Le jeu politique espagnol se complexifie autour de quatre partis

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Quel gouvernement espagnol sortira des urnes en fin d'année ?
Quel gouvernement espagnol sortira des urnes en fin d'année ? (Crédits : reuters.com)
A huit mois des élections générales, les sondages laissent présager d'une grande fragmentation du paysage politique en Espagne. L'incertitude reste majeure sur l'après-Rajoy

Le bipartisme espagnol n'en finit pas d'éclater. Après l'émergence de Podemos, le parti issu du mouvement anti-austérité des Indignados (« indignés ») à l'automne dernier, voici que surgit un quatrième larron, le parti de la citoyenneté, appelé en espagnol « Citoyens » (Ciudadanos ou « C's »). L'enquête Metroscopia pour El Pais parue le 8 mars laisse ainsi présager d'un paysage politique très fragmenté. Podemos reste ainsi en tête, comme depuis novembre, mais est en recul avec 22,5 % des intentions de vote (contre 27,7 % lors de la dernière enquête de février). Il est suivi par le parti socialiste PSOE avec 20,2 % des intentions de vote contre 18,3 % en février. Le Parti populaire (PP) de Mariano Rajoy recule, lui, avec seulement 18,6 % des intentions de vote (contre 20,9 % en février). Il est donc désormais talonné par l'étoile montante de la politique espagnole, Ciudadanos, qui, en un mois, est passé de 12,2 % à 18,4 % des intentions de vote. Autrement dit, désormais, quatre partis se tiennent en moins de quatre points. Du jamais vu depuis le retour de la démocratie en Espagne en 1977.

La fin du bipartisme

Au-delà de son résultat, cette enquête permet d'ores et déjà de tirer plusieurs enseignements généraux. D'abord, les deux « grands partis » de l'après-franquisme, le PP et le PSOE pourraient ne rassembler que moins d'un électeur sur quatre. D'autres enquêtes indiquent plutôt un électeur sur deux, mais la tendance est la même. En 2011, ils en rassemblaient trois sur quatre, en 2008, près de 85 %... L'élection de 2015 devrait donc marquer la fin du bipartisme et de ses conséquences : la capacité d'un parti à gouverner seul l'Espagne. Il faudra désormais entrer en coalition. Ce serait une première pour le pays depuis 1996 et l'alliance passée entre le PP de José Maria Aznar et les partis autonomistes conservateurs catalan, basque et canarien (connu sous le nom de « pacte du Majestic »). La situation sera cependant très différente. En 1996, le PP avait besoin d'un appoint en sièges pour former une majorité. La coalition issue du scrutin de 2015 pourrait être une alliance entre égaux, avec des positions entre les partis qui s'annoncent particulièrement éloignées les uns des autres.

La crise des institutions

Pourquoi cet effondrement du bipartisme ? Il existe trois grandes raisons qui expliquent l'émergence des deux nouvelles forces politiques espagnoles que sont Podemos et C's. La première, c'est le rejet de la corruption. Les affaires se sont multipliées au cours de ces dernières années. Le PP est en première ligne, mais il n'est pas le seul touché : le PSOE n'est pas épargné, tout comme d'autres partis traditionnels, à l'image de la coalition catalane CiU frappée par les accusations d'évasion fiscale de la famille Pujol, jadis dominatrice au sein du parti. Il s'en est suivi un besoin logique de renouvellement de la classe politique. Une partie de l'électorat est donc allée chercher une nouvelle offre politique. Podemos et C's, deux partis neufs, jouant sur le rejet des élites corrompus, en ont profité.

A cela s'ajoute une vraie crise des institutions. La monarchie a beaucoup souffert de la fin difficile du règne de Juan Carlos et la tentation indépendantiste de la Catalogne a conduit à un réflexe centraliste dont a clairement bénéficié Ciudadanos, parti né en 2005 en Catalogne en réaction contre le nationalisme catalan et qui a commencé à progresser dans les sondages à la suite du référendum (non reconnu) du 9 novembre sur l'indépendance dans cette région.

Les effets politiques de l'austérité

Deuxième élément : l'austérité. La reprise espagnole a fait oublier un peu vite au public européen la violence des mesures adoptées par les deux derniers gouvernements espagnols de 2010 à 2013. La population, elle, ne l'a sans doute pas oublié. La précarisation du marché du travail, la hausse du chômage (malgré son recul récent, le taux de chômage à 23,4 % reste le deuxième d'Europe et est supérieur de 4,4 points à son niveau de 2010), la baisse des revenus et des salaires sont autant d'éléments qui joueront contre les deux partis ayant mené cette politique. On se souvient qu'avant les élections de novembre 2011, le PSOE et le PP s'étaient engagés à poursuivre les politiques « d'ajustement. » Or, les deux forces émergentes du paysage politique espagnoles sont des forces d'opposition à l'austérité.

Ceci est évident pour Podemos, mais c'est aussi vrai pour Ciudadanos. Certes, ce dernier parti est très ouvertement « pro-business » et favorable à des « réformes structurelles », mais le rédacteur de son programme économique, l'économiste Luis Garicano a été très critique sur les mesures prises en 2011 et 2012, notamment dans le domaine de l'emploi. Ce que propose C's sur le plan économique est très clairement une sortie de la course à la compétitivité prix par une montée en gamme du pays grâce à des investissements dans l'éducation. Luis Garicano avait résumé son idée par ce raccourci : l'Espagne doit choisir entre le destin du Danemark ou de l'Argentine. Le choix de Ciudadanos est donc aussi le fruit d'un rejet des méthodes économiques des deux grands partis.

Quel gouvernement après les élections ? Incertitudes

Reste évidemment la question de la gouvernabilité du pays après les élections du 20 novembre prochain. Il est aujourd'hui impossible de répondre à cette question dans la mesure où le système électoral espagnol n'est pas une proportionnelle pure. La répartition des sièges par régions introduit des distorsions qui sont aujourd'hui difficiles à mesurer, car on ignore les implantations régionales des deux nouveaux partis. Sans doute y verra-t-on plus clair après les élections régionales du 24 mai (dont sont exclues l'Andalousie - qui vote le 22 mars - le Pays Basque, la Catalogne et la Galice.

Un électorat mobile

Deuxième incertitude : le maintien des positions. On a pu constater que l'électorat espagnol est très volatil. Podemos a perdu en un mois près de 5 points d'intentions de vote, Ciudadanos en a gagné près de six... La situation peut donc changer rapidement. Les deux nouveaux partis agrègent souvent des électorats très différents qui peuvent changer d'avis au fur et à mesure des priorités mis en avant au fil de la campagne ou de l'évolution de la conjoncture. Bref, la photographie de l'opinion publique espagnole de ce mois de mars n'est rien moins que fiable quant à ce que seront les Cortès à la fin de l'année.

Des alliances incertaines

Troisième incertitude : les alliances. Pour le moment, les quatre partis se gardent bien de donner leurs positions quant à leurs alliés potentiels. Podemos semble peu compatible avec une alliance avec l'ancien establishment. Son leader, Pablo Iglesias, a affirmé qu'il faudrait que le PSOE change « à 180 degrés » pour pouvoir s'allier avec son parti et on imagine mal une alliance avec le PP. Ciudadanos lancera en avril une commission pour examiner les alliances possibles. En théorie, ce parti est beaucoup plus capable de s'allier avec le PP ou le PSOE, ce qui fait qu'il rassure beaucoup en Europe, à la différence de Podemos, souvent confondu (trop) hâtivement avec Syriza. Pour autant, c'est oublier le caractère « anti-establishment » du parti et le risque que comporterait pour un parti se présentant comme « régénérateur » une alliance avec un des deux anciens partis dominants brocardés comme « corrompus. » Reste la « grande coalition » entre PP et PSOE qui serait fort difficilement acceptable pour les cadres des deux grands partis et qui porterait le risque d'être présenté comme un « arrangement » entre les deux partis traditionnels pour sauver ce qui peut l'être. Mais il n'est même pas sûr qu'une alliance à deux suffise à construire une majorité. Fonder une coalition à trois sera une tâche considérable.

La question catalane

Quatrième incertitude : la Catalogne. Le 27 septembre, deux mois avant les élections générales, les Catalans renouvelleront leur parlement. Les partis indépendantistes veulent en faire un référendum de fait en se mettant d'accord sur une plate-forme commune pour négocier l'indépendance. En cas de succès de ces forces, le nouveau gouvernement régional catalan demandera à entrer en pourparlers avec Madrid. L'indépendance catalane deviendra alors un thème de campagne et les quatre grands partis devront prendre position sur la décision du peuple catalan. Ceci pourrait renforcer une alliance « unitariste » entre le PP et C's, mais si ces deux formations n'ont pas la majorité absolue, le poids des partis catalans indépendantistes pourrait être déterminant dans la formation du gouvernement. Et, évidemment, tout soutien se négociera au prix d'ouverture de négociations. Si, en revanche, le 27 septembre, la Catalogne dit « non » à l'indépendance, il faudra observer si les forces indépendantistes catalanes décident ou non de jouer le jeu politique national. Car la spécificité catalane risque de muer le jeu à quatre en jeu à cinq.

Constituer un gouvernement ne sera donc pas chose aisée en Espagne en novembre. La fragmentation politique pourrait ouvrir une période d'incertitude pour la quatrième économie de la zone euro. Pour le président du gouvernement, Mariano Rajoy : une chose semble sûre : la reprise de l'économie n'est pas un élément capable de ramener suffisamment les électeurs vers son parti. Encore une fois, comme dans de nombreux autres pays, les conséquences politiques de l'austérité ont été considérables... et largement sous-estimées par ses promoteurs.

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Commentaires
a écrit le 14/03/2015 à 6:05 :
Si l'Espagne retrouve de la croissance prochainement, elle pourra remercier les réformes difficiles passées par le gouvernement rajoy. Les autres partis en récolteront les fruits mais l'Histoire saura reconnaître les vrais hommes d'Etat
a écrit le 13/03/2015 à 10:43 :
Ciudadanos m'a l'air très bien comme partis en voulant être pro business et tirer la compétitivité hors coût de l'Espagne. Car l'espagne fabrique surtout assez bas de gamme, grâce à des coûts bas.

Je suis plutôt libéral, mais je salue quelque part la montée de Podemos et Ciudadanos, ici on a le même problème que le bipartisme PSOE PPE, avec le PS et l'UMP.
Nous on a le FN pour exprimer le ras le bol mais il apporte les mauvaises solutions.
Nouvelle donne qui ressemble assez à Ciudadamos et Nouvelle Donne à Syriza ou Podemos idem, bien trop petit.
Les libéraux ne sont pas pris en compte par l'ump ou très peu, les gens très à gauche ne se reconnaissent pas je pense dans le PCF ringard , NPA , FG etc..Des vieux partis avec de vieilles idéologies.
L'espagne a trop misé sur le BTP et le tourisme, face à des pays asiatiques je doute que cela soit viable à terme,surtout avec une Chine qui investit massivement et qui reste malgré tout compétitive même si les salaires y augmentent vite là bas.
Comme disait quelqu'un ce pays doit choisir entre avoir un destin à l'argentine ou au danemark.
Réponse de le 13/03/2015 à 10:59 :
Nous citoyens de Denis Peyre qui ressemble pas mal à Ciudadamos, pardon pour la faute !
a écrit le 13/03/2015 à 10:28 :
Toujours du plaisir à lire les articles de M. Godin.
a écrit le 13/03/2015 à 7:56 :
L’Europe est-elle en crise ? La croissance n’est pas brillante, elle est à 1,6 en Allemagne et négative plutôt dans le sud européen et nulle en France. Le chômage n’est pas traité alors que la croissance est aléatoire. Il faut remettre en cause la société alors qu’on interdit largement l’accès à la vie active des jeunes diplômés. En France on est des bons, on recule en production au 6ème rang pour un pib administratif inventé, et au 6ème rang de l’export après la Corée alors qu’on fait chuter la monnaie. On y fait de la discrimination à l’expérience, à quand l’abolition des stages et du travail non rémunéré ? On trouve des ingénieurs sans emplois, on n’investit pas sur les qualifications alors qu’on défiscalise sur des niches, qui au passage du département pour faire une formation bidon alors qu’ils ont déjà des qualifications, se voient retirer par l’administration leur minimum social. En France l’administration empêche les gens de trouver du travail et n’est pas capable de pourvoir aux emplois non pourvus qui se comptent parait-il en centaines de milliers ! A quand une pétition des diplômés laissés pour compte à la sortie du système éducatif ? On fait des fonctionnaires et des chômeurs… n’est-ce pas de l’égoïsme bureaucratique ?
A près de 50% d'abstention et un vote extrême qu'on annonce en progression, y aura-t-il de la protestation contre l'incurie institutionnelle?
Par exemple, des fonctionnaires sont payés dans leurs études, mais les autres doivent s'endetter.

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