Espagne : Et si la Catalogne suivait le chemin de l'Ecosse ?

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Le succès du PP en Espagne est-il une chance pour l'indépendantisme catalan ?
Le succès du PP en Espagne est-il une chance pour l'indépendantisme catalan ? (Crédits : Reuters)
La défaite de Podemos aux élections espagnoles est celle d'un changement de politique espagnole du point de vue catalan. Le succès des Conservateurs pourrait donner un nouvel élan aux Indépendantistes et compliquer les scénarios européens de l'après-Brexit.

Les élections générales espagnoles du 26 juin ont clairement donné un mandat - certes incomplet - à Mariano Rajoy et à son parti conservateur, le PP, pour continuer de diriger l'Espagne. La forme de cette continuité, autrement dit la coalition avec laquelle le PP gouvernera demain n'est pas encore fixée et peut encore faire l'objet de longues discussions. Mais le renforcement du gouvernement sortant est le principal message de ce scrutin.

Le divorce entre le PP et la Catalogne

Or, ce résultat n'est pas anodin dans le contexte européen actuel. Car il va avoir un impact essentiel sur le mouvement indépendantiste catalan. En effet, la force de ce dernier dépend très étroitement de ce qui se passe à Madrid. Le Parti populaire, tenant de la ligne dure contre le mouvement sécessionniste, est en effet pour beaucoup de Catalans le symbole de « l'Espagne qui ne changera jamais » et ne veut pas entendre parler de plus de dévolution du pouvoir à la Catalogne.

Il convient de se souvenir que la forte poussée du mouvement indépendantiste et la conversion du parti de l'ancien président catalan Jordi Pujol, Convergencia (CDC), à l'idée de sécession est issu de la censure en 2010 par la Tribunal constitutionnel espagnol (TC) d'une partie du statut catalan de 2006. Or, ce recours a été déposé par des députés « populaires » et le TC est considéré comme étant aux mains de la droite espagnole en Catalogne. La gestion purement juridique du PP des aspirations indépendantistes pendant le premier mandat de Mariano Rajoy a conduit à renforcer l'idée d'un dialogue impossible avec l'Espagne. Le résultat est connu : le 27 septembre 2015, lors des élections catalanes, les partis indépendantistes ont obtenu 47,8 % des voix et la majorité des sièges. Quant au PP en Catalogne, il a certes gagné 50.000 voix le 26 juin, mais avec 462.000 votes, il perd encore 254.000 voix par rapport à 2011.

Pour autant, ce processus est un processus dynamique. Si certains Catalans sont acquis complètement à l'indépendance et si d'autres sont absolument unionistes, il existe un groupe nombreux d'indécis et d'hésitants, attachés à l'Espagne, mais souhaitant une évolution de ce Royaume sur trois points essentiels : une forte dévolution des pouvoirs, la reconnaissance de la nation catalane et du « droit à décider » par référendum de l'indépendance, et une politique permettant de préserver et développer l'Etat-providence. Ces hésitants sont donc prêts à donner une chance à une Espagne d'accord pour évoluer. La traduction politique de ce mouvement était le mouvement En Comú Podem, alliance régionale de la gauche et de Podemos.

La Catalogne choisit toujours Podemos

A mesure que, en Espagne, Podemos était susceptible de peser, de plus en plus de Catalans ont choisi de voter pour En Comú Podem afin de soutenir leurs aspirations catalanes à Madrid. Aussi, les 20 décembre et 26 juin, ce parti a remporté les élections générales en Catalogne. Alors que, le 27 septembre 2015, il n'avait obtenu que 9 % des voix, il est passé à 24,74 % le 20 décembre et 24,51 % le 26 juin. Dans les deux cas, En Comú Podem a été le premier parti de Catalogne. Ce vote a clairement été celui d'une chance donnée à l'Espagne de pouvoir changer. Il convient donc de ne pas se laisser tromper par la répartition des voix le 26 juin : si les deux partis indépendantistes (ERC et CDC) ont obtenu 32,09 % des voix contre 40,41 % aux trois partis « unionistes » (PS catalan, PP et Ciudadanos), une grande partie de l'électorat potentiellement indépendantiste s'est soit abstenue ( on compte 644.000 électeurs de moins en Catalogne que le 27 septembre 2015), soit ralliée à En Comú Podem.

Or, alors que cette coalition autour de Podemos maintient sa position en Catalogne, il a nettement reculé dans le reste de l'Espagne, où la coalition Unidos Podemos n'a obtenu que 21,1 % des voix contre 24,4 % le 20 décembre. Avec ce recul, associé à la poussée du PP, la perspective d'une majorité espagnole acceptant les aspirations des « hésitants » s'éloigne fortement. La ligne dure du PSOE face à l'indépendantisme catalan lui a permis de conserver sa place de deuxième force politique d'Espagne, elle ne sera donc pas remise en cause. La majorité Podemos-PSOE semble désormais impossible.

L'échec du rêve de « changer l'Espagne »

Cette perspective aura nécessairement des conséquences en Catalogne où les électeurs d'En Comú Podem vont devoir revenir de leur rêve de changement en Espagne. Ils vont donc devoir choisir entre une Espagne attachée au statu quo institutionnel et social et une indépendance potentiellement plus favorable à leurs aspirations. Le référendum d'autodétermination reconnu par Madrid semble s'éloigner. Et du coup, l'option incarnée par le processus mis en place par le gouvernement catalan, celle d'un processus de séparation débouchant sur un référendum unilatéral, gagne en force. Entre le 27 septembre et le 26 juin, plus de 650.000 électeurs, soit potentiellement 15 % de l'électorat, ont rejoint cette alliance et se retrouve face à ce choix. Il y a donc de fortes chances pour qu'une grande partie des hésitants rejoignent le camp de l'indépendance. Sans compter évidemment le poids des abstentionnistes du 26 juin.

La Catalogne comme l'Ecosse ?

En d'autres termes, le succès du PP en Espagne pourrait conduire en Catalogne au même phénomène que la victoire du Brexit au Royaume-Uni pour l'Ecosse. La divergence politique majeure entre une région tentée par l'indépendance et la majorité du reste du pays renforce les aspirations sécessionnistes. A noter, du reste, que ce phénomène n'est pas propre à la Catalogne en Espagne, il se retrouve dans le Pays Basque, où Unidos Podemos est arrivé en tête. Euskadi et Catalogne sont les deux seules communautés autonomes (régions) où le PP n'arrive pas en tête. Ce sont aussi celles qui aspirent à devenir des nations.

Certes, le camp indépendantiste catalan traverse une crise importante puisque le gouvernement catalan de Carles Puigdemont s'est vu rejetée son budget par l'extrême-gauche indépendantiste CUP. Une question de confiance sera posée en septembre. Mais si cette crise est dépassée, soit par la reconstitution de la majorité parlementaire existante, soit par de nouvelles élections, il se peut que l'indépendantisme connaisse, après ce 26 juin, une nouvelle poussée.

Le sac de nœud de la Catalogne dans le contexte post-Brexit

Or, ceci ne sera pas sans conséquences dans le contexte très agité actuel. L'UE semble désormais ouverte à l'indépendance écossaise pour « punir » le Royaume-Uni de sa « désertion » (ou, du moins, pour exercer une pression sur Londres dans les négociations). Plusieurs responsables conservateurs allemands ont fait savoir depuis le 23 juin qu'ils y étaient ouverts. En Catalogne, ce processus est observé de très près et pourrait servir de précédent. Si l'UE accepte d'intégrer l'Ecosse sans une procédure complète d'adhésion, le gouvernement catalan pourra s'en prévaloir pour affirmer que la Catalogne indépendante pourra demeurer dans l'UE. Ce pourrait alors être encore un moyen de convaincre encore davantage d'électeurs de la possibilité de la Catalogne.

La Catalogne pourrait donc bien engager ses pas dans ceux de l'Ecosse. Et, dans ce cas, Madrid pourrait répondre en refusant catégoriquement la stratégie écossaise de l'Union européenne. Il serait étonnant de voir un gouvernement Rajoy soutenir la sécession écossaise et refuser toute démarche vis-à-vis de la Catalogne. Voilà qui annonce bien des tensions dans la définition de la stratégie européenne commune face au Royaume-Uni. Or, l'affaire est sérieuse car si l'Ecosse se sépare du Royaume-Uni, ce sera pour rester dans l'UE. Mais si l'UE ne veut pas d'elle, ce sera le vote des Ecossais du 23 juin qui sera contesté par les Européens eux-mêmes. La position de l'Europe sera alors intenable : elle devrait refuser un nouveau pays prêt à l'indépendance pour la rejoindre. Le sac de nœud de l'après-Brexit passe donc aussi par la Catalogne.

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Commentaires
a écrit le 29/06/2016 à 8:21 :
A riki
Je n'ai absolument pas peur du résultat, personnellement je serai partisan d'un référendum avec trois réponses possibles, ce dont ne veulent surtout pas les inconditionnels nationalistes. Car un référendum avec réponse binaire, sur une affaire qui peut se révéler aussi grave, risque surtout de diviser le pays.
Timbaler comme à l'accoutumé parle des "catalans " comme si les nationalistes représentaient tous les catalans.
A R.Godin
Ce vote minoritaire pour les nationalistes en Catalogne, montre surtout l'absence de base sociale solide du mouvement indépendantiste.
Les nationalistes sont dans une fuite en avant, mais elle n'est que sur la forme, pas sur le fond, ils n'ont ni majorité sociale, ni légalité, ni moyens économiques, ni projet clairement défini, ni soutiens internationaux, ni même perpectives d'en avoir.
Réponse de le 29/06/2016 à 19:00 :
Et pourquoi pas un référendum à réponses multiples: 10 ou 12. Puis, exiger un 51% pour l'option gagnante. Bref, comme tous les référendums historiquement organisés pour décider une indépendance. Curieuse vision de la démocratie...
a écrit le 28/06/2016 à 8:14 :
Romaric a une lecture des dernières élections en Espagne, inspirée de la presse nationaliste catalane. Il y a une autre lecture moins optimiste pour les rêves indépendantistes.
Les nationalistes CdC et ERC, ont appelés sans relache leurs électeurs à se rendre aux urnes, pour confirmer et amplifier leur mouvement de "déconnexion" qui comme le rappel Romaric est au point mort.

ERC plus CdC ont obtenu 17 députés, sur 47 que la Catalogne envoi au parlement de Madrid. Avec une participation de 65,61%
En 2011 ERC+CiU comme s'appelait alors le parti CdC, avait obtenu 19 députés. Avec une participation de 65,16%
Les résultats se passent de commentaires.

Par ailleurs en ce qui concerne le vote "podemos" (En comù modem) il est instrumentalisé par les nationalistes, en fonction de leurs espoirs.
Ada Colau qui est devenue la bête noire des nationalistes, n'as pas fait adhérer la ville de Barcelone, à l'association des villes catalanes pour l'indépendance, comme la grande majorité des villes de l'agglomération barcelonaise d'ailleurs où l'indépendantisme ne prends pas. Ce qui pour le mouvement indépendantiste est très grave, car c'est là qu'est concentré l'essentiel de l'économie catalane.

De fait le bateau Catalonia, censé préparer l'indépendance en 18 mois, continue à tourner dans le port de Barcelone. Mais Romaric a le droit de rêver avec les indépendantistes.
De rêver comme les anglais qui ont voté pour le Brexit, et qui se réveillent perplexes, conscients qu'ils s'étaient laissé endormir, par des boni-menteurs, occupés a retourner leurs frustrations contre les ennemis supposés de leur tribu, vers Madrid comme vers Bruxelles. Inconscients que leurs problèmes ne peuvent être résolus, avec des recettes aussi simplistes.
Réponse de le 28/06/2016 à 11:58 :
On ne sait pas si les solutions simplistes suffiront à régler les problèmes, en tous cas on sait que ce n'est pas en restant Espagnols que les Catalans verront leurs choix satisfaits.
Les Catalans ne sont ni supérieurs, ni meilleurs, ni plus honnêtes que les autres, ils ont malheureusement un état qui agit contre eux. Et qui agit parfois avec des méthodes qui auraient fait rougir de honte l'employé le plus fanatique de la défunte STASI. Les conversations, dont l'enregistrement est publié ces jours-ci, entre le ministre de l'intérieur espagnol (d'origine catalane, c'est un comble) et le directeur de l'agence anti-fraude révèlent les méthodes utilisées par l'Etat pour ruiner la réputation de ses adversaires politiques, à savoir enquêtes impromptues pour chercher des preuves et, à défaut, fabrication de toutes pièces de fausses preuves calomniatrices.
Dans n'importe quel pays ayant une petite idée de ce qu'est la démocratie ce ministre aurait démissionné couvert d'opprobre et de honte. Là, non. Au contraire cela lui a rapporté des voix et attiré la sympathie.
L'Espagne est irréformable. Les Catalans ont décidé de s'en séparer.
Réponse de le 28/06/2016 à 12:18 :
Votre "lecture" n'est pas moins biaisée que celle de Romaric. Les résultats que vous montrez ne se passent pas de commentaires, car CiU en 2011 N’ÉTAIT PAS UN PARTI INDÉPENDANTISTE. Puis, Podemos est instrumentalisé par les deux camps, mais au moins ils défendent le droit démocratique pour un référendum. Si vos conclusions s'avèrent certaines, vous ne devriez pas avoir peur de son résultat, car vous êtes convaincu du faible support indépendantiste.
a écrit le 28/06/2016 à 8:11 :
Vivre en Catalogne c'est super!
Seuls sont présents deux problèmes:
- La Tramontane et les Catalans...
a écrit le 27/06/2016 à 21:25 :
Mais pas seulement la Catalogne : la Flandre, l'Italie du nord, le pays basque, la Bretagne, la Corse, le Kosovo, les sudètes, l'Ile de France... Les européistes ont décidé de détruire l'Europe puisqu'ils ne parviennent pas à la dominer durablement...
a écrit le 27/06/2016 à 21:01 :
Si seulement çela pouvait se réaliser...
a écrit le 27/06/2016 à 19:42 :
Le rêve catalan que l'Espagne change? Pas du tout, le rêve catalan est de quitter définitivement l'Espagne, plus d'autonomie cela s'appelle l'indépendance. L'UE (et nos petits copains français qui de tout temps ne nous veulent pas que du bien) se mêle de choses qui ne la regardent pas. C'est sûrement la détestation ambiante des nations européennes, ils veulent tellement d'une Europe fédérale, avec Bruxelles comme supra état, que tout est prétexte pour y parvenir. Attention, on vient d'assister au Brexit...
a écrit le 27/06/2016 à 17:12 :
L'Ecosse n'est à mon avis pas à la veille de faire un référendum sur son indépendance pour rejoindre l'UE et ceci pour 2 raisons:
1) La situation économique de l'Ecosse n'est pas bonne : quasi-récession, prix bas du pétrole qui a une forte influence sur l'industrie pétrolière, fort déficit budgétaire, ...
2) Le problème de la monnaie: si l'Ecosse quitte le RU, celui-ci ne lui fera pas le cadeau de lui laisser la livre sterling comme monnaie. Si l'Ecosse veut rester dans l'UE, elle devra donc adopter l'euro comme monnaie...avec toutes les contraintes que cela implique : Juncker et Merkel qui contrôlent le budget écossais, austérité à la clé, perte de souveraineté économique...bref c'est invendable dans une campagne référendaire pour l'indépendance de l'Ecosse !!...donc l'Ecosse restera dans le RU pour encore un bon moment...
a écrit le 27/06/2016 à 17:05 :
Les deux Belgiques que tout oppose pourraient aussi en saisir l'opportunité, de se séparer, en deux pays.
a écrit le 27/06/2016 à 16:47 :
Si la catalogne réussit a faire sécession, la Corse entrera à son tour dans la spirale nationaliste.
a écrit le 27/06/2016 à 15:18 :
Ces demandes d'indépendance sont encouragé par l'Union Européenne qui désire faire exploser les États Nations!
a écrit le 27/06/2016 à 14:07 :
Je suis de près vos articles et ... apprécie votre analyse ... globalement.
Mais là ??? je ne vois pas comment l'UE pourrait intervenir de quelque manière que ce soit ... dans le débat qui anime un pays membre ... sur les velléités d'indépendances d'une (ou plusieurs) de ses régions ?!
L'UE est opportuniste et ... d'après moi, acceptera l’Écosse ... si un référendum d'autonomie par rapport au RU est validé avec une demande d'adhésion à l'UE.
Il en va tout autrement de la catalogne dont l'Espagne est pays membre !
Réponse de le 27/06/2016 à 15:21 :
Quand on impose la transposition d'une directive, on ne peut que voir l'intervention de l'UE qui manipule en arrière plan!
a écrit le 27/06/2016 à 13:22 :
Cela paraîtrait logique à un moment il ne faut plus insister, cette europe là est un échec désastreux, la quitter coûte cher certes mais la liberté dans notre système capitaliste se paie toujours très chère.

Quitter une union est forcément dure à court terme mais forcément bénéfique, quand les divergences d'opinions sont trop grandes, à long terme.

Le seul bémol c'est qu'il faut par contre des gouvernants compétents et autant je ne m'en fais pas trop pour les catalans autant, quand on voit les gars qui les représentent, je pense que l’Angleterre est mal barrée.

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