Grèce : les créanciers imposeront-ils une grande coalition ?

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Les créanciers veulent une grande coalition
Les créanciers veulent une "grande coalition" (Crédits : © Alkis Konstantinidis / Reuter)
Le débat avant l'élection du 20 septembre a été relativement terne, alors que Jean-Claude Juncker a, à nouveau, menacé le pays en cas de non-respect du mémorandum. Les créanciers cherchent à imposer une grande coalition.

C'est un signe qui ne trompe pas. En 2012 et en janvier dernier, aucun débat télévisé n'avait pu être organisé. Les partis « de gouvernement » avaient alors refusé de se confronter aux partis "anti-mémorandum". Mais, cette fois, dans l'attente des élections du 20 septembre, le débat a pu être organisé mercredi 9 septembre, regroupant sept des principaux leaders politiques du pays. Il est vrai que, cette fois, les deux grands partis, ne remettent plus en cause la nécessité d'appliquer le mémorandum signé le 19 août dernier avec les créanciers. Le débat sans enjeu est donc plus aisé à organiser.

Menaces de Jean-Claude Juncker

Et de fait, ce premier débat depuis 2009 a été à l'image de la campagne électorale : terne, sans vrai débat de fond, ni réelle perspective. Le sentiment que la messe était dite a prévalu. La politique du pays est définie par le mémorandum. Mercredi 9 septembre, dans son « discours sur l'état de l'union », le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker l'a clairement réaffirmé :

« Je veux que le programme soit respecté par tous les futurs gouvernements grecs. »

Du reste, Jean-Claude Juncker, comme à son habitude avant chaque élection grecque, il est allé de sa petite menace avec des accents dignes de Wolfgang Schäuble :

« Nous ne garderons pas la Grèce dans la zone euro à n'importe quel prix. Je suis sérieux et je parle pour de vrai », a-t-il ajouté.

Autrement dit, les leaders des partis politiques grecs peuvent bien batailler tant qu'ils le veulent, ils peuvent bien promettre ce qu'ils désirent. Une fois en place, il faudra marcher droit. La démocratie grecque est donc comme son économie sous étroite tutelle.

Les arguments de Nouvelle Démocratie

On comprend donc que les deux postulants au poste de Premier ministre, Alexis Tsipras pour Syriza et Evangelos Meimarakis pour Nouvelle Démocratie (ND), ne se soit attardés sur leurs ambitions en termes de politique économique. Le débat n'a finalement pas porté principalement sur l'avenir, mais plutôt sur le passé et sur la pertinence ou non des négociations qui ont opposé le pays à ses créanciers entre janvier et juillet.

Evangelos Meimarakis a ainsi beaucoup défendu le bilan du gouvernement d'Antonis Samaras (juin 2012-janvier 2015), estimant que si le mandat de ce premier ministre n'avait pas été interrompu par la décision de Syriza de provoquer des élections en décembre dernier, "nous aurions fait ce que nous avions promis". Il a aussi insisté sur l'expérience de ND dans la gestion de la crise (et donc l'application des mémorandums). Mais il n'a guère avancé de proposition pour les quatre ans à venir.

Le « repli tactique » d'Alexis Tsipras

Alexis Tsipras, lui, a développé sa stratégie du « repli tactique » qu'il a adopté depuis juillet dernier. Cette stratégie commence par un mea culpa en règle. « Il est clair que nous n'avons pas tenu une partie de nos engagements », a-t-il ainsi reconnu. Mais cette défaite est précisément, pour lui, un argument en faveur de Syriza pour l'élection du 20 septembre prochain.

Pourquoi ? Parce que, précisément, Syriza a lutté pendant six mois. Certes, cette lutte a été perdue, car, affirme Alexis Tsipras, elle a été menée « contre des forces asymétriques dans une économie sous perfusion. » Mais, affirme l'ancien premier ministre avec des accents gaulliens, « la Grèce a perdu une bataille, mais n'a pas perdu la guerre. »

Autrement dit : puisqu'il y a eu défaite, il faut continuer à se battre et Syriza a prouvé qu'elle était la plus à même de se battre. Mais Alexis Tsipras n'explique pas comment il compte poursuivre cette lutte en appliquant « son » mémorandum, comme il s'est engagé à le faire devant les créanciers.

La question de la coalition

En réalité, la seule question qui préoccupe les leaders des partis politiques grecs et les commentateurs - et la seule vraie incertitude qui subsiste avec cette élection - c'est celle de la future coalition gouvernementale. Le débat n'aura guère, de ce point de vue, permis d'y voir plus clair. Syriza avait ouvert la voie à une possible alliance avec un « Pasok rénové », mais la présidente de ce parti, Fofi Yennimata, s'est montrée très sévère envers Alexis Tsipras. Stavros Theodorakis, le leader de Potami, le parti centriste favori des cercles dirigeants européens, a indiqué que sa participation à une coalition n'était pas acquise. Quant à Alexis Tsipras et Evangelos Meimarakis, ils n'ont rien dit sur le sujet.

L'arme de la dette

Mais, en fait, la question pourrait se régler après le scrutin... avec « l'aide » des créanciers. Selon une source bruxelloise citée par le quotidien grec Ta Nea, « seule une large coalition gouvernementale légitimerait un accord sur la dette grecque. » Cette source ajoute que les « partis politiques grecs ont été informés. » Autrement dit, aucun de ces partis ne pourra prendre le risque de refuser cet ordre et donc de voir les négociations sur la dette échouer.

Le scénario semble donc écrit d'avance : une fois l'élection faite, les partis politiques seront sommées de former une « grande coalition », regroupant Syriza et Nouvelle Démocratie ainsi, sans doute que le Pasok et Potami. Une fois cette coalition formée, la première revue du programme se tiendra en octobre. En novembre et décembre, des négociations sur la dette auront lieu, mais, rappelons-le, toute décote franche sur la dette a été exclue par les créanciers.

Athènes ne peut espérer obtenir qu'une période de grâce et une réduction des intérêts, ce qui, certes, est central mais reviendra à renvoyer à plus tard la question de la soutenabilité de la dette.

Tsipras, toujours suspect ?

En attendant, il semble donc clair que la « neutralisation » des enjeux de la campagne électorale ne suffit pas aux créanciers. Ces derniers utilisent la dette grecque comme une arme politique pour déterminer la formation du prochain gouvernement hellénique. Le but de l'opération est de réduire la volonté affichée de lutte de Syriza à néant. Dissout dans une alliance avec les Conservateurs et les centristes, le parti deviendra absolument inoffensif.

Malgré ses efforts de l'été et sa prompte disposition à faire passer les mesures demandées par les créanciers, Alexis Tsipras demeure donc « suspect » aux yeux des créanciers.

Stratégie risquée

Derrière les inévitables envolées lyriques qui accompagneront un tel gouvernement « d'unité nationale » se dissimulent une nouvelle fois l'incapacité des créanciers à saisir le réel. Là où ces alliances ont été formées sous la pression européenne, une opposition fortement anti-européenne est sortie renforcée.

En Italie, le gouvernement Monti a ainsi donné naissance non seulement au Mouvement 5 Etoiles qui représente un quart de l'électorat, mais aussi à une nouvelle Ligue du Nord, inspirée ouvertement par le FN français et désormais crédité d'un score de 15 % au niveau national, ce qui paraissait impossible au cours des 20 dernières années. En Grèce même, Syriza a progressé grâce aux grandes coalitions imposées depuis 2011.

Mais les créanciers sont tellement persuadés que leur programme va réussir et que la croissance va rebondir fortement qu'ils ne s'en inquiètent pas. Mais si, comme c'est le cas depuis 2010, le mémorandum échoue, alors l'opposition au mémorandum, désormais limitée aux néo-nazis d'Aube Dorée, au Parti Communiste KKE et à la scission de gauche de Syriza, Unité Populaire, pourrait en profiter. La politique des créanciers consistant à mettre le couvercle sur la démocratie grecque est donc très risquée.

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a écrit le 11/09/2015 à 10:28 :
Soutien et remerciements pour Mr Godin et ses analyses lucides et équilibrées.
En effet, la fuite en avant des dirigeants actuels de l'Union Européenne est très inquiétante. Il est impossible de duper éternellement les électeurs grecs comme d'ailleurs les électeurs des autres pays de l'Union.
Les craintes de Mr Godin sont bien sûr justifiées, les miennes sont plus sérieuses encore, surtout en ce qui concerne Aube Dorée qui finira, comme le FN en France, par ressortir en seul opposant à une Europe qui a perdu son âme et dont les Européens eux-mêmes ne veulent plus sauf les privilégiés économiques.
Le problème de l'UE actuelle est son impopularité, son rejet foncier par les peuples.
C'est le même problème de toujours, c'est à chaque fois la même erreur qui se répète de croire qu'on va finir par être plus malin et adroit pour arriver à ses fins. Ce fut l'erreur de la monarchie.
C'est l'escalade: "Allons toujours plus vite sinon nous sommes perdus".
Mais les dirigeants de l'UE sont déjà perdus.
La seule porte de sortie est d'organiser un référendum libre dans chaque nation pour demander aux peuples s'ils sont d'accord ou non pour qu'on continue.
La proposition de Mr Cohn-Bendit d'organiser un référendum européen était déjà un progrès.
Les créanciers et milieux financiers qui se croient déjà maîtres du monde devraient prendre conscience qu'il seront responsables, s'ils continuent, d'un désastre futur avec des mouvements révolutionnaires très durs à la clé et qui iront vers les nationalismes.
a écrit le 11/09/2015 à 7:35 :
Et il faudra que les grecs marchent droit pendant 50 ans. On peut toujours rêvé ...
Réponse de le 11/09/2015 à 11:22 :
ça vous soulage, Bets Book, d'humilier les Grecs alors que les Français ne valent guère mieux ?
Et on doit écrire "on peut toujours rêvER".
a écrit le 11/09/2015 à 7:11 :
Mais la Grèce a un intérét certain a sortir de zone Euro, et certainement pas que elle???
Cette zone est morte, et il le savent.....
a écrit le 10/09/2015 à 19:00 :
les élections de janvier puis le référendum ont montré que les électeurs grecs étaient assez peu sensibles aux desiderata des créanciers, UE en tête. Comme Syriza d'un côté, ND de l'autre ne les enthousiasme plus guère et qu'il est maintenant acquis qu'il n'existe pas la moindre alternative au maintien de l'austérité, il est probable qu'ils ne donneront de majorité absolue à aucun parti. Imposant ainsi la constitution d'une grande coalition menée par celui des grands partis qui arrivera en tête. Là aussi il n'y aura aucune alternative.
a écrit le 10/09/2015 à 17:23 :
Plus que les créanciers, ce sont bien les électeurs grecs, en n'accordant de majorité absolue ni à Syriza, ni à ND, les deux principaux partis, qui vont imposer une grande coalition.
a écrit le 10/09/2015 à 15:56 :
mr godin ne pourrait il pas mettre à l'oeuvre son talent sur un autre sujet européen...la Grèce c'est devenu un vrai Marronnier...; agriculture, budget, emploi, énergie, un autre pays de la zone (pas l Allemagne,hein! )etc... son regard critique pourrait être intéressant et intéressé à nouveau, parce que là...
Réponse de le 11/09/2015 à 1:05 :
Mr Godin écrit ce qu'il veut ! Si cela ne vous intéresse pas, ne lisez pas ! Moi ça m'intéresse.
Réponse de le 11/09/2015 à 1:05 :
Mr Godin écrit ce qu'il veut ! Si cela ne vous intéresse pas, ne lisez pas ! Moi ça m'intéresse.
a écrit le 10/09/2015 à 15:41 :
L'article n'a rien d'extravagant . Ce qui l'est consiste à la forfaiture de démocratie qu'est cette façon de manipuler l'Europe ; ce foirail pestilentiel de maquignons politiques antagonistes, à l'inverse de leurs proclamations idéologiques. Varoufakis heurtait trop par son radicalisme cru, mais la Grèce en hors d'oeuvre avant le plat de résistance français, ça n'a pas l'air du tout invraisemblable.
a écrit le 10/09/2015 à 14:41 :
M Godin le 20 septemptembre le KKE va certainement augmenter son score mais cela ne changera rien, pas plus que si moi j'allais voter ce que je ne fais plus puisque M Junker nous a dit que cela ne servait à rien. Je ne sais pas quand la goutte d'eau qui fera déborder le vase arrivera mais je sens fortement qu'elle se rapproche. La troisième guerre mondiale est déclarée.Les réfugiés par millions affluent et nos surdoués d'élus et non élus ne s'en sont pas aperçus.
Réponse de le 10/09/2015 à 16:00 :
Nos élus ne sont peut être pas des êtres omni-potents, mais on peut dire que y'a une grosse part de la population française qui ne sont pas exactement des lumières.

Pas vrai @pour qui... ?
a écrit le 10/09/2015 à 13:23 :
Diable, pourquoi avez vous remplacez le mot BANQUIER par CREANCIER ?? Vous l'ont-ils demandé gentillement
Réponse de le 10/09/2015 à 14:25 :
En fait, la dette grecque est actuellement détenue par les États et non par les banques, la dette privée ayant été en grande partie effacée...
a écrit le 10/09/2015 à 13:18 :
Le message est pourtant simple : la Grèce si elle veut rester en Europe ne peut pas faire ce qu'elle veut.

Si elle veut faire ce qu'elle veut, grand bien lui fasse, mais ce sera en dehors de l'Europe.

C'est pourtant pas compliqué à comprendre. Même Tsipras a fini par comprendre. Godin, lui, toujours pas. Etrange.
Réponse de le 10/09/2015 à 14:01 :
La France aussi voudrait faire ce qu'elle veut mais elle ne le peut plus! Et mon vote n'a plus de sens!
Réponse de le 10/09/2015 à 15:59 :
@Reponse bien sur qu'elle le peut. Votez donc pour le FN ou la gauche inutile. Par contre acceptez que d'autres ne votent pas comme vous.

Moi je veux que la France reste dans l'Euro, à tout prix, quoi qu'elle ait à faire pour y rester. Si ça implique de licencier du fonctionnaire territorial, d'établir des règles d'or ou autre, très bien ! Je signe pour ça.
a écrit le 10/09/2015 à 13:15 :
La Grèce, c'est un job à vie pour Godin :-) Cela dit, Juncker et les autres se méfient à juste raison. N'ai-je pas d'ailleurs déjà dit que la Grèce voulait bien entendu encore de l'argent, mais sans intention aucune de rembourser :-) Les problèmes de la Grèce ne découlent pas de l'Allemagne ou d'un autre souffre-douleur, mais de la Grèce elle-même. Ce pays n'a aucune structure et aucune organisation. Personne ne respecte rien, ni personne. Ce n'est pas une démocratie, c'est la jungle. Charité bien ordonnée commence par soi-même ...et c'est par là que la Grèce devrait commencer, même s'il est vrai que la finance n'est pas étrangère à l'exacerbation de leurs maux !!!
Réponse de le 10/09/2015 à 14:30 :
C'est rassurant de croire que les problèmes de la Grèce viennent d'une absence de structure et d'organisation, cela permet de se donner l'illusion que ce qui arrive à la Grèce ne pourra arriver à la France.... C'est confortable de se mettre la tête dans le sable... à court terme.... mais ensuite...
Réponse de le 10/09/2015 à 15:57 :
@Emma Tsipras le dit lui même. la Grèce a des problèmes depuis avant 1980 mais bon, c'est tellement plus simple de mettre ça sur le dos des "créanciers", pas vrai ?

C'est simple, ça vous évite de réfléchir et donc de vous remettre en question, avec vos quasi certitude de yakafokon professionnelle.

Faites moi rêver, vous bosser dans quel secteur ?
Réponse de le 10/09/2015 à 16:13 :
@emma: la France est hors sujet dans cet article, mais si tu me demandes mon avis, la France est un pays super dangereux, plus stalinien que Staline. Thomas Jefferson disait qu'on a jamais que le gouvernement que 'lon mérite. C;est la raison pour laquelle j'encourage les gens compétents et dynamiques à suivre les conseils de Boris Johnson d'aller à Londres, ou du moins dans un pays qui présente plus de perspectives d'avenir. Pour revenir à Jefferson, je pense que la France ne mérite pas les jeunes et moins jeunes Français et que les jeunes Français ne méritent pas la France. Mais bon, comme je l'ai dit, c'est pas vraiment le sujet de l'article :-)
Réponse de le 11/09/2015 à 1:13 :
Si la Grèce est une jungle, l'Europe le savait parfaitement des le début ! Alors, jouer maintenant les vierges effarouchées permet surtout à l'Allemagne de racheter des infrastructures à bas prix...

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