Grèce : un débat de pure forme

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Alexis Tsipras et Evangelos Meimarakis sont d'accord pour appliquer le mémorandum.
Alexis Tsipras et Evangelos Meimarakis sont d'accord pour appliquer le mémorandum. (Crédits : Reuters)
Alexis Tsipras pour Syriza et Evangelos Meimarakis pour Nouvelle Démocratie se sont opposés lors du grand débat télévisé lundi soir. Une tentative de créer une polarisation de moins en moins évidente.

C'était le point fort d'une campagne qui s'est enfoncée chaque jour davantage dans l'ennui. Lundi 14 septembre au soir, Syriza Alexis Tsipras et Evangelos Meimarakis, les candidats des deux principaux partis grecs pour les élections du 20 septembre se sont fait face pour un « grand débat » sur la chaîne publique ERT. Une confrontation décisive alors qu'un sondage réalisé par l'institut Metron publié ce même jour donnait Syriza et les Conservateurs de Nouvelle Démocratie (ND) à égalité avec 31,6 % des intentions de vote. Ce débat pouvait donc, à 6 jours du scrutin, faire basculer le résultat d'un côté ou de l'autre.

Accord sur le mémorandum

L'exercice n'était cependant pas simple. Les deux adversaires sont, en réalité, parfaitement d'accord sur l'essentiel : le troisième mémorandum, signé par Alexis Tsipras le 19 août dernier et approuvé au parlement par ND et Syriza. Les deux candidats ont d'ailleurs juré de tout faire pour appliquer au mieux ce mémorandum. Alexis Tsipras a promis « d'honorer les engagements de cet accord le plus tôt possible », ce qui est aussi l'objectif d'Evangelos Meimarakis qui a promis un gouvernement qui aura les « tripes » d'appliquer le mémorandum. Les créanciers peuvent donc être tranquilles, le mémorandum est devenu le tabou absolu de la politique hellénique. Son application est hors du débat. Or, cet accord met sous surveillance l'ensemble des activités budgétaires du pays. De sorte qu'il réduit à néant la capacité d'action du futur gouvernement quel qu'il soit, dès que l'on s'engage à la respecter à la lettre. Autrement dit, l'espace de débat réel était extrêmement réduit pour les deux leaders. Ce mardi, le quotidien conservateur Kathimerini titrait « accord sur le mémorandum, désaccord sur tout le reste. » Mais le reste est bien mince, en réalité.

« Opération de polarisation »

Les deux hommes se sont donc efforcés de masquer cet état de fait et d'insister sur leurs différences. Comme le souligne en une le quotidien Ethnos, ce débat était une « opération de polarisation » dans une vie politique qui ne l'est plus. Puisque la polarisation a en fait disparu, le débat a donc beaucoup porté sur le passé, autrement dit sur les temps où il y avait une polarisation en Grèce. On a donc ferraillé sur les bilans respectifs des gouvernements d'Antonis Samaras et d'Alexis Tsipras. Evangelos Meimarakis a accusé le premier ministre de Syriza d'avoir ruiné l'économie et ce dernier lui a répondu par une image : « c'est comme si quelqu'un se retrouvait à l'hôpital après avoir bu trois bouteilles de whisky et un verre de liqueur et accusait la liqueur ! » On s'est battu également pour savoir qui avait le plus lutté contre la corruption. Puis, utilisant un des ressorts les plus habituels de ND, Evangelos Meimarakis, a accusé Syriza d'avoir encouragé les réfugiés à rejoindre la Grèce.

Alexis Tsipras meilleur ?

Sur tous ces sujets, les échanges ont souvent été vifs et tendus, car il fallait évidemment, pour les deux leaders, insister sur leurs désaccords. A ce petit jeu, Alexis Tsipras s'est révélé le meilleur de l'avis de beaucoup d'observateurs. Il est vrai que, lorsqu'il le faut, l'ancien premier ministre sait retrouver ses accents de tribun anti-austérité et jouer sur la peur du retour de la « droite au service des oligarques. » A l'inverse, Evangelos Meimarakis, vieux routier de Nouvelle Démocratie, est trop souvent resté courbé sur le bilan d'Antonis Samaras et a parfois perdu son calme. Mais le grand gagnant, selon Ta Nea, le journal conservateur, a été « la polarisation. » Bref, la forme l'a emporté sur le fond, car on sera bien en peine de dégager des différences sur les projets concrets pour l'avenir du pays, en dehors du mémorandum, évidemment.

La dette : une vraie différence ?

Seule exception : le cas de la dette où Evangelos Meimarakis a défendu assez maladroitement la fiction de la soutenabilité du stock d'endettement du pays pour « rassurer les créanciers », alors qu'Alexis Tsipras cherche toujours à obtenir un aménagement de la dette. Mais là aussi, la question est étroitement lié au mémorandum puisque la discussion ne sera ouverte qu'après la première revue et en fonction de la bonne volonté du futur gouvernement grec à l'appliquer. Ce débat sur la dette n'en est pas réellement un, ce n'est qu'un ersatz du débat interdit sur le mémorandum. « Le débat laisse les questions ouvertes », titrait le quotidien conservateur Estia. En réalité, il n'en a traité réellement aucune. L'électeur soucieux du fond aura bien du mal à faire son choix avec un tel débat.

Coalitions : pas de réponses

Mais la question qui domine et qui est la seule qui hante cette campagne est celle des alliances au sein du camp pro-mémorandum devenu, par la magie de la conversion de Syriza, largement majoritaire en Grèce. Comme il semble difficile que l'un ou l'autre des deux grands partis puisse atteindre la majorité absolue, il demeure trois alliés possibles : le Pasok qui a fait liste commune avec la Gauche Démocratique (Dimar), ancien membre de la coalition Samaras, le parti centriste très europhile To Potami, poulain de Bruxelles et les Grecs Indépendants, parti de droite souverainiste ancien allié de Syriza. Alexis Tsipras, qui a déjà ouvert la voie à une alliance avec le Pasok, a proposé une « coalition progressiste » sans en préciser les contours, notamment sur la présence de Potami. Il rejeté l'idée d'une « grande coalition » avec ND, car, souligne-t-il, « nous avons des différences radicales sur les sujets clés. » Mais ceci n'entrait-il pas dans le cadre de « l'opération polarisation » de l'ancien premier ministre ? Alexis Tsipras a, du reste, corrigé, en indiquant qu'il créerait « le consensus le plus large nécessaire à la constitution d'un gouvernement. » Bref, tout reste ouvert. D'autant qu'Evangelos Meimarakis s'est voulu moins catégorique que son adversaire en proposant une « équipe nationale de négociation » entre les deux partis.

Les électeurs privés de visibilité sur la coalition

Le débat n'aura pas, donc, non plus permis de clarifier cette question. Or, on sait que les créanciers font d'une « large entente » une condition de la discussion sur la dette. Il y a donc fort à parier que les grands leaders conservent leurs vraies idées sur la coalition à construire pour le lendemain des élections. D'où ce flou entretenu avec science. Le peuple grec n'est donc pas seulement privé, dans ces élections du 20 septembre, d'une vraie alternative et d'un vrai débat, il est également privé de sa capacité à choisir quelle coalition appliquera le mémorandum. Ce n'est pas un détail, car en fonction de cette coalition, la volonté de faire du zèle peut évoluer. Certes, il s'agit là du jeu normal dans un régime parlementaire. Mais dans la démocratie restreinte qu'est devenue la Grèce, c'est clairement une restriction de plus. On comprend le peu d'envie que les électeurs grecs auront à se rendre dans les urnes dimanche.

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Commentaires
a écrit le 15/09/2015 à 19:24 :
Dans le journal eKathimerini, il est indiqué (15/9 17:34) que si le ND gagnait les élections monsieur E. Meimarakis chercherait à rencontrer et à travailler avec monsieur
A. Tsipras.
Comme le souligne monsieur Romaric Godin, il n'y a pas grand chose à faire sinon d'appliquer le mémo en espérant que cela va marcher. De plus, il faut absolument tenir compte du problème humanitaire des migrants car la Grèce est aux premières loges: cela coûte beaucoup d'argent et c'est un changement majeur par rapport à la situation de la signature du 13 juillet.
Cordialement
a écrit le 15/09/2015 à 17:47 :
Tsipras est rentré dans le rang. Peu importe qui gagnera cette élection, la politique de la Grèce est écrite pour les 10 prochaines années. Maintenant Tsipras se bat juste pour rester au pouvoir.
a écrit le 15/09/2015 à 15:27 :
Tant que les jeunes européens ne prendront pas conscience des causes de la dette grecque et ne réclameront pas la démocratie directe, rien ne changera. Lire La dette grecque ou La honte de l'Europe.
a écrit le 15/09/2015 à 12:53 :
Je vois à Nauplie sur la place central 4 bicoques avec quasiment personne. Ce weekend, les bicoques étaient d'ailleurs fermées, ce qui démontrent la fibre patriotique grecque :-) La Grèce a besoin d'un dictateur pour remettre de l'ordre, structurer et organiser le pays de façon qu'il ait un avenir !!!
a écrit le 15/09/2015 à 12:31 :
Romaric Godin parle-t-il le grec ? Je parie que non.

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