Le retour en force du textile "made in France"

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Non, l'industrie textile n'a pas disparu de France. Si nombre d'entreprises ont été laminées par les importations à bas coûts, d'autres résistent en innovant et en diversifiant leurs marchés. Et le matériau textile conquiert désormais des secteurs multiples.

C'est une ficelle d'apparence banale. Elle est utilisée par les bouchers pour les rôtis. Elle n'en recèle pas moins un concentré de technologies. Et symbolise, pour la Corderie Meyer-Sans-boeuf et ses 48 salariés de Gue-bwiller (Haut-Rhin), une vraie mutation. « En 2011, les normes européennes sur ces produits ont changé, raconte Benoît Basier, qui a repris en 2007, à la barre du tribunal de commerce, cette société créée en 1881. Un rôti est un milieu aqueux sur lequel on ajoute de la graisse, de l'alcool ou un acide, qu'on va chauffer à haute température et peut-être congeler.

Les nouvelles normes imposent donc que la ficelle reste neutre vis-à-vis de tous ces réactifs entre - 40 °C et + 220 °C. Comme nous détenions 85% du marché français, nous avons dû revoir toutes nos ficelles alimentaires en dix-huit mois. Nous avons bousculé notre R&D en constituant une équipe transversale composée d'ingénieurs, d'ouvriers et même d'une comptable pour nous aider à garder les pieds sur terre. Nous avons mobilisé nos savoir-faire et fait appel à des laboratoires extérieurs pour des compétences ponctuelles, sur les polymères par exemple. »L'entreprise relève donc le défi et met sur le marché une ficelle innovante, Rotifil, à peine plus chère que les produits traditionnels. Elle réussit ainsi à garder sa place sur un marché de l'alimentaire qui lui fournit 60% de ses 5,7 millions d'euros de chiffre d'affaires, aux côtés de la plaisance (15%) et des cordes à usage industriel (25%).

Créativité, réactivité et qualité premium

Mobiliser ses compétences pour consolider ses marchés, c'est ce qu'ont fait certains survivants de la crise textile. Ainsi, la société Julien Faure, à Saint-Just-Saint-Rambert (Loire), réalise au début des années 1990, avec le soutien d'Oséo (l'Anvar, à l'époque), le prototype d'un métier à tisser à navette rapide (fidèle à la technologie ancienne, mais plus performant). De fait, quand ses sous-traitants en passementerie ferment les uns après les autres, le dernier en 2002, ce spécialiste du ruban fantaisie, mode et haut de gamme doit réagir.
« Délocaliser n'était pas dans notre culture et nous aurions perdu en réactivité. Comme il ne se fabriquait plus de métiers adaptés à nos articles, nous avons constitué en interne une équipe de mécaniciens pour réaliser nos propres machines », explique Julien Faure, PDG et représentant de la cinquième génération de cette maison née en 1864 et employant une centaine de salariés avec ses filiales (J.B. Bernard et Vert & Renouat). Elle a connu des heures fastes, quand les églises de toutes confessions lui achetaient beaucoup d'ornements, et moins fastes durant les crises.
Aujourd'hui, le luxe tire son activité et elle sert tous les grands noms de France et du reste du monde : LVMH, Chanel, Hermès, etc. L'Italie et l'Espagne demeurent de bons clients et les États-Unis représentent son premier débouché hors Europe. « En Chine, nous fournissons des marques locales qui veulent se différencier en achetant des composants ailleurs », se félicite Julien Faure. Le dirigeant dispose d'un studio interne qui crée unis ou dessins sophistiqués à l'aide du logiciel de CAO conçu par ses informaticiens maison : « Aujourd'hui, il faut aller vite et livrer les clients par messagerie express », observe-t-il.
Répondre à des demandes très pointues et apporter du service, c'est aussi le leitmotiv de Michel Kekayas, PDG de BIC (Blanchisserie industrielle du Centre), à Saint-Chamond (Loire), qui ?uvre dans un tout autre domaine, celui des chions d'essuyage pour l'industrie réalisés à partir de textiles dits de réforme achetés auprès des loueurs de linge (draps, nappes etc.). Pour contrer les importations de l'ex-Europe de l'Est qui trustent aujourd'hui 80% du marché, il a opté pour une qualité « premium ».
« Nous offrons des chions très spécialisés répondant à des cahiers des charges », précise le dirigeant, qui propose aussi à ses clients un service de reprise des produits d'essuyage après utilisation afin de les libérer de la gestion de « ces déchets considérés comme dangereux ». De plus, et en capitalisant sur son savoir-faire dans le tri et le recyclage de rebuts textiles, l'entreprise de 60 salariés, fondée en 1936, prévoit de lancer, fin 2014 ou début 2015, des matériaux isolants éco-conçus capables de remplacer la laine de verre. Pour cela, elle a recruté un ingénieur, coopéré avec trois écoles d'ingénieurs et bénéficié du soutien de l'Ademe, d'Oséo et du conseil régional de Rhône-Alpes. Cette diversification, qui a fait l'objet de deux dépôts de brevet, sera logée dans une entité baptisée Eko-Tex et dont le capital doit accueillir des financiers car l'investissement industriel est estimé à 6 millions d'euros au moins.
« Le textile a été l'un des secteurs les plus touchés par la mondialisation, analyse Marc Honoré, directeur général du pôle de compétitivité UP-tex, dans le Nord. Mais, paradoxalement, il va peut-être s'en sortir grâce à de nouvelles façons de travailler et à une démarche d'innovation très active. »

Adapter les savoir-faire aux nouveaux marchés

De fait, les entreprises ne ménagent pas leurs efforts pour appliquer leurs savoir-faire, parfois ancestraux, à de nouveaux marchés. Ainsi Polytrame, à Bourgoin-Jallieu (Isère), tisseur de soie dans l'entre-deux-guerres et aujourd'hui l'un des derniers tisseurs français de « monofilament synthétique », s'est orienté vers la confection de filtres pour liquides et le dépoussiérage de l'air. Et depuis l'an dernier, la société (20 personnes) fabrique des toiles en acier inox destinées à la sérigraphie pour cartes électroniques.
Texinov, expert de la maille jetée - indémaillable car chaque aiguille tricote son propre fil -, a démarré en 1972 dans les tulles et voiles de mariées. Dès la décennie suivante, cette production en France se révélant sans avenir, la société basée en Isère (13 millions de chiffre d'aaires 2012 dont les deux tiers à l'export) se tourne vers l'agriculture - notamment les filets de protection contre les insectes -, le génie civil (géotextiles de renforcement), l'ingénierie textile et le médical, avec à la clé une trentaine de brevets. Dans le domaine agricole - un tiers de son activité - sa marque Filbio fait référence.« Au-delà du filet de base en polyamide programmé pour durer une saison, nous avons développé des produits plus lourds, qui résistent cinq ans, ainsi qu'un filet biosourcé à base de fibres d'origine végétale et donc biodégradable », souligne Marie Tankéré, ingénieur chef de produit et épouse du dirigeant. Dans les travaux publics, les géotextiles de la PME sécurisent les culées d'ouvrages d'art, tel le pont Marie-Sklodowska-Curie à Varsovie.
Texinov, qui travaille en lien étroit avec le pôle de compétitivité Techtera, va aussi livrer plusieurs kilomètres de toiles pour la future ligne TGV Tours-Bordeaux dans la traversée du marais poitevin. « Nos géogrilles sont aussi résistantes que le métal et elles sont souples, donc plus faciles à poser », précise Marie Tankéré. Autre fierté : la certification européenne ISO 13485, décrochée en décembre pour ses tissus médicaux destinés à remplacer des ligaments croisés, dans la chirurgie des hernies, les bandelettes urologiques. De quoi accroître ses positions dans ce marché porteur, mais très bagarré.


Même révolution pour Cousin Frères, un groupe familial du Nord créé en 1848 dans le retordage du lin. Au fil des ans, il va se lancer dans les lacets, les filets de pêche, le fil de polyamide et de polyester, avant d'investir de multiples créneaux. « En 1995, la famille a scindé le groupe en plusieurs business units spécialisées : Filterie pour le fil à coudre, Trestec pour les cordages, Composites pour les câbles de fibre optique, et Biotech pour les produits médicaux implantables », détaille François Cousin, directeur général de Cousin Biotech.Cousin Filterie, revendu en 2002 à un groupe allemand, fermera ses portes quatre ans plus tard.

Mais les autres branches prospèrent même si, en 2008, la famille a cédé Trestec et Compo-sites à Dalle et Associés, « deux personnes avec lesquelles nous gardons des liens importants, relève François Cousin. Nous partageons d'ailleurs certaines structures, comme la direction financière, les ressources humaines ou l'informatique ».La famille n'a conservé que la division biotech, « pour des raisons affectives, indique François Cousin. J'étais là au départ de cette activité dans laquelle nous sommes entrés un peu par hasard à la fin des années 1980, lorsqu'un client nous a demandé des tresses un peu compliquées en petites quantités en acceptant de payer un prix élevé ». Aujourd'hui, cette activité emploie près de 120 personnes et « il reste encore des marges de progrès importantes », note le dirigeant, qui cite l'adjonction de principes actifs dans ces « bouts de tissu » implantables.

Un matériau qui inspire les start-up

Loin de ses marchés traditionnels de la mode ou de la maison, le textile s'est transformé en un matériau propre à de multiples innovations. Et à l'émergence de start-up étonnantes. À l'image de Tibtech, créée à Bondues (Nord) par Guillaume Tiberghien et spécialisée dans les textiles chauffants ou conducteurs pour le transfert ou le stockage d'énergie.
« Nos nappes chaffuantes évitent l'utilisation de fours pour la fabrication ou la réparation de composites, indique le dirigeant. Nous mettons aussi au point des chaussures chauffantes. Nous avons une approche volontairement très transversale du marché, et l'innovation se fait à l'interface entre le textile et d'autres métiers comme la métallurgie, la chimie ou l'électronique. »

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Commentaires
a écrit le 19/10/2013 à 22:46 :
Nous vous informons de la création du label Alsace terre textile dont l'objectif est détaillé sur leur site Internet http://www.alsaceterretextile.fr
a écrit le 04/06/2013 à 15:46 :
Est ce que quelqu'un connaitrais le nom d'un ouvrage intéressant traitant sur le sujet de cette "marque France" et son impact sur l'industrie du luxe français.
Merci
a écrit le 22/04/2013 à 15:39 :
On ne peut que se réjouir de voir que l'industrie du textile français n'est pas tombée aux oubliettes. Certains comme BleuForêt sont restés malgré des moments difficiles en termes de mondialisation et de crise économique. Il faut redonner confiance aux Français en ce qui concerne les capacités de leur pays ! Oui, la France est une chance !
a écrit le 14/04/2013 à 13:57 :
On peut aussi noter que certains commerces, font le choix volontaire de proposer autant que possible des textiles le plus souvent possibles fabriqués en France. c'est le cas par exemple du site Bouillon de couture (www.bouillon-de-couture.fr) qui propose désormais uniquement des fils à tricoter fabriqués en France, et parmi les propositions de tissus, de plus en plus de créateurs français.
a écrit le 11/04/2013 à 11:32 :
Dans le bassin drômois, on peut aussi citer comme exemples les chaussons écologiques SOFT'IN (http://www.soft-in.fr/) ou les Jeans et sneakers bio 1083 (http://www.1083.fr/) dont la production vient tout juste de débuter !
a écrit le 10/04/2013 à 15:28 :
Pour la corderie "Meyer-Sans-boeuf", on est en droit d'imaginer que cette société a été associée, d'une manière ou d'une autre, à la préparation de la nouvelle norme européenne, ce qui facilite grandement la mise en oeuvre ultérieure de la dite norme. Les allemands et les anglais sont des champions de ces travaux de normalisation, réalisés à leurs avantages... Le présent article laisse penser que cette réglementation serait tombée, sans prévenir, du ciel...
Ce qui ne retire rien de la compétence et du mérite de cette société.
a écrit le 09/04/2013 à 18:09 :
Je regrette que ces bonnes nouvelles entrainent si peu de commentaires. Ils est bon de savoir que des entreprises relèvent les défis et procurent des emplois. Espérons seulement que devenus riches, elles ne seront pas tordues comme des serpillères au niveau fiscal!

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