Constance Bost, modeuse activiste, lance un défi éthique aux titans du textile

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Constance Bost, 30 ans co-dirige L'Atelier de Couture, griffe de vêtements fabriqués au Vietnam.
Constance Bost, 30 ans co-dirige L'Atelier de Couture, griffe de vêtements fabriqués au Vietnam. (Crédits : DR)
Fabriquer des vêtements abordables en améliorant le sort des ouvriers des "ateliers de misère" en Asie ou ailleurs est possible. Tel est le message que Constance Bost, créatrice de mode, tente de faire passer auprès des dirigeants concernés. Non sans mal...

La mode à bas prix ne justifie aucun Rana Plaza. Non seulement les grands enseignes du textile ont le devoir moral de mettre de l'ordre dans leur approvisionnement pour protéger les ouvriers des ateliers de confections et éviter des catastrophes - comme l'effondrement de cet immeuble bengladeshi qui a causé la mort de 1127 personnes en 2013. Mais elles peuvent le faire sans augmenter outre-mesure le prix final des tee-shirts, robes et pantalons cousus dans ces "usines à sueur".

Cette intuition, Constance Bost, co-fondatrice de la toute jeune marque L'Atelier de Couture, en a fait une certitude qu'elle exprime d'une voix presque chuchotée. Sans hargne, ni rancœur, mais avec beaucoup de conviction. Un discours dont le contenu tranche avec son allure branchée, sa blondeur et son grand sourire qu'elle ne quitte même pas lorsqu'elle raconte ses difficultés à trouver auprès des multinationales de la mode les réponses à ses questions.

Des marges qui explosent

La première : "payons-nous vraiment trop peu nos vêtements?",  cette trentenaire a cherché à y répondre après la catastrophe du Rana Plaza. Alors jeune créatrice d'une marque "éthique" qui emploie des couturières de Saïgon, elle entreprend son enquête. Et recrute pour la mener des étudiantes de Sciences Po, son ancienne école, . "J'avais besoin de leur aide pour apporter une objectivité à ma démarche", explique la trentenaire.

Leurs conclusions visent, entre autres, à prouver que les consommateurs n'ont pas à supporter seuls la moralisation de l'industrie textile. Les plus grandes entreprises, grâce aux économies d'échelle, seraient sans grande peine capables de supporter de meilleurs contrôles de la chaîne d'approvisionnement, voire des hausses de salaire pour les ouvriers. Notamment parce que, "sur une période longue les marges des entreprises du textile n'ont cessé de grimper".

A l'appui de cette thèse, elle avance un graphique (voir ci-dessous) tiré de données de l'Insee signalant une hausse constante de la marge nette moyenne des entreprises textiles depuis 1960. "Certes, il y a eu la crise financière ", admet-elle pour tenter d'expliquer la chute observée depuis 2006 chez H&M par exemple et plus largement, la chute des ventes de textile depuis plusieurs années en France.  Surtout, "doubler les salaires dans ces pays représente une part minime du prix final. Pour un tee-shirt de 29 euros, le prix de la main d'œuvre c'est 17 centimes", lance-t-elle. Un argument souvent pointé par les ONG.

Mémoire d'Indignée

La styliste engagée illustre son propos de quelques chiffres frappants qui, égrenés dans son rapport, confèrent à ce dernier un air de mémoire d'Indignée. Comme celui-ci : "chiffre d'affaires de Walmart = 459 milliards de dollars. PIB du Bangladesh = 140 milliards de dollars". La chaîne de distribution américaine fait partie des premiers donneurs d'ordre dans le pays.

Pour mener son enquête, l'équipe interroge également experts, membres d'associations et représentants de distributeurs impliqués. Quand elle parvient à dépasser les réticences, elle se retrouve souvent face à des "techniciens" dont elle partage souvent les vues. Oui, les critères de sécurité ne sont pas les mêmes au Vietnam ou au Cambodge qu'en France. Oui, les gants de protection restent souvent au placard, les portes coupe-feu ouvertes et les extincteurs inutilisés faute de savoir s'en servir. Oui, il vaut mieux employer un jeune de 14 ans plutôt que le laisser errer dans la rue. Mais cela n'empêche pas de réaliser des audits, de former les équipes et d'apporter une éducation, "des perspectives d'avenir" aux plus jeunes...

Sauf que ce constat réalisé "depuis plus de 25 ans, n'a toujours pas été suivi d'effet". Peut-être, suggère-t-elle, faut-il y voir une conséquence de l'absence de responsabilité juridique des enseignes. Celles-ci dans le cas de Rana Plaza notamment, se présentent en victimes puisque ce sont des fournisseurs qui n'ont pas respecté des consignes de sécurité basiques. Une cadre réglementaire flou, que des députés EELV proposent de modifier. L'inscription d'un "devoir de vigilance" dans la loi, discutée en séance plénière le 29 janvier, le jour où Constance Bost présentait ses conclusions à une poignée de journalistes. L'ancienne étudiante en Affaires publiques pressent déjà le rejet du texte, après un avis négatif en commission. Principal motif : il renverserait la charge de la preuve, et créerait un soupçon de culpabilité que les entreprises devraient se charger de démentir.

"Avec le pouvoir viennent les responsabilités"

Sur ses rapports avec les enseignes, elle raconte :

" Les débats sur la responsabilité des entreprises se pose uniquement en terme de morale car le droit ne dit rien sur cela. Face aux enseignes, je disais : 'd'accord, ce n'est pas de votre faute, le fournisseur vous a menti... mais avec le pouvoir viennent les responsabilités.' Lorsque l'on dit cela dans les entreprises, on n'est pas forcément entendu, malgré le discours sur la responsabilité sociale."

Sa seule révolte lui confère-t-elle une légitimité dans ce combat que nombre d'ONG mènent depuis des années?  "Je connais le terrain. Quand mes interlocuteurs me disent : voilà comment cela se passe dans la réalité, je peux leur dire " 'oui je sais' ", assure l'importatrice autodidacte sensible au sujet depuis son stage à la mission économique française au Vietnam en 2006.

A l'époque, elle rêvait encore de travailler au Trésor "pour changer la vie des gens par l'économie". Mais de retour en France, c'est un peu "par hasard" qu'elle se retrouve directrice adjointe au Nouveau Centre, le parti d'Hervé Morin "sans y être encartée". Elle y reste deux ans puis opère un virage en créant sa propre ligne de vêtements avec une amie.

Des détracteurs pourraient lui reprocher de mener ce combat dans le but pas si éthique de mettre sa propre griffe en lumière... Elle rétorque : " j'aimerai bien parce que ça voudrait dire que le marketing éthique fonctionne !" Sauf qu'apparemment ce n'est pas le cas : "Si je me présente en tant que marque éthique, ce n'est pas du tout glamour, si je dis que je fais des robes en soie, là ça parle aux clientes."

Sensibiliser les patrons

Sur le point de signer avec un grand nom de la vente à distance française, cette maman de deux enfants en bas âge prépare de nouvelles collections. Des pièces en soie fabriquées par des couturières payées "au même niveau que des fonctionnaires au Vietnam", pour 40 heures par semaine de cinq jours et "qui bénéficient d'une protection sociale". Un modèle qu'aucun label ne vante. "Mon label, c'est l'adresse de l'atelier qui est indiquée sur le site", affirme Constance Bost. Elle dit espérer qu'il fasse un jour l'objet d'un contrôle par un organisme de contrôle indépendant ou même une visite de clients.

Pour l'instant, pas question pour l'entrepreneure qui travaille également pour l'association américaine Alliance for Multicultural Community Services de lâcher son entreprise pour se consacrer uniquement à son combat auprès des autres enseignes. Celui-ci n'est qu'un "hobby qui la passionne", et qu'elle rêve de porter désormais auprès des grands patrons de la distribution et du textile comme Inditex (Zara), H&M, Primark, Benetton... En commençant par Vianney Mulliez chez Auchan qu'elle n'a pas encore osé solliciter. Et de conclure:

 "J'aimerais simplement comprendre comment l'on vit une catastrophe comme le Rana Plaza quand on est un super businessman (...) savoir ce que l'on ressent quand des personnes sont mortes en produisant des choses que l'on vend."

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Commentaires
a écrit le 03/02/2015 à 14:34 :
Et sans les fautes d'orthographe dans l'article, ça marche aussi ?
a écrit le 03/02/2015 à 11:34 :
Deux petites remarques: 29 euros le tee-shirt, c'est hors de prix pour la majorité des ménages. Ensuite, c'est quoi cette phrase et que veut-elle dire? "Un discours dont le contenu tranche avec son allure branchée, sa blondeur..." Très étonné pour ne pas dire choqué.
a écrit le 03/02/2015 à 11:32 :
Nous, les blancs européens, sommes les responsables de tous les malheurs du monde. Notre devoir est de sauver ce monde ! Nous sommes plus intelligents et plus riches, il faut donner aux plus pauvres.
Réponse de le 03/02/2015 à 14:38 :
En l'occurrence oui, les entreprises occidentales qui vendent aux consommateurs occidentaux et font produire pour une misère dans les pays les plus pauvres, sont les responsables. Plus riches ? Oui. Plus intelligents ? Sûrement pas.
a écrit le 03/02/2015 à 10:34 :
et si tout cela se fabriquait en France ?
a écrit le 03/02/2015 à 9:49 :
Rien de neuf. Ethique à 30 ans, fric à 40.
a écrit le 03/02/2015 à 9:04 :
Bonjour,
et un grand merci à Constance Bost, c'est une lanceuse d'alerte! Mais elle se bat contre des géants, mais nous sommes plus nombreux! continuons pour qu'il n'y ait plus de sang et de larmes dans nos vêtements.
Bruno Lesteven tisserand

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