Dernière ligne droite sous haute tension pour le projet européen des paiements

Dans un communiqué, sept ministres des finances de la zone euro apportent leur soutien au projet européen des paiements (EPI), soutenu par une trentaine de banques européennes. Ce projet est une phase décisive de négociation entre ses actionnaires qui doit aboutir à la création, d’ici la fin du mois, de la société commune, et aux premiers appels de fonds. Dans un univers en rapide mutation, la souveraineté dans les paiements est devenue un enjeu politique majeur en Europe.

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Le projet EPI vise à contrer Visa et Mastercard en Europe et à s'adapter aux nouveaux usages de paiement.
Le projet EPI vise à contrer Visa et Mastercard en Europe et à s'adapter aux nouveaux usages de paiement. (Crédits : Reuters)

La démarche est peu commune. Dans un communiqué commun, diffusé mardi depuis Bruxelles, les ministres des finances de sept pays (Belgique, Finlande, France, Allemagne, Pays-Bas, Espagne et Pologne) ont lancé un appel solennel à ce que d'autres pays de la zone euro rejoignent le projet EPI (European Payment Initiative). « Nous encourageons l'EPI à poursuivre ses efforts pour que davantage d'États membres et leurs communautés bancaires et de paiement rejoignent l'initiative », relate le communiqué.

Le projet est pourtant privé et porté par une trentaine de grandes banques européennes (16 banques à l'origine) et deux sociétés de paiement (Worldline et Nets). Mais il a toujours bénéficié d'un soutien politique à la fois de la Commission, de plusieurs pays dont la France, et même de la banque centrale européenne. Ce soutien marque un tournant dans le domaine des paiements et pourrait être même le gage de sa réussite.

« Nous sommes convaincus que le moment est venu de construire une véritable Europe des paiements », soulignent les signataires de cet appel en soutien au projet. Le constat des ministres des finances est largement partagé en Europe : les solutions européennes de paiement sont trop fragmentées et le marché européen des paiements reste largement dépendants « d'acteurs non européens », les grands schemes internationaux, comme Visa et Mastercard.

Les banques européennes se sont en effet progressivement retirées des structures européennes, comme Europay au profit de Mastercard international (2008) ou Visa Europe au profit de Visa International (2015). En toile de fond se profile également la menace pour le système bancaire des nouveaux acteurs de la Tech, comme les GAFA (Google, Apple, Facebook,, dont l'ambition est de créer des écosystèmes autour de places de marché, avec leur mode de paiement, et pourquoi pas, leur monnaie propre.

Target company d'ici à la fin du mois

Ce communiqué intervient à un moment clé du projet EPI. Lancé en juillet 2020, il entre en effet dans sa dernière ligne droite avant son lancement opérationnel prévu pour le début de l'année 2022. Une décision doit être prise, en principe, d'ici à la fin du mois sur la création de la société cible (target company), avec sa gouvernance et son financement, qui serait de 1,5 milliard d'euros, selon Les Echos.

Or, le doute s'est progressivement invité à la table des négociations. « Les banques autrichiennes sont toujours absentes, les banques italiennes hésitent alors qu'elles sont déjà engagées dans de lourds investissements pour moderniser leur infrastructure de paiement et même les banques espagnoles commencent à s'interroger sur l'utilité du projet », résume un observateur français. Autant de difficultés habilement relayées dans les tous les pays concernés et auprès des parties prenantes.

Or, la réussite d'un tel projet - créer une infrastructure de paiement paneuropéenne de demain autour de la carte et d'un portefeuille numérique- repose avant tout sur la participation de toutes les grandes banques européennes pour mutualiser les coûts et garantir une véritable interopérabilité dans la zone euro.

Un enjeu politique

D'où le coup de pression des sept ministres des finances avec un message clair : le projet ne peut se permettre, compte tenu des enjeux, un nouvel échec. En 2012, un projet similaire, baptisé Monnet, mené par 24 banques européennes, a été abandonné en raison de la « la situation économique globale et le manque de certitude juridique et de viabilité du modèle économique », selon le communiqué de l'époque.

Mais l'environnement des paiements a considérablement changé depuis, avec de nouveaux besoins, de nouveaux acteurs, de nouveaux rapports de force. « Les paiements sont devenus un enjeu majeur », a reconnu Gabriel Cumenge, sous-directeur à la direction du Trésor, lors des 9èmes rencontres de France Payments Forum à Paris. « EPI est une initiative privée mais nous sommes aujourd'hui dans une situation dans laquelle il n'existe pas d'acteurs majeurs natifs européens. Il est donc très important de voir émerger quelques acteurs dominants qui ont une affectio societatis principalement européenne », souligne le haut fonctionnaire.

La Commission européenne ne dit pas autre chose. « L'objectif est de mettre les paiements en haut de l'agenda politique », rappelle Eric Ducoulombier à la Commission européenne, à la tribune de France Payments Forum. « C'est une question d'autonomie stratégique dans un marché vital », insistent les ministres des finances dans le communiqué commun.

Un business model qui reste à trouver

Mais, la souveraineté européenne ne fait pas en soi un business model. Et les banques s'interrogent légitimement sur les avantages d'un tel projet qui implique des transformations informatiques considérables et l'abandon des schémas de paiement domestiques, comme Cartes Bancaires en France, pour un nouveau protocole commun européen.

« Le projet est avant tout pris sous un angle industriel et économique plutôt que marketing. La réflexion sur l'offre pour les consommateurs est encore embryonnaire, même si des avancées sont faites, notamment dans l'hybridation des parcours entre la carte et le virement. La question que se posent aujourd'hui les banques est de savoir dans quelle mesure le projet leur permettrait de conserver une partie de leurs revenus dans les paiements alors qu'elles ont toutes intégré dans leur scénario prospectif la baisse tendancielle de la commission interchange », explique Nicolas Miart, directeur conseil chez Gallitt, société de conseil dans les paiements.

Autrement dit, les banques à l'initiative du projet n'ont pas encore réellement construit une offre autour de l'EPI susceptible de répondre aux besoins des consommateurs. C'est aujourd'hui l'exemple du virement instantané, sur lequel les banques fondent de grands espoirs, mais qui a encore bien du mal à décoller, faute d'intérêt manifeste pour ce service payant.

Associer les parties prenantes

« Le projet est une bonne idée et nous partageons cette question de souveraineté européenne. Mais elle n'est pas suffisante pour générer de l'attraction au niveau de l'ensemble de l'écosystème de paiement, pas seulement les banques ou les PSP (fournisseurs de moyens de paiement, NDLR). Pour que cela fonctionne, il faut que chacun y trouve un intérêt, les banques comme les consommateurs mais aussi les marchands. Pour l'heure, les marchands ne sont pas associés aux réflexions », avance ainsi Frédéric Mazurier, président de la fintech Market Pay.

Les contours du projet présentent cependant des avancées, comme celui d'un schéma qui ne soit plus uniquement fondé sur la carte, mais aussi sur le paiement instantané et le virement. Il doit également répondre à la disparition progressive des frontières entre le commerce en ligne et le commerce physique. Un achat sur site est de plus en plus souvent concrétisé par un paiement en ligne. Enfin, il devra définir de nouvelles règles de fonctionnement, comme le règlement des litiges ou sur les modes de rémunération.

« C'est un projet compliqué », reconnaît un banquier français. Il doit s'étaler sur plusieurs années. Le feu vert est d'autant plus urgent. Mais un nouveau délai vaut mieux qu'un abandon. Finalement, ce que disent les ministres des finances des sept pays aux banques : vous n'avez pas le droit à l'échec.

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Commentaires 2
à écrit le 11/11/2021 à 9:38
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Non c'est surtout que dès qu'il s'agit de pognon ceux qui détruisent le monde en ronflant entrouvrent un oeil. un réflexe. Mais tandis que leurs valets prennent ça pour un signe de vie cela également peut-être le signe d'un important AVC.

à écrit le 10/11/2021 à 23:40
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L'UE par-ci et par-là.

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