La Catalogne votera le 27 septembre sur l'indépendance

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Artur Mas, président de la Generalitat catalane, a convoqué des élections particulières le 27 septembre.
Artur Mas, président de la Generalitat catalane, a convoqué des élections particulières le 27 septembre. (Crédits : Reuters)
Le président du gouvernement catalan, Artur Mas, a convoqué des élections anticipées le 27 septembre. Des élections dont il veut faire un substitut au référendum sur l'indépendance déclaré illégal par Madrid.

C'est avec une certaine solennité que le président du gouvernement catalan, la Generalitat, Artur Mas a signé lundi 3 août au soir le décret de convocation des élections régionales pour le 27 septembre prochain. Des élections qui ne seront pas comme les autres. Dès le 15 janvier dernier, Artur Mas avait en effet annoncé vouloir faire de ce scrutin anticipé des « élections plébiscitaires » sur la question de l'indépendance de la Catalogne. Il s'agit de répondre par les moyens légaux à sa disposition au blocage institutionnel organisé par Madrid sur ce sujet.

Madrid bloque le « droit à décider »

Pour saisir l'enjeu de ces élections du 27 septembre, il faut revenir en arrière. En 2010, le Tribunal constitutionnel espagnol a annulé, à la demande du parti conservateur espagnol, le PP, plusieurs dispositions essentielles du Statut de la région adopté en 2006 et qui donnait plus d'autonomie à la Catalogne. Cette décision a provoqué une poussée indépendantiste dans la région. En 2014, plusieurs associations et partis indépendantistes ont réclamé l'organisation d'un référendum sur la création d'un Etat catalan indépendant et Artur Mas a fini par leur donner raison, appelant les électeurs aux urnes le 9 novembre 2014. Mais le gouvernement espagnol a, alors, immédiatement réagi en portant l'affaire devant le Tribunal constitutionnel espagnol qui a jugé la convocation illégale. Le scrutin a certes eu lieu, organisé par les mairies et les associations, et il a donné plus de 1,8 millions de voix en faveur de la création d'un Etat catalan indépendant (soit 80,8 % des exprimés), mais il n'a eu qu'une valeur consultative.

Des élections, faute de référendum

Artur Mas a donc décidé de contourner l'obstacle par la convocation d'élections anticipées, elles fort légales. Et son idée a été de placer la question de l'indépendance au centre de la campagne, pour faire de ce scrutin une sorte de répétition légale du référendum du 9 novembre. Cette ambition nécessitait cependant d'organiser une plateforme indépendantiste et un programme indépendantiste. Un processus qui a pris plusieurs mois et qui a conduit à une redistribution des cartes politiques en Catalogne. Ainsi, la vieille coalition Convergencia i Unió, qui avait permis à Jordi Pujol de dominer la région entre 1980 et 2003, n'a pas tenu le choc. Le 18 juin, sa composante chrétienne-démocrate, l'UDC, non indépendantiste, a quitté l'alliance, laissant la CDC d'Artur Mas libre de s'allier avec la gauche indépendantiste, l'ERC.

Une liste unitaire pour l'indépendance

Le 20 juillet, la CDC et l'ERC, ainsi que les associations à l'origine du référendum du 9 novembre, se sont mis d'accord sur la constitution d'une « liste unitaire pour l'indépendance » le 27 septembre appelée « ensemble pour le oui » (« Junts pel sí »). Cette liste, à laquelle ERC s'est longtemps opposée et qui était un objectif d'Artur Mas, propose clairement d'initier un processus indépendantiste au lendemain des élections si elle dispose de la majorité des sièges au parlement régional. Ceci devrait débuter par une loi de transition organisant la séparation avec l'Espagne. Les deux grands leaders indépendantistes, Artur Mas et Oriol Junqueras, le président d'ERC, figurent dans cette liste dirigée par Raül Romeva, un député européen, ancien membre du parti des Verts catalans. Avec la constitution de cette liste, l'objectif d'Artur Mas était atteint et il pouvait convoquer les élections du 27 septembre qui porteront donc bien sur la question de l'indépendance.

Artur Mas lance la campagne

Dans la déclaration qui a suivi la signature de la convocation, Artur Mas a voulu souligner le caractère particulier du scrutin. «Nous savons tous que ces élections seront très différentes», a-t-il déclaré. Le président de la Generalitat a justifié le caractère plébiscitaire de ces élections : « La Catalogne ne vit pas dans des conditions normales. Lorsqu'une majorité très claire dans un pays souhaite exercer son droit à décider démocratiquement et pacifiquement et que ce droit est constamment nier, on empêche le dialogue et la négociation. (...) Cela signifie que devant une situation exceptionnelle, il faut des décisions aussi exceptionnelles. »

Artur Mas a, ensuite, résumé le fond du discours indépendantiste catalan, qui est assez différent de bien des régionalismes européens. Comme l'indépendantisme écossais, il se caractérise notamment par un respect de la diversité des populations et par une volonté de construire un Etat social. « Nous sommes un pays fait de personnes d'origine différentes, qui ont vu dans cette terre une opportunité de s'améliorer, de se développer et de donner un futur à leurs enfants. », a rappelé Artur Mas. Et d'ajouter : « nous faisons du civisme et du respect de l'autre la caractéristique de notre démocratie, nous réalisons la cohabitation des différences, nous faisons de la pluralité et du respect une vertu. » Artur Mas a donc d'emblée présenter l'indépendance comme une possibilité de construire « une vie meilleure pour chacun », pas comme une ambition égoïste ou de renfermement sur soi. C'est la clé du succès de la réussite dans une région qui est une des plus à gauche d'Espagne.

L'indépendantisme sur le recul ?

Cette réussite de la liste unitaire est, pourtant, loin d'être acquise. Depuis le 9 novembre 2014, beaucoup de choses ont changé. Le mouvement indépendantiste s'est essoufflé. Economiquement et politiquement. La relative amélioration de la conjoncture en Espagne a réduit le mécontentement vis-à-vis de Madrid, mais cet élément est souvent plus faible que ce que l'on croit. Pour beaucoup de Catalans, en effet, l'indépendance est un moyen d'assurer le maintien d'un Etat-providence qui a été détricoté par les gouvernements espagnols depuis 2010. La question est donc moins celle de la croissance que de la nature du gouvernement à Madrid. Tant que le PP était dominant en Espagne, les Catalans se détournaient de Madrid. Mais l'émergence de forces alternatives, comme Podemos, dans le reste de l'Espagne, a redonné une certaine crédibilité à la possibilité de vivre au sein d'une Espagne plus sociale et respectueuses des différences. C'est cet élément surtout qui a pesé sur le résultat des partis indépendantistes lors des élections municipales du 25 mai dernier. La preuve la plus éclatante en a été le succès d'Ada Colau et de sa liste soutenue par Podemos à Barcelone.

Mais en réalité, la situation est plus complexe. D'abord, le 25 mai, les partis indépendantistes, s'ils n'ont pas réussi à réunir les 1,8 million de voix du 9 novembre ont réalisé une vraie démonstration de force. Elles ont ainsi gagné près de 6 points par rapport à 2011 avec 46,7 % des suffrages exprimés et 1,43 million de voix, alors que les partis favorables à l'unité avec Madrid reculaient. L'indépendantisme n'est donc peut-être pas ou plus majoritaire, mais il reste la première force politique du pays.

Que feront les électeurs de Podemos ?

Par ailleurs, la liste unitaire dispose d'une certaine réserve de voix. Au sein de Podemos ou d'autres partis de gauche officiellement non indépendantistes, comme la coalition centrée sur les Communistes (EuiA-ICV), le sentiment souverainiste est très répandu. Ada Colau elle-même est assez ambiguë sur le sujet. Le 30 juillet, elle a ainsi ouvertement donné son appui à la manifestation de la « Diada », la fête nationale catalane du 11 septembre, qui se tiendra à Barcelone et qui sera, personne n'en doute, une démonstration de force de la liste unitaire. L'idée d'Artur Mas est d'attirer ces électeurs de Podemos favorables à l'indépendance sur une liste unitaire « apolitique » avec une ambition claire. D'autant que l'affaiblissement relatif actuel de Podemos en Espagne pourrait ramener certains électeurs dans le camp indépendantiste. Mais la partie n'est pas gagnée.

La liste unitaire n'a guère le vent en poupe

Le dernier sondage de NC Report, paru le 27 juillet, n'est cependant pas très encourageant. La dynamique voulue par Artur Mas semble peiner à prendre forme. La liste unitaire n'obtiendrait que 36 % des voix et 56 sièges, alors qu'il en faut 69 pour obtenir la majorité absolue. Dans ces conditions et même avec l'appui de la CUP, parti indépendantiste d'extrême-gauche, donnée à 5 % des voix, le rêve d'Artur Mas va être difficile à devenir réalité. Il faut néanmoins se méfier des sondages qui, en Espagne, se sont souvent révélés erronés. Et il faudra compter avec la dynamique de la campagne. Si la liste unitaire parvient à remobiliser les 1,8 million d'électeurs du 9 novembre, elle a ses chances.

Division des forces unitaristes

Mais sinon ? La Catalogne sera difficilement gouvernable. On voit mal comment la liste unitaire formée pour l'indépendance pourrait passer une alliance avec d'autres forces politiques qui refusent cette indépendance. Or, dans le camp de ceux qui restent attachés à l'Espagne, les divisions sont profondes. L'émergence du parti des Citoyens (« Ciudadanos »), donné par le sondage de NC Report à 19 % des intentions de vote ne résout guère le casse-tête. Les forces de droite unitaristes (UDC, Ciudadanos et PP) ne recueilleraient que 41 sièges. Même l'appui des socialistes (18 sièges) à une telle alliance ne permettrait pas d'obtenir la majorité absolue. Et l'on peut juger de la fragilité d'une telle coalition à quatre. Bref, en cas d'échec du pari d'Artur Mas, on se dirigera sans doute vers un nouveau scrutin, plus classique cette fois.

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a écrit le 04/08/2015 à 21:29 :
Si la catalogne réussit son indépendance,

alors les Savoyards devront sérieusement réfléchir à sortir de la Région Rhône Alpes Auvergne ou tout est centré sur la lyonnaiserie peu ragoutante.

et le Val d'Aoste pourquoi pas se joindre.
a écrit le 04/08/2015 à 20:21 :
Ce que ne dit pas Romaric Godin

Pour le scrutin du 9N les bureaux de vote restèrent ouverts deux semaines , et le corps électoral élargi aux immigrés et au 16-18 ans représentait 6,3M
Plus de quatre millions de catalans ne prirent pas au sérieux les indépendantistes, et leur refus de voter fut un échec pour les organisateurs en plus des votes "non", et des bulletins nuls (prés de 100 000) qui en fait étaient couverts d'insultes envers les organisateurs.
les indépendantistes auraient du comprendre que la Catalogne (surtout urbaine) ne les suivait pas.

La constitution régionale catalane stipule que pour une modification du statut comme de la constitution régionale, une majorité des deux tiers est nécessaire (art 222)
La procédure électorale réponds à la règle dite d'"hont" qui sur-représente les zones les moins peuplés au détriment des zones urbaines. c'est dans la Catalogne rurale que l'indépendantisme a ses bastions. ainsi avec 1,8M de voix soit 40% des votes exprimés les nationalistes sont actuellement majoritaires au parlement régional
quelle légitimité démocratique pourrait avoir une déclaration unilatérale d'indépendance dans ces conditions? avec une simple majorité de sièges.

Ada Colau de "podemos" a refusé que Barcelone figure parmi les ville adhérant a l'association des villes pour l'indépendance. De fait Barcelone comme sa banlieue n'ont jamais été nationaliste.
Rappel: 81% du PIB de la Catalogne est concentré dans l'agglo. Barcelonaise.

Si "podemos" est actuellement en perte de vitesse en Catalogne, c'est précisément du fait de son ambiguïté par rapport à l'indépendantisme, les dirigeants régionaux de "podemos" devraient se souvenir que dans leurs manifs, les drapeaux indépendantistes sont quasiment inexistants, et que c'est le drapeau républicain qui domine.
Lors de l'investiture de Ada Colau comme lors de la venue de Pablo Iglesias à Barcelone le slogan qu'on entendait était "el pueblo unido jamais sera vencido'

C'est assez gonflé de lire que les partisans de la mise en place de nouvelles frontières entre les peuples, puissent se prétendre de gauche, et aussi qu'implicitement les espagnols seraient des oppresseurs ou comme je l'ai souvent entendu dans les campagnes catalanes des voleurs et des flemmards.
a écrit le 04/08/2015 à 14:58 :
grand projet américain et donc européen que de faire disparaitre les états !
a écrit le 04/08/2015 à 14:54 :
Pas du tout, ce dont bien les Etats Nation qui empêchent la véritable constitution d'un Etat fédéral européen qui serait constitué des régions/landers actuelles et qui pourra vraiment peser sur le destin du monde. L'identité au niveau régional , la puissance (monnaie, armée, diplomatie..) au niveau européen. La France n'a plus de sens en regard de l'histoire et du monde tel qu'il est aujourd'hui.
Réponse de le 04/08/2015 à 15:31 :
@ Olyon Vous avez d'un certain coté raison et c'est là qu'est la vraie question selon que l'on est comme vous européen convaincu ou attaché à l'état nation comme moi on verra le verre a moitié vide ou à moitié plein. Pour moi la France avec sa particularité et son universalisme a plus d'image qu'une Europe alignée sur le monde de la finance et sur le plan politique à la remorque des USA
Réponse de le 04/08/2015 à 15:53 :
et alors l'Islande ?? pas d'euro et crevent ils de faim ? et le Danemark ? et les autres ?? il faut à tout prix annihiler la France et les éventuels empêcheurs de tourner en rond de l'oncle Sam et consorts...
Réponse de le 04/08/2015 à 20:27 :
Ce ne sont pas que les états nation.
La SCC, ONG catalane, qui milite contre l'indépendance de la Catalogne a obtenu le prix de la citoyenneté européenne 2015, décerné par le parlement européen (les élus du parlement)
l'ANC,ONG catalane qui milite pour l'indépendance a également présenté sa candidature a ce titre. Cet organisme financé par le gouvernement autonome catalan, n'a pas dépassé le stade des éliminatoires.
C'est en fait très mal engagé pour la reconnaissance d'une Catalogne indépendante par l'Europe par décision unilatérale.
a écrit le 04/08/2015 à 12:43 :
La Catalogne se trompe d'indépendance, c'est vis a vis de l'UE et de l'euro qu'elle devrait prendre position!
Réponse de le 04/08/2015 à 14:21 :
Entièrement d'accord !!
Réponse de le 04/08/2015 à 15:01 :
@Bah D'accord avec vous et avec Tico. Je pense que cette démarche d'un certain coté doit réjouir l'Europe qui doit rêver d'une Europe de régions sous sa coupe. mais pas sûr que la Catalogne soit gagnante elle risque d'échanger la peste de Madrid contre le Choléra de la commission européenne et pas sure qu'elle soit gagnante. de plus concrètement les interlocuteurs seront plus loin et ne parleront pas la langue de Cervantès!

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