d'information Profil titrait voici quelques jours sur un portrait de Werner Faymann : « combien de temps encore ? » et assurait qu'au sein de la SPÖ, on réfléchissait à en finir avec le chancelier, tandis que l'ÖVP était à nouveau tentée par une alliance avec la FPÖ.

Un chancelier affaibli dans son propre camp

La décision des Sociaux-démocrates du Burgenland est donc une provocation contre le chancelier. D'autant plus appuyée que c'est rien moins que l'ancien chef fédéral du SPÖ, Norbert Darabos, qui va diriger le gouvernement du Burgenland et donc la coalition « rouge-bleue » entre la SPÖ et la FPÖ. Certes, Norbert Darabos se présente comme un « rempart contre la FPÖ », mais il affirme aussi ne vouloir « diaboliser ni exclure » personne. Selon lui, la FPÖ locale n'a rien à voir avec celle de Hans-Christian Strache. C'est, du coup, la ligne également adoptée par Werner Faymann qui, après un présidium du parti social-démocrate lundi 8 juin a imposé une « liberté » de choix au niveau régional pour les fédérations sociales-démocrates tout en continuant de refuser toute alliance avec la FPÖ au niveau fédéral.

Vers de nouvelles élections ?

Mais la situation devient délicate pour le chef du gouvernement autrichien. Au sein de la SPÖ, les critiques contre cette alliance sont vives et la presse autrichienne se fait l'écho de nombreux départs de militants. Ces critiques s'adressent de plus en plus à Werner Faymann qui pourrait avoir de plus en plus de difficultés à se maintenir à la chancellerie. D'autant que les divergences avec l'ÖVP ne cessent de grandir. Mardi 9 juin, en l'espace d'une erreur, le chancelier et son ministre des Finances conservateur, se sont contredits sur la position du pays face à la Grèce. L'affaire du Burgenland ouvre du reste un boulevard à une nouvelle alliance fédérale entre l'ÖVP et la FPÖ. Pourquoi, en effet, les Conservateurs devraient-ils respecter un « cordon sanitaire » que les Sociaux-démocrates se plaisent à contourner ? Or, si l'ÖVP réfléchit réellement, comme le disent certains, à une telle option, ils ont tout intérêt à en finir avec la « grande coalition. » Ils auront alors sans doute, quel que soit le résultat d'une élection anticipé au Nationalrat, le parlement fédéral, la chancellerie pour rassurer l'Europe. Mais le retour de la coalition de 2000 avec un FPÖ encore radicalisé serait un vrai défi pour l'Union européenne. Quel serait alors le poids du parti d'extrême-droite sur la politique européenne de l'Autriche ? Quel serait la réaction des partenaires du pays ? Ce serait ouvrir à coup sûr un nouveau front au sein de l'UE.

Crise de la sociale-démocratie européenne

Au-delà, cette mésaventure de la SPÖ est une page de plus de l'histoire de la descente aux enfers de la social-démocratie européenne. Le parti autrichien a progressivement perdu son identité à force de « grandes coalitions » et de compromis sur la politique économique. La SPÖ est devenu un parti de cadres et de gestionnaires qui ne sait plus guère mobiliser les salariés tentés par la FPÖ ni les jeunes plus attirés par les Verts ou les Libéraux de Neos. Parfois majoritaires dans les années 1970, les Sociaux-démocrates étaient systématiquement au-dessus des 40 % dans les années 1980 et, jusqu'en 2006, ils avaient pu se maintenir au-dessus de 30 %. En 2013, ils ont obtenu 26,8 % des voix aux élections fédérales. Du jamais vu depuis la fin de l'Autriche-Hongrie et la création de la république alpine en 1918. Cette alliance avec la FPÖ va sans doute renforcer ce caractère « opportuniste » de la social-démocratie autrichienne. Elle n'est cependant pas un cas isolé : la SPD allemande plafonne à 25 % des voix et les Travaillistes néerlandais sont donnés à 6 % des intentions de vote dans les derniers sondages... La crise européenne est aussi une crise de la sociale-démocratie.

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Commentaires
a écrit le 10/06/2015 à 14:55 :
Les sociaux-democrates du Burgenland ont fait preuve d'un pragmatisme qui devrait en inspirer plus d'un. C'est de cette facon qu'on renforce la democratie et non pas en excluant des partis en creant des « cordon sanitaires » comme en Autriche ou en Belgique ou des "fronts republicains" comme en France.
a écrit le 10/06/2015 à 14:12 :
Rien de bien nouveau, Syriza s'est alliée avec ANEL. Et en France, on peut difficilement exclure, connaissant la complicité objective qui existe entre le PS et le FN depuis les années 80, qu'on assiste à la mise en place d'un tel accord d'ici 2017.
a écrit le 10/06/2015 à 13:14 :
Petit jeu: j'ai trouvé six fautes d'accord. Qui dit mieux? Il y en a sans doute que je n'ai pas vues.
En tout cas, Mr Godin, merci de vous intéresser à autre chose que la Grèce.
a écrit le 10/06/2015 à 13:04 :
La coalition ÖVP-FPÖ a duré de 2000 à 2007, et la grande coalition SPÖ-ÖVP depuis cette date.
Une information, ça se vérifie...
Réponse de le 10/06/2015 à 15:26 :
OVP-FPO a duré de 2000 à 2005. EN 2005, Jorg Haider a lancé le BZO pour notamment avoir un parti entièrement sous contrôle. Le BZO a été partenaire de coalition de 2005 à 2007.
Aujourd'hui, le BZO n'existe quasiment plus.
a écrit le 10/06/2015 à 12:04 :
La Social-Démocratie n'existe pas étant donné qu'elle n'est plus sociale et de moins en moins démocratique. La Sociale-démocratie, c'est du libéralisme déguisé.
a écrit le 10/06/2015 à 12:02 :
Ces gens-là n'ont aucune valeur, s'allier avec des fachos alors qu'ils se disent du centre-gauche...
Réponse de le 10/06/2015 à 14:18 :
Alors que chez nous, non, jamais la gauche ne s'est entendue implicitement avec le FN.
-ouverture des émissions politiques du service public à Le Pen dès 1982
-proportionnelle en 1986 et aux régionales
-le fait que sans le FN la gauche n'aurait pas pu remporter une seule élection du fait de son poids électoral propre depuis juin 1981 puisque constamment minoritaire dans tous les premiers tours.
-un art consommé de ressortir régulièrement des propositions radicalisantes comme le mariage gay ou le droit de vote des immigrés.
a écrit le 10/06/2015 à 11:36 :
On a fait "sauter" des frontières, sans appliquer le principe de précaution, pour l'intérêt particulier de quelques uns, sans regarder l'intérêt collectif de la nation!

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