L'incroyable résurrection du chantier naval CMN à Cherbourg

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Le chantier naval CMN basé à Cherbourg a réalisé un chiffre d'affaire de l'ordre de 100 millions d'euros en 2014
Le chantier naval CMN basé à Cherbourg a réalisé un chiffre d'affaire de l'ordre de 100 millions d'euros en 2014 (Crédits : CMN)
Avec deux beaux contrats à l'export, CMN a remis le cap vers le grand large. Le chantier naval de Cherbourg, qui a renouvelé sa gamme de produits, pourrait être l'une des belles surprises de l'année 2015 à l'exportation. Entretien avec son Pdg, Pierre Balmer.

Tel le phénix qui renaît de ses cendres, CMN est, une fois de plus, revenu de nulle part... Peu de personnes, y compris en interne, ne croyait début 2013 aux chances de Constructions Mécaniques de Normandie de rester à flot. Pourtant le chantier naval basé à Cherbourg, une des filiales du groupe Privinvest Shipbuilding Group présidé par le propriétaire franco-libanais Iskandar Safa, est aujourd'hui toujours bien là. Et plutôt en bonne forme. CMN, qui emploie actuellement 320 personnes, a réalisé un chiffre d'affaires en 2014 "de l'ordre de 100 millions d'euros", confie à La Tribune le Pdg de CMN, Pierre Balmer. Contre environ 30 millions d'euros en 2013.

Une résurrection qui doit beaucoup à l'obtention d'un très beau contrat export évalué à 200 millions d'euros... au Mozambique, en septembre 2013. Un pays improbable pour l'industrie d'armement française mais pas impossible pour CMN et son discret propriétaire. Le président du Mozambique, Armando Guebuza, qui est venu à Cherbourg en septembre 2013 avec François Hollande, a offert à son pays 24 bateaux de pêche (dont 21 palangriers), trois intercepteurs de 32 mètres de type HSI pouvant atteindre la vitesse de 45 nœuds, et enfin, trois patrouilleurs trimarans de 42 mètres de la classe Ocean Eagle.

80% des bateaux de pêche ont été livrés

Grâce au Mozambique, "l'année 2014 a été très chargée sur le plan industriel", souligne Pierre Balmer, qui montre les photos de la première pêche (dorades, thons rouges, espadons...) réalisée début décembre par les bateaux de pêche livrés à Maputo. "Nous avons travaillé 1.000 tonnes d'acier en six mois", précise-t-il. Fin décembre, 80 % des bateaux de pêche ont été livrés au Mozambique. Sur les 24 commandés par le pays est-africain, 8 ont été construits à Cherbourg et 16 ont été sous-traités en Roumanie.

Dans les immenses nefs du chantier, qui abritaient avant la Seconde Guerre mondiale une chaîne d'assemblage d'avions de combat de l'industriel et fondateur en 1956 de CNM Félix Amiot, des ouvriers travaillaient encore fin décembre sur un bateau de pêche, un intercepteur HSI et deux patrouilleurs trimarans à destination du Mozambique, dont un va être mis à l'eau le 15 janvier pour plusieurs semaines d'essais. Ce sera le premier bâtiment livré à un Etat depuis octobre 2011, année de livraison de la corvette lance-missiles Baynunah achetée par les Emirats Arabes Unis et réalisée à Cherbourg dans le cadre d'une commande de 6 corvettes. Les cinq suivantes ont été fabriquées par le chantier Abu Dhabi Shipbuilding (ADSB), conformément au contrat signé. La commande mozambicaine doit être totalement livrée dans le courant de cette année, précise Pierre Balmer.

Un véritable tour de force car la plupart des ouvriers de CMN étaient encore au chômage technique à la fin du premier semestre 2013. "Nous avons redémarré le chantier à la fin de l'été 2013 et remis les ateliers au travail courant octobre, explique Pierre Balmer. Le chantier a montré qu'il était prêt et capable de relever ce challenge industriel". Par exemple, CMN a requalifié 28 salariés pour travailler dans une nouvelle nef de préfabrication sur l'aluminium, le matériau de base des nouveaux intercepteurs HSI.

De l'activité jusqu'en 2016

Un feu de paille pour CMN ? Pas vraiment car, après 2013, 2014 a été également une année fructueuse sur le plan commercial à l'export. CMN fait effectivement partie des industriels bénéficiaires du contrat d'aide à l'armée libanaise (Donas) négocié entre l'Arabie Saoudite et la France. Un contrat-cadre a été signé début novembre 2014 entre les deux pays. Avec Iskandar Safa à la manœuvre, CMN a remporté la compétition face à DCNS, qui proposait des patrouilleurs hauturiers Gowind de la classe Adroit, et Raidco.

Le chantier naval de Cherbourg fournira à la marine libanaise trois patrouilleurs du type Combattante FS56 armés par un équipage d'une trentaine de marins et par un système surface-air à très courte portée Simbad-RC de MBDA, ainsi qu'une formation et un support de cinq ans. Soit une commande évaluée à environ 250 millions d'euros. Ce contrat, qui concerne des bâtiments de nouvelle génération, longs de 56 mètres pour une largeur de 8 mètres et pouvant atteindre la vitesse de 38 nœuds, procurera une charge de travail pour "deux ans" à Cherbourg, explique Pierre Balmer. Jusqu'à la fin 2016. Le contrat CMN devrait être signé en début d'année.

En outre, le chantier a, pour 2015, de belles perspectives à l'export où il concourt sur plusieurs campagnes structurantes pour le chantier, notamment en Afrique de l'Ouest et au Moyen-Orient. Des commandes qui pourraient même redimensionner CMN. "Nous avons un plan industriel à plusieurs étages", précise en souriant le patron du chantier naval. Plusieurs dizaines d'emplois pourraient être créés selon les commandes gagnées pour assurer la charge de travail.

Déception dans les énergies marines renouvelables (EMR)

En dépit de ces succès, CMN a fini l'année sur une grosse déception dans les énergies marines renouvelables. Le chantier naval et ses partenaires, la start-up grenobloise Hydroquest et l'opérateur en énergie verte Valorem, y croyaient dur comme fer à leur "hydrolienne 100 % Made in France". Ils étaient sûrs de leur technologie, le chantier naval ayant même la volonté d'investir sur fonds propres une dizaine de millions d'euros. C'est dire la confiance dans ce projet.

C'est donc LA "déception" de l'année 2014, selon les termes du patron de CMN. "Nous avons eu un sentiment d'injustice", explique-t-il. Dans le cadre du consortium Searieus, les trois partenaires ont concouru dans le cadre d'un appel à manifestations d'intérêt (AMI) "Énergies marines renouvelables - Fermes pilote hydroliennes" lancé par l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe).

Un futur relais de croissance?

Ce projet public prévoit l'installation au dernier trimestre 2015 de fermes pilotes hydroliennes marines sur deux sites, le Raz Blanchard, en Basse-Normandie, et la Zone du Fromveur, en Bretagne. La proposition de Searieus a été retoquée. C'est ce qu'a annoncé début décembre à Saint-Nazaire le Premier ministre, Manuel Valls, qui a préféré subventionner de grands groupes développant des technologies étrangères.

Une fois encore, Iskandar Safa, propriétaire indéfectible de CMN depuis 1992 en dépit d'énormes creux d'activité, n'aura guère été aidé par l'État français... alors que CMN pouvait créer à court terme entre 100 et 150 emplois grâce à cette nouvelle activité. Une diversification qui aurait pu enfin permettre au chantier naval d'amortir les cycles de la construction navale militaire. Et surtout de pérenniser le site de Cherbourg. Car, pour CMN, les énergies marines renouvelables peuvent devenir un vrai relais de croissance.

Mais la décision de l'Ademe pourrait remettre en question la stratégie de diversification de CMN en direction des EMR. "Le projet n'est pas arrêté, mais ralenti", explique Pierre Balmer. Il se laisse encore grosso modo un semestre de réflexion pour trancher. La balle est clairement dans le camp des pouvoirs publics, qui ont fait des promesses à CMN - que Pierre Balmer n'a pas souhaité commenter. A suivre en 2015.

Quelles sont les raisons de la renaissance de CMN ?

La renaissance de CMN ne doit rien au hasard. Ni à la chance. Mais c'est indéniable que le contrat mozambicain a permis au chantier de se relancer. Un contrat qui a surtout confirmé que la direction et Iskandar Safa avaient pris la bonne décision en renouvelant une grande partie de la gamme de produits du chantier pour s'adapter aux nouveaux besoins des marines. C'est aussi le cas dans le segment de la pêche où CMN signe son grand retour avec un produit innovant et endurant, après avoir livré son dernier bateau à la fin des années... 1980.

Des bateaux militaires et civils à la fois très polyvalents et au design très moderne, qui ne passent pas vraiment inaperçus. Notamment celui du trimaran Ocean Eagle avec sa plateforme destinée à accueillir un drone à voilure tournante et sa coque en matériaux composites. Présentée lors du dernier salon Euronaval en novembre, la nouvelle corvette C Sword 90 de CMN, au design étonnant, répond aux besoins des marines souhaitant se doter d'un nouveau concept de navire de combat multimissions, aux coûts d'exploitation réduits et à la puissance de feu importante.

Des bâtiments qui collent à la contrainte budgétaire des États

"CMN a renouvelé sa gamme pour répondre aux nouveaux besoins opérationnels des marines dans des cadres budgétaires contraints, explique Pierre Balmer. Notamment pour défendre les zones économiques exclusives" qui vont jusqu'à 200 milles marins (environ 370 km) des côtes. Ainsi, le trimaran Ocean Eagle a également des coûts d'exploitation optimisés, allant jusqu'à "moins 27 % par rapport à un patrouilleur monocoque, précise-t-il. Un patrouilleur qui intéresse beaucoup, y compris au sein de la Royale. En outre, CMN a réduit les délais de fabrication. "De 30 % pour l'intercepteur HSI 32, dont la coque en aluminium est réalisée en deux mois et la construction du bateau en moins de six mois", souligne le patron de CMN.

Soutenu en partie par la direction générale de l'armement (DGA), CMN a également continué à investir dans la R&D. Le chantier naval a consacré environ 5 % de son chiffre d'affaires en 2014. Ce qui a permis à CMN de développer un nouveau mât enveloppant radar et antennes. Un nouveau produit qui améliore significativement la furtivité de ses plateformes, notamment celle de sa nouvelle corvette C Sword 90. Enfin, pour relancer le chantier sur le plan industriel et commercial, Pierre Balmer a fait confiance à une nouvelle génération de managers issus souvent des rangs de CMN. "En renouvelant 50 % de l'encadrement de CMN, j'ai trouvé à l'intérieur du groupe des trésors cachés", souligne-t-il. Un investissement qui jusqu'ici s'avère rentable.

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a écrit le 11/01/2015 à 18:16 :
Sauf que le problème, les CMN ont du mal a trouver de la main d’œuvre compétente, et a été obligé de faire appel a des ouvriers sous traitant venue de pays étranger.

De plus, Mr CAZENEUVE maintenant ministre, a fait beaucoup pour la ville de Cherbourg.
Hélas sont successeur n'a pas la compétente de Mr Cazeneuve.
a écrit le 06/01/2015 à 20:10 :
Et ça coûte combien au contribuable cette façade? Vendre à perte c'est facile.
Réponse de le 07/01/2015 à 7:15 :
L'auteur de l'article écrit "Iskandar Safa, propriétaire indéfectible de CMN depuis 1992 en dépit d'énormes creux d'activité, n'aura guère été aidé par l'État français..."

Sauf que le contrat qui a été signé avec le Mozambique, l'a été fait avec le soutien de l'ancien maire de Cherbourg, devenu ministre... et avec un pays connu pour ne régler que rarement ses factures.

Donc, non seulement le contribuable va régler la facture et offrir ces jolis bateaux à un pays africain. Mais en plus, au lieu de créer de l'emploi local à hauteur de la commande si généreusement aidée, les 3/4 de la commande ont été sous-traitée dans les pays de l'Est.

Il y aura un moment où le contribuable exprimera sa colère devant un tel gâchis...
a écrit le 06/01/2015 à 14:38 :
Je connais bien la région , les mécaniciens, chaudronniers et l' encadrement sont des gens de terroir . Leurs connaissances dans le nucléaire et la construction naval sont optimums . Un bémol la frilosité des investisseurs Français ....( un trésor caché et combien d' autres en France ? ) ....
a écrit le 06/01/2015 à 14:18 :
Il manque chose à cet excellent article; la mention des ennuis judiciaires qui ont obligé Monsieur Safa à quitter la France
a écrit le 06/01/2015 à 13:46 :
Il n'y a de richesse que d'hommes.
Débusquer de bons cadres, de bons ingénieurs peuvent changer toute une société. Il n'en suffit pas de beaucoup s'ils sont bien placés stratégiquement.
a écrit le 06/01/2015 à 12:17 :
Il n'y pas de résurrection là-dedans. Juste des dirigeants qui comprennent leur marché, savent renouveler les cadres, prendre des décisions et piloter leur exécution.

Cela devrait en inspirer quelques autres qui ronronnent derrière des discours ronflants.
a écrit le 06/01/2015 à 11:07 :
"... a fait confiance à une nouvelle génération de managers issus souvent des rangs de CMN ... des trésors cachés"
CQFD
a écrit le 06/01/2015 à 10:58 :
une belle réussite, ca fait du bien. je leur souhaite le meilleur.
Réponse de le 06/01/2015 à 11:50 :
Tant qu'il aura de Nicos M. Cabirol aura des lecteurs croyants, ingénus….. cherchez l'erreur. :-)
a écrit le 06/01/2015 à 10:53 :
Bravo Iskandar Safa qui a travaillé dur pour en arriver là.....
Chapeau !
a écrit le 06/01/2015 à 10:17 :
Une nouvelle proie pour les syndicats, car là ou il y a un peu de bénéfice, de business et de cash, le syndicaliste veille prêt à tout gâcher pour soi disant la défense des salariés mais surtout pour remplir le portefeuille du syndicat qui ne peut pas vivre avec les cotisations des syndiqués, ni avec les subventions de l'état et qui doit faire des procès pour encaisser directement l'argent sans rien redistribuer aux salariés. C'est cela le syndicalisme français : vivre au crochet des autres en torpillant l'économie française

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