Irlande : une croissance de 26,3 % artificiellement gonflée

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La croissance irlandaise atteint des sommets.
La croissance irlandaise atteint des sommets. (Crédits : © Cathal McNaughton / Reuters)
Selon l'office des statistiques irlandais, la croissance du pays a atteint 26,3 % en euros de 2010 l'an passé. Une croissance inédite gonflée par les particularités de l'économie irlandaise et qui ne profite que très marginalement aux ménages.

Voilà qui a de quoi faire tourner les têtes. L'Office central des Statistiques irlandais (CSO) a révisé ce mardi 12 juillet les chiffres de la croissance pour 2015 de la République d'Irlande et a multiplié la croissance annuelle du pays par trois ! Initialement prévue à 7,8 %, elle a été révisée à 26,3 % ! Désormais, en euros de 2010, le PIB irlandais s'élève à 243,91 milliards d'euros contre 191 milliards d'euros initialement indiqué. L'Irlande reste ainsi la dixième économie de l'UE (la huitième de la zone euro), mais n'est plus qu'à 70 milliards d'euros de 2010 de l'Autriche. En euros courants, la croissance irlandaise approche un tiers à 32,4 %. Avec de tels chiffres, le ratio de dettes publiques sur PIB tombe de 101 % à 80 %.

L'effet "multinationales"

De tels chiffres sont évidemment très rares pour une économie aussi développée que l'Irlande. Ils reflètent la nature très particulière de la croissance irlandaise, basée sur la localisation d'actifs attirés par le faible taux d'imposition de la République sur les bénéfices des entreprises (12,5 % pour les revenus commerciaux avec de possibles réductions). Beaucoup de multinationales fixent leurs opérations en Irlande pour bénéficier de ce taux, sans que les montants « basés » en Irlande ne correspondent effectivement à des activités réalisées dans la République. Les bénéfices de ces compagnies sont ensuite redistribués aux actionnaires qui ne sont presque jamais Irlandais. Durant l'année 2015, les sociétés internationales ont fait jouer la concurrence de façon particulièrement rude. L'attachement de la classe politique irlandaise dans sa quasi-totalité au faible taux de l'impôt sur les sociétés a permis d'attirer de nombreux actifs étrangers en Irlande.

Le PNB également en hausse

On constate, du reste, que la croissance du Produit national brut (PNB), qui reflète la richesse produite par les entreprises irlandaises et non pas par les entreprises localisées en Irlande, est inférieure de 5,6 points à celle du PIB, à 18,7 %, ce qui permet de mettre en lumière une partie des effets des transferts liés à ces multinationales. En clair : près de 22% de la croissance irlandaise en 2015 a été rapatriée à des propriétaires étrangers et ne sera donc pas redistribuée à la population irlandaise. Le PNB prend donc en compte la part de la « contribution » des entreprises étrangères à l'économie irlandaise comme les taxes payées effectivement et les salaires versées aux fournisseurs irlandais. En cela, sa croissance reste tout à fait exceptionnelle.

Les trois facteurs de la croissance

Trois éléments expliquent principalement cette croissance insolite : le rapatriement d'actifs financiers des multinationales sous la législation irlandaise, le mouvement vers l'Irlande des transferts de brevets qui fait, là aussi, grimper la valeur des actifs dans l'économie et qui est comptabilisé comme des investissements et enfin l'effet de l'activité de location-vente (« leasing ») d'avions qui est désormais intégrée dans les comptes nationaux. Or, une entreprise de leasing aéronautique s'est installé dans le pays en 2015, emportant avec elle non pas les avions physiques, mais son portefeuille d'actifs comprenant la valeur des avions. Aidan Regan, directeur de l'institut européen de Dublin, estime que c'est la première source de la croissance de l'investissement. Ceci a contribué à gonfler le PIB et, dans une moindre mesure le PNB, de l'Irlande.

Etrange discrétion

Un coup d'œil sur le détail des comptes nationaux de l'île verte permet de se rendre compte de certaines anomalies. Les taux de croissance sectoriels vont de 5,7 % à 10,4 %, ce qui correspond assez aux chiffres préliminaires, tandis que l'industrie affiche, elle, une croissance de 97,8 % ! Etrangement, le CSO refuse de donner le détail de cette croissance entre les trois principaux sous-secteurs industriels du pays, la pharmacie, l'informatique et les équipements médicaux « pour des raisons de confidentialité ». Cette confidentialité avancée pour refuser un détail statistique dit assez la nature de « l'activité » répertoriée par le CSO : ce sont des éléments fiscaux principalement. Cette discrétion traduit aussi le caractère très exceptionnel de cette croissance qui dépend sans doute de quelques entreprises seulement, puisque la répartition sectorielle rendrait leur identification possible.

Des exportations gonflées

Il convient également de ne pas se laisser impressionner par la progression de 102 % des exportations irlandaises. Une grande partie d'entre elles sont en effet également le fruit d'un effet comptable. Comme le souligne dans un texte de 2014 l'économiste John FitzGerald, qui explique la forte volatilité des comptes nationaux irlandais, les « contrats de fabrication » que passent des entreprises basées en Irlande dans des pays tiers pour vendre des produits dans d'autres pays sont désormais enregistrés comme des « importations » et des « exportations » dans les statistiques et non pas seulement comme des profits pour les entreprises concernées. La norme comptable prend en effet en compte non pas le lieu du commerce effectif, mais le changement de propriété du produit. Même si un produit ne passe pas par l'Irlande, le fait d'être acheté et revendu par une entreprise irlandaise le fait entrer dans les statistiques commerciales. Il n'y a donc pas là de considérations liées à la compétitivité propre de l'économie irlandaise.

Faible impact sur les salaires

PIB et PNB ne sont donc pas de bons indicateurs pour connaître la réalité de l'économie irlandaise. Le résultat des élections de février 2016 où la coalition au pouvoir pendant la crise et qui avait fait campagne sur la "reprise" a subi une nette défaite, perdant jusqu'à 24 points et 42 sièges au parlement, devrait alerter sur le caractère assez fictif de cette croissance de 26,7 %. De fait, on constate que la hausse des rémunérations non-agricoles a été de 5,7 % contre 35,6 % pour les bénéfices. Si l'on veut bien apprécier la nature de la croissance irlandaise en 2015, ce chiffre est très éclairant : la part des salaires dans le PIB est passée de 35,38 % en 2014 à 28,18 % en 2015. Un recul qui prouve combien cette croissance est « désincarnée » dans la réalité irlandaise.

Caractère volatil

Aucun doute, cependant, que l'Irlande connaît une croissance vigoureuse. En partie, du reste, en raison de cette stratégie fiscale qui a plusieurs retombées sur l'économie réelle, notamment sur les dépenses de consommation et le recours aux services aux entreprises. L'Irlande dispose aussi d'un appareil productif moderne et efficace, notamment dans le domaine de la santé et de l'agriculture. La croissance irlandaise n'est pas « fictive » : la consommation des ménages a progressé de 4,4 % et, on l'a vu, la croissance de tous les secteurs de l'économie est supérieure à 5 %. Mais elle n'est pas aussi vigoureuse que les grands agrégats le laisse penser. Les chiffres, publiées également, ce 12 juillet du premier trimestre 2016, prouvent le caractère volatil des comptes nationaux du pays : le PIB a reculé sur trois mois de 2,1 %, ce qui représente la plus forte baisse de la zone euro (la Grèce a affiché un recul de -0,4 % par exemple). Mais le PNB a progressé de 1,3 %...

Croissance prédatrice

Pour beaucoup d'Irlandais, la crise de 2010-2013 a encore laissé des traces et l'émigration, si elle se ralentit, reste une réalité sans que le mouvement de retour de ceux qui sont partis durant la crise ne s'enclenche. Les effets de l'austérité, notamment dans les secteurs de la santé, de l'éducation et des transports se font encore sentir et sont mal ressentis dans le pays. Quant à l'apport à la croissance de la politique de dévaluation interne menée par le gouvernement dans les années de crise, il reste relativement limité, puisque les secteurs les plus porteurs pour l'économie irlandaises sont ceux qui servent les salaires les plus élevés et demandent le plus d'investissements publics (éducation, valorisation à l'étranger de la place irlandaise, infrastructures), comme l'a montré Aidan Regan. En revanche, il convient de rappeler que la politique fiscale irlandaise conduit à transférer des richesses depuis leurs lieux de création en échappant aux impôts nationaux. La croissance irlandaise est réelle, mais c'est une croissance prédatrice qui se fait au détriment des autres. Là encore, plutôt que d'applaudir passivement en inventant le mythe d'une croissance produit de l'austérité, les responsables européens feraient bien de s'interroger sur ces pratiques.

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Commentaires
a écrit le 02/08/2016 à 23:01 :
Merci pour cet article éclairant. Je ne regarderai plus les statistiques nationales avec le même œil. Même la "production" industrielle varie de façon délirante!
Il va falloir abandonner les statistiques en Euro et préférer les tonnes, kilo-watt heures, heures de travail, hectares, ...
a écrit le 14/07/2016 à 14:17 :
selon cette même démarche fallacieuse, le PIB de la France a cru de 11%
L'auteur de cet article est un charlatan de l'économie !
a écrit le 13/07/2016 à 16:41 :
De quoi faire de l'Irlande un bon contributeur au budget européen et non plus un bénéficiaire. Car les contribuables français doivent payer pour un pays qui évite à certaines entreprises de payer leurs impôts en France !
a écrit le 13/07/2016 à 13:38 :
Je pense que les commentaires sont partiellement hors contexte. On critique l'Irlande de pratiquer le dumping fiscal soit. Au lieu de penser que l'Irlande pique le fric des autres, ce serait peut être aux autres pays européens de baisser leurs taxes sur les sociétés et non pas demander à l'Irlande de s'aligner sur les charges exorbitants. L'argent donné par l'Union Européenne à considérablement développé le pays, notamment au niveau du développement des transports, et il faut laisser aux Irlandais le mérite d'avoir utilisé cet argent à bon escient, pas comme d'autres (la Grèce). La jalousie est un vilan défaut. Les charges sont très peu élevées sur les entreprises, mais les salariés en profitent aussi ! Je suis française et depuis 15 ans en Irlande, j'ai fait venir beaucoup de personnes ici en galère d'emploi en France, nous avons des salaires et une qualité de vie plus que correcte, avec un taux d'imposition simplifié et juste. Je suis susceptible de me faire virer par mon employeur, mais si c'est le cas je retrouve aussi du boulot dans 2 semaines. (Et non ,je ne suis pas sortie d'une grande école, je suis autodidacte, et maintenant cadre d'une grande entreprise.) Moi je remercie l'Irlande de m'avoir accueilli de la sorte, ce que la France n'a pas su m'offrir malgré ma volonté de m'en sortir. Les entreprises américaines et autres implantées ici emploie des milliers de travailleurs de l'Union Européenne, qui n'auraient sans doute pas de boulot chez eux. (Comme la communauté espagnole très présente ici). D'autre part les Irlandais ont une résilience exemplaire, la crise ils ont connus, y compris les fonctionnaires qui ont perdu 20% de leurs salaires, mais tout le monde s'est entraidé, à leur image, et on remonte tous la pente ensemble. Je ne parle même pas du nombre impressionnant de français qui lancent leurs activités ici, se mettent à leur compte, qui bénéficie aussi des mêmes conditions avantageuses que les grosses sociétés, et qui en plus récupèrent des investissement de l'état Irlandais pour les y aider. En dehors de la sécurité sociale, je suis convaincue que l'Irlande est un modèle à suivre et non pas à flinguer à la première occasion, sous prétexte, que "nous" on n'y arrive pas.
Réponse de le 14/07/2016 à 22:36 :
Vous avez raison Oriana, le "modèle" irlandais n'est peut-être pas le meilleur mais ce qui est sur c'est qu'il n'est pas le pire! c'est une économie active. Une des critiques les plus virulente concernant ces entreprises/multinationales (notamment américaines) est justement le fait qu'elles n'emploient que très peu locale et s'investissent aussi très peu dans la vie locale, pour au finale n'en faire profiter l'Irlande que de manière artificielle. Cela étant, et vous devez le savoir; beaucoup de gens quittent ce pays, eux-mêmes ne trouvant pas de travail avec peu d'aides de la part de l'Etat... Je ne dirais pas que c'est endémique mais le phénomène est très fort (et l'a toujours été). Beaucoup (beaucoup) plus qu'en France par exemple. Pour la comparaison il y aurait environ chaque année autant d'Irlandais qui quittent leur pays que de Français quittant le leur (4.5M d'hab - 66M d'hab). A méditer!
a écrit le 13/07/2016 à 10:35 :
C'est par nos impôt que l'économie Irlandaise s'est développée, et maintenant, pour nous remercier, les irlandais nous plantent le couteau dans le dos en pillant nos recettes fiscales. C'est à vomir.
C'est à l'image de cette Europe aux mains de Goldman Sachs et des lobbies de Bruxelles, d'un Baroso qui va faire du fric avec la pire des banques d'affaires...

Cette Europe là, des dumping, du libre échange à tout craint et de la mise en concurrence des populations et des peuples n'a pas d'avenir. Et si l'Europe refuse de changer, alors je lutterai contre elle.
Réponse de le 13/07/2016 à 12:57 :
C'est principalement par le biais de sa politique fiscale que l'Irlande s'est dévelopée et a pu boosté sa productivité (le réel moteur de toute création derichesse durable) de manière aussi extraordinaire ses 30 dernières années. L'apport des fonds structurels et agricoles a certes eu un role positif, mais non déterminant (regarder à titre de comparaison certains pays du Sud de l'Europe qui ont été au moins autant abreuvé d'argent européen).
a écrit le 13/07/2016 à 10:27 :
Si l'Irlande va si bien c'est surtout grace à sa politique de dumping fiscal. C'est du vol qualifié, je ne comprends toujours pas pourquoi les autres membres de l'UE laisse faire! Rien de bon à retirer de ce modèle...
Réponse de le 13/07/2016 à 12:50 :
Ils laissent faire car les Etats n'ont qu'un mot à la bouche: souveraineté fiscale, et que les peuples européens sont tous en train de faireles yeux doux aux extremes atteints de souverainites aigues.
Vous mêmes, etes vous bien sur de vouloir harmonsier (et donc perdre en souveraineté fiscale) si cela veut dire la baisse de nombruex impots...et la baisse des dépenses publiques en conséquence? (car l'un ne vas pas sans l'autre)
a écrit le 13/07/2016 à 8:47 :
ce que l'Irlande gagne c'est ce que l'Europe et les USA perdent ?
a écrit le 13/07/2016 à 7:52 :
Merci Google !
a écrit le 12/07/2016 à 22:03 :
L Irlande ne doit pas sa prospérité au dynamisme mais aux dumpings en tout genre. C'est dommage car les irlandais sont pourtant sympathiques.
a écrit le 12/07/2016 à 21:48 :
Ah, j'oubliais : reste que c'est tout à fait symptomatique des travers de l'UE et de ces chers critères de Maastricht... Avec de tels artifices, l'Irlande échappe aux sanctions qui frappent en revanche l'Espagne de plein fouet... Ce n'est pas un encouragement à l'honnêteté et ça, c'est grave. Mais ce n'est pas nouveau.
Réponse de le 13/07/2016 à 12:54 :
Pas forcément, puisque cela se traduit également par une hausse des revenus. D'ailleurs, le deficit a été ramené a 1.5% de PIB (indépendemment de ces statistiques de croissances revues).
a écrit le 12/07/2016 à 21:45 :
Il serait intéressant de connaître l'effet d'un tel gonflement statistique sur le moral des ménages. Si, après tout, le procédé dope l'optimisme des Irlandais, pourquoi ne pas faire la même chose. C'est très con, artificiel certes, mais... et si ça marchait ? A l'inverse, si cela a un effet déprimant sur le mode : "Quoi ? Les autres s'enrichissent de 26% et moi, je suis toujours dans la même m... !? " alors, autant garder notre vieille Insee avec son manque de créativité comptable.
a écrit le 12/07/2016 à 19:18 :
On voudrait décrédibiliser les statisticiens, on ne s'y prendrait pas autrement !
a écrit le 12/07/2016 à 18:15 :
L'Irlande va donc mécaniquement contribuer plus au budget européen a due proportion ?
a écrit le 12/07/2016 à 17:51 :
Le "tigre celtique", avant le prochain krach boursier, est redevenu une sangsue fiscale, un vampire fiscal qui siphonne les finances des autres pays de la soi-disante ... Union Européenne. La prochaine "bulle" destinée à crever : l'Europe.

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