Espagne : après la crise du PSOE, le retour à la stabilité politique  ?

 |   |  2009  mots
Mariano Rajoy peut espérer obtenir un vote d'investiture après la crise interne aux Socialistes espagnols. Mais est-ce une bonne nouvelle pour la stabilité politique du pays ?
Mariano Rajoy peut espérer obtenir un vote d'investiture après la crise interne aux Socialistes espagnols. Mais est-ce une bonne nouvelle pour la stabilité politique du pays ? (Crédits : JUAN MEDINA)
La démission samedi du secrétaire général du PSOE Pedro Sánchez a été perçue avec raison comme la possibilité pour Mariano Rajoy d'obtenir l'investiture et d'éviter de troisièmes élections en un an. Mais la crise des Socialistes est en réalité la preuve de la décomposition du système politique espagnol.

Après la crise interne du parti socialiste espagnol (PSOE) qui, samedi 1er octobre au soir, a conduit à la démission du secrétaire général du parti, Pedro Sánchez, beaucoup tablent sur la fin de la crise politique espagnole. La défaite du leader sortant du PSOE est en effet aussi celle de sa ligne du refus d'un soutien direct ou indirect (via une abstention lors du vote d'investiture) au président en fonction du gouvernement, Mariano Rajoy. Pedro Sánchez refusait absolument une abstention de son parti lors de l'investiture du président du gouvernement conservateur. Or, cette abstention était nécessaire puisque ce dernier, même avec l'appui du parti de centre-droit Ciudadanos, ne dispose pas de majorité absolue au Congrès des députés. Face à cette situation, de troisièmes élections en un an, après celles du 20 décembre 2015 et celles du 26 juin 2016, semblaient inévitables autour de Noël.

Charge contre la stratégie de passivité de Pedro Sánchez

La démission de Pedro Sánchez change évidemment la donne. Sa mise en minorité par le comité fédéral samedi ne s'est certes pas faite sur ce sujet, mais sur la convocation d'un nouveau congrès. Sauf que le signal de l'hallali du secrétaire général a été donné mercredi 29 septembre par une double offensive portant sur la question de l'investiture. La première est venue de Felipe González, l'ancien chef du gouvernement socialiste de 1982 à 1996, une des figures tutélaires du PSOE qui a affirmé, dans une tribune parue mercredi, « se sentir trahi » par Pedro Sánchez. Ce dernier lui aurait en effet promis de demander l'abstention du PSOE lors du vote d'investiture de Mariano Rajoy le 3 septembre dernier. L'autre attaque est venu le même jour d'un éditorial très dur contre le secrétaire général de El País, journal représentant largement les vues des élites socialistes, qui a accusé Pedro Sánchez d'être un « insensé sans scrupule » préférant sacrifier le parti et la « gouvernabilité » de l'Espagne à ses intérêts personnels et à sa stratégie « populiste ».

Porte ouverte à une abstention du PSOE à l'investiture de Mariano Rajoy

Dès lors, le signal de la curée était donné avec un objectif clair : obtenir l'abstention du PSOE lors du prochain vote d'investiture de Mariano Rajoy. Une fois Pedro Sánchez écarté, il semble difficile de tenir la même ligne que lui. Certes, le président de l'exécutif temporaire du parti, par ailleurs président des Asturies, Javier Fernández, n'a pas voulu s'avancer sur le sujet ce lundi 3 octobre. Il est vrai que c'est là encore le comité fédéral du parti, sorte de parlement issu du Congrès, qui décidera de la ligne à suivre sur ce point du PSOE. Mais Javier Fernández a reconnu qu'il était prêt à parler avec Mariano Rajoy et même à le rencontrer. Et d'ajouter : « la pire des solutions serait une troisième solution ».

Pedro Sánchez, un point d'équilibre interne

En réalité, Pedro Sánchez était un point d'équilibre précaire, mais certain, au sein du PSOE. Il donnait des gages à la gauche et à la droite du parti en refusant, d'une part, tout compromis sur la question du référendum d'autodétermination en Catalogne, réclamé par Podemos mais rejeté par les « barons » du PSOE et par les puissantes fédérations d'Andalousie et d'Estrémadure, mais rejetant, d'autre part, tout soutien à Mariano Rajoy pour maintenir la « frontière » entre le PSOE et le Parti populaire (PP) conservateur. Ce point d'équilibre ne pouvait, il est vrai, n'être que temporaire parce qu'il condamnait le PSOE à la passivité : il ne pouvait pas construire une alliance sur sa gauche avec Podemos et les Indépendantistes catalans, mais il ne pouvait pas davantage soutenir Mariano Rajoy. La situation était donc intenable à terme et devait déboucher sur une crise.

L'absence d'alternative pour le PSOE

Mais une fois ce point d'équilibre tombé, le PSOE n'a plus guère le choix. Le poids dans le parti de ceux qui refuse tout référendum catalan sur l'indépendance est trop fort pour permettre de construire une majorité alternative. Ce sont eux qui, du reste, ont fait tomber Pedro Sánchez. Leur grande crainte est de voir l'Espagne paralysée par une crise gouvernementale interminable alors qu'à Barcelone, la majorité indépendantiste avance. L'annonce mardi 28 septembre par le président catalan Carles Puigdemont d'un référendum sur l'indépendance en septembre 2017, quoi qu'il arrive, n'est peut-être pas étrangère à la destruction de cet équilibre de la passivité au sein du PSOE. Certes, le parti pourrait reprendre la ligne Sánchez et accepter de nouvelles élections. Mais dans ce cas, la direction socialiste apparaîtrait comme purement opportuniste. Le PSOE ne serait qu'une sorte d'OK Corral entre caciques et l'image très négative de ce week-end en serait encore renforcée. Un sondage publié ce lundi matin par le quotidien conservateur ABC montrait une forte baisse du PSOE de 22,7 % le 26 juin à 18,6 % des intentions de vote. Le PSOE va donc devoir reconstruire une image et un discours clair. Ce travail - s'il est possible - prendra du temps et, en attendant, le parti risque de souffrir dans les urnes. Autrement dit, les responsables socialistes seront plutôt tentés d'éviter un nouveau scrutin.

Mariano Rajoy pose ses conditions à l'acceptation du soutien du PSOE !

Mariano Rajoy ne s'y est pas trompé. Lui qui, jusqu'ici, devait négocier les conditions d'une abstention du PSOE, a, cette fois, placé ses propres conditions à l'acceptation de l'abstention du PSOE... Le monde renversé qui montre combien le président du gouvernement sortant est en position de force : il sait qu'il sortira renforcé d'un nouveau scrutin et que les Socialistes en sortiront affaiblis. Il peut donc renverser les rôles et exiger une forme de ralliement inconditionnel du PSOE à l'accord qu'il a passé avec Ciudadanos. Sinon, il ne se présentera pas à l'investiture et l'on se dirigera vers de troisièmes élections.

Situation critique du PSOE

La position du PSOE est donc critique, où qu'il se dirige. Incapable de construire une alternative à gauche, il vient de renoncer à la passivité de Pedro Sánchez et se voit acculer à s'abstenir non pas à ses conditions, mais à celles de Mariano Rajoy. Le danger de cette situation est immense. Une abstention négociée aurait pu faire passer le PSOE pour une sorte de « garantie » à son électorat qu'il n'y aurait pas de dérive droitière de l'exécutif. En ce sens, les Socialistes auraient pu construire l'image d'un parti « vigilant » capable de faire plier le gouvernement ou de le renverser si des lignes rouges étaient franchies. C'est désormais impossible puisque Mariano Rajoy exige une soumission sans faille du PSOE et qu'une fois celle-ci acquise, il pourra toujours, en cas de crise gouvernementale, accuser les Socialistes de parjure et leur faire endosser la responsabilité d'une nouvelle crise.

Quelle utilité politique future pour les Socialistes espagnols ?

La vraie question est désormais de connaître l'utilité du PSOE dans la politique espagnole lorsque ce dernier deviendra la « roue de secours » parlementaire du PP sans pouvoir influer sur la politique gouvernementale. Ceux qui sont favorables à la « gouvernabilité » du pays seront sans doute mieux avisés de voter pour Ciudadanos qui, lui, a pu négocier son alliance avec le PP en intégrant des éléments de son programme. Ceux qui rejettent tout rapprochement avec le PP, notamment en raison de la corruption de ce parti, seront sans doute très mécontents de cette situation et contraints d'aller vers la gauche ou vers l'abstention.

Le PSOE devra donc construire un positionnement politique nouveau, mais sa marge de manœuvre est étroite : son projet fédéral est rejeté en son sein même comme par la majorité de la population, et son positionnement économique ne peut plus guère évoluer vers la gauche. Or, la droite et le centre espagnols sont désormais bien occupés par le PP et Ciudadanos. Le PSOE risque de devenir le parti des collectivités locales qui ont le plus à perdre d'une indépendance catalane, comme l'Andalousie. Un positionnement qui pourrait bien lui faire jouer un rôle mineur à l'avenir, même s'il peut lui assurer un minimum électoral qui le place à l'abri d'un désastre comparable à celui du Pasok grec ou des Travaillistes néerlandais.

Pedro Sánchez, grand responsable de la chute du PSOE ?

Certes, le positionnement de Pedro Sánchez n'était guère meilleur. Cette passivité posait aussi la question de l'utilité du PSOE et, comme l'on montré les élections galicienne et basque, contribuait à l'érosion électorale des Socialistes. Ce n'était qu'une solution d'attente d'un parti qui portait en son sein une crise grave et inéluctable. Cette crise a commencé avec la crise économique et sa gestion par José Luís Zapatero. Le ralliement du PSOE à l'austérité lui a fait perdre l'électorat centriste qui a préféré confier la gestion de cette austérité au PP, puis une grande partie de l'électorat de gauche en faveur de Podemos, une fois ce parti structuré, et des Indépendantistes catalans. Le vrai décrochage du PSOE qui l'a empêché, comme à son habitude, de profiter de sa position de premier parti d'opposition est donc antérieur à Pedro Sánchez. De 2008 à 2011, le PSOE est passé de 46 % à 28 %. De 2011 à 2015, de 28 % à 22 %. La politique d'équilibriste de Pedro Sánchez a aussi fait fuir une partie de l'électorat, tant au centre qu'à gauche. Au final, le PSOE a connu une évolution qui ressemble à s'y méprendre à celles des partis sociaux-démocrates français, allemand ou néerlandais.

Plus de stabilité en Espagne ?

Mais, le PSOE en lambeaux et Mariano Rajoy confirmé à la Moncloa, la situation politique de l'Espagne sera-t-elle plus stable ? Oui, s'il l'on réfléchit à court terme puisqu'il y aura un gouvernement, et qu'il est très difficile de renverser après l'investiture un exécutif (il faut une majorité absolue des députés). Mais, en réalité, si l'on regarde de plus près, la stabilité politique de l'Espagne reste des plus fragiles. Le PP progresse certes à nouveau, mais il reste loin de son niveau de 2011 et ses 45 % des voix. La fragmentation du paysage politique espagnol est un fait désormais établi et renforcé par les déboires socialistes. Le PP est en position de force moins par lui-même que par la dispersion de ses adversaires. Or, cette dispersion tendra inévitablement à rendre plus conflictuelle la politique du pays afin de « gagner des parts de marché ». Du reste, le PP devra gouverner avec un partenaire, Ciudadanos, qui veut « régénérer » la politique espagnole et qui fera tout pour ne pas se cantonner à être une « force d'appoint ». Le gouvernement Rajoy II sera donc plus instable que le précédent.

Podemos, l'alternative ?

Surtout, désormais, le PP pourrait attirer à lui Ciudadanos et le PSOE dans une alliance « constitutionnaliste », mais cette concentration pose un problème pour l'avenir. Qui assumera alors le rôle de l'alternative lorsque les Espagnols seront lassés du gouvernement de Mariano Rajoy ou voudront le sanctionner ? En théorie, ce pourrait être Podemos. Ce parti a annoncé qu'il pourrait abandonner ses alliances avec le PSOE en Aragon et à Valence si les Socialistes permettaient un gouvernement Rajoy II. C'est bien pour insister sur sa volonté de devenir l'alternative et la vraie opposition. Mais ce parti montre des signes d'affaiblissement qui pourrait signifier qu'il a atteint un palier entre 20 et 25 % des voix, ce qui ne lui permet pas de représenter une alternative réelle, sauf à construire des alliances avec d'autres acteurs. Or, la question catalane risque de continuer à miner le débat et à rendre impossible de telles coalitions. Il n'y a pas de retour possible au bipartisme des années 1990-2000. L'instabilité politique espagnole pourrait donc bien durer, même s'il n'y a pas de troisième élection.

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a écrit le 05/10/2016 à 10:12 :
Voilà maintenant le PP bien embarrassé .Car la seule politique qu'il ne sait pratiquer avec cynisme ,c'est de diviser ses concurrents.Il va falloir gouverner en minorité et il n'en a pas l'habitude,il va être obligé de passer des compromis et cela va sûrement rendre malade les nombreux cercles post franquistes .Bon ,heureusement qu'il va encore pouvoir taper et vomir sur les catalans en invoquant l'état de droit (d'extrême droit....)
a écrit le 05/10/2016 à 0:49 :
Dire que certains proposent la proportionnelle en France comme la 4ème, dont on connaît les résultats.
a écrit le 04/10/2016 à 10:46 :
Le principal parti de la future coalition est à 33%, son allié centriste à 13%, le PSOE à 22% et les extrémistes de Podemos à 21%. Si le système espagnol est "décomposé" que devrait-on dire de la France où le votre extrémiste est à plus de 40% ? La vérité est que si l'Espagne se dotait d'un mode de scrutin majoritaire à 2 tours (ou même à un seul à l'anglaise), la coalition PP-Ciudadanos disposerait d'une très confortable majorité absolue. La seule raison de l'actuelle crise politique espagnole est que le leader du PSOE a refusé d'admettre que dans une logique proportionnelle, et comme ça se passe régulièrement en Belgique ou en Allemagne, le résultat électoral en Espagne imposait une grande coalition PP-PSOE (avec ou sans Ciudadanos) dirigée par le PP puisqu'il est arrivé en tête, sur la base d'un programme à négocier.
a écrit le 04/10/2016 à 9:16 :
Bref comme tous les partis européens qui se disent de gauche les socialistes espagnols virent franchement à droite, du moins les dirigeants bien entendu.

De toute façon il me semble déjà qu'ils sont tous alliés sur le plan européen avec le parti populaire de droite non, c'est bien ça ?

Voilà où nous mènent les élections.

Démocratie ?
Réponse de le 04/10/2016 à 10:48 :
C'est la logique proportionnelle qui impose une grande coalition à l'allemande. Avec un scrutin majoritaire à un ou deux tours, une coalition PP-Ciudadanos aurait une large majorité absolue.
Réponse de le 04/10/2016 à 11:46 :
A tout prendre mieux vaut un système qui impose des coalitions droite-gauche sur la base de compromis clairement énoncés qu'un système à la russe ou à la turque, qui permet à un individu (et à son parti) qui bénéficie d'une très large assise électorale d'instaurer une véritable autocratie qui n'a plus grand chose de démocratique (on parle de démocrature...). Pas sûr que si elle avait eu une confortable majorité absolue CDU/CSU A. Merkel aurait ouvert tout grand les portes de l'Allemagne aux migrants, et il n'y aurait toujours pas de SMIC en Allemagne.
Réponse de le 04/10/2016 à 16:23 :
La politique du moins pire, d'une subjectivité totale la rendant déjà peu crédible, ne fait que mener au pire.

Un dicton français dit que le mieux n'est pas l'ami du bien.

Prenons par exemple nos élections, nous votons sans arrêt pour le mal afin d'éviter le pire et dans quelle situation se trouve notre classe politique actuellement ?

En ce qui concerne sa politique migratoire c'est certainement la meilleure idée que merkel aie eu de ses trois mandats réunis, elle sauve démographiquement un pays qui devenait un véritable mouroir.
Réponse de le 04/10/2016 à 20:39 :
"En ce qui concerne sa politique migratoire c'est certainement la meilleure idée que merkel aie eu de ses trois mandats réunis, elle sauve démographiquement un pays qui devenait un véritable mouroir."
Pas sûr que les allemands l'entendent de cette oreille-là. L'économie allemande, florissante, a besoin de travailleurs bien formés et productifs, pas d'allocataires sociaux (dans le meilleur des cas), de violeurs ou de terroristes (dans le pire). L'Allemagne accueille volontiers des jeunes ingénieurs français, des techniciens grecs et des plombiers polonais...
a écrit le 03/10/2016 à 19:05 :
Si la situation des socialistes Européens est la même partout, le problème vient avant tout des traités qui exige une politique qui n'est pas dans leur essence. Donc les électeurs les boudent. On pourrait appeler ça le crime parfait de la droite européenne.

Je craint et souhaite un effondrement de cette Europe, mais c'est visiblement la seul solution. Les libéraux allemands veulent de la destruction créatrice, on va leur en donner...
Réponse de le 04/10/2016 à 11:53 :
Ce ne sont pas les traités mais la simple logique qui interdit à un état de dépenser au long cours plus que ses recettes, et donc de laisser sa dette gonfler exponentiellement. Ceci étant, hors UE et €, la sanction d'une gestion laxiste tombe plus tôt et plus durement, et donc la correction est imposée plus vite (au moins dévaluation et plan de rigueur, au pire intervention du FMI et plan d'ajustement structurel). Si la gauche (et donc les socialistes) n'a rien d'autre à proposer que toujours plus de dépense publique couverte seulement partiellement par l'impôt déjà bien alourdi et le reste par le déficit et l'endettement, alors il n'y a rien d'étonnant que lorsque cette cavalerie doit cesser, les électeurs les boudent. Ce n'est pas un crime parfait de la droite (qui d'ailleurs, dans certains pays comme la Grèce ou la France, font à peu près la même chose que la gauche), mais un suicide de la gauche.

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