"La santé connectée a besoin de confiance accrue pour se démocratiser"

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Dr Guillaume Marchand et Dr Cécile Monteil.
Dr Guillaume Marchand et Dr Cécile Monteil. (Crédits : DR)
Cécile Monteil a créé au début de 2015 Eppocrate, une communauté qui rassemble les écosystèmes des professionnels de santé et des nouvelles technologies avec entrepreneurs, développeurs... Elle porte un regard averti sur les startups et les solutions développées. Guillaume Marchand, est devenu quant à lui un expert de l'e-santé. Sa startup DMD santé, qui propose aux médecins d'évaluer la qualité des applications mobiles, a créé le premier label de ces app' : mHealth Quality. Propos recueillis par Florence Pinaud.

LA TRIBUNE - La e-santé est-elle vraiment en train de révolutionner les pratiques médicales ?

CÉCILE MONTEIL - À l'hôpital public où je travaille, nous n'en sommes pas encore à l'ère du tout digital ou des objets connectés. Les jeunes médecins utilisent leur smartphone pour naviguer sur des sites Internet comme Antibioclic (aide à la prescription d'antibiotiques) ou le Crat [Centre de référence sur les agents tératogènes] (traitements chez la femme enceinte) et téléchargent quelques applications de bases sur les médicaments (type Vidal), les calculs de scores ou le partage d'images (type MedPics). Du côté des patients, un certain nombre a consulté Internet, mais il est encore exceptionnel qu'ils arrivent avec des données d'objets connectés, malgré ce qu'on peut lire dans les médias.

GUILLAUME MARCHAND - Quand un sondage affirme que 26 % des médecins recommandent des objets connectés, je me demande bien comment l'institut a formulé ses questions et défini l'objet connecté. Très peu de médecins ont adopté à ce jour un tensiomètre ou un thermomètre connecté en pratique courante. La démocratisation a besoin de confiance accrue, d'intérêt prouvé.

Que manque-t-il à ces solutions connectées pour intégrer le parcours médical ?

G.M. L'évaluation et l'interopérabilité. D'une part, la majorité des solutions peinent à montrer de vrais bénéfices médicaux dans le cadre du parcours de soins. Les objets connectés souffrent aussi d'un manque total d'interopérabilité, chacun conçoit sa solution en système fermé, sans lien avec les autres et il existe peu de manières de les agréger. À quoi me sert la collecte de data à la maison, si le médecin ne peut pas les intégrer en un clic à mon dossier patient ?

C.M. : Un test mené auprès de 500 patients obèses a montré que l'emploi d'un bracelet connecté et d'un site Internet dédié était moins efficace que l'appel téléphonique régulier d'un nutritionniste.

Que pourraient-elles apporter aux médecins pour être vraiment utiles ?

C.M. Ces outils doivent présenter de vrais avantages pour les médecins (gain de temps et/ou d'efficacité), afin qu'ils aient envie de les recommander, et pour les patients, afin qu'ils les utilisent vraiment. Les données doivent être pertinentes et lisibles en un clin d'oeil. Également, il faut que ces outils démontrent leur valeur ajoutée clinique en termes d'allongement de la durée de vie ou d'amélioration de la qualité de vie. Si les patients hypertendus « connectés » ne vont pas mieux ou ne vivent pas plus longtemps que les patients non connectés, alors on reste dans le domaine du gadget ! Je pense que la maturité du marché viendra par la recommandation professionnelle et par l'accompagnement humain de ces nouveaux outils qui, utilisés seuls, finissent rapidement au fond d'un tiroir !

G.M. Ces objets prendront leur place dans le parcours médical quand ils auront su s'adapter pour regrouper leurs données au sein d'un même dossier numérique. Certaines startup, comme Medeo, développent des outils médicaux capables de se connecter aux logiciels déjà utilisés par les médecins. Ainsi, les data des analyses sont classés directement dans le dossier médical numérique du patient. Je pense que l'adoption pertinente viendra de la recommandation professionnelle, cette tradition d'oralité et de confiance est très importante dans la relation médicale. C'est la raison qui m'a poussé à créer le label mHealth Quality : développer la recommandation en toute confiance chez nos confrères.

Vont-elles finir par bouleverser les pratiques médicales ?

C.M. : Oui, comme toutes les nouvelles technologies telles que l'échographie en cardio ou l'endoscopie en gastro-entérologie. Mais il faut laisser le temps au temps afin de pouvoir sélectionner les outils qui auront réellement fait leurs preuves, ainsi que pour repenser la formation des jeunes médecins avec ces nouvelles données.

G.M. : De plus en plus d'hôpitaux s'équipent de plateformes pour assurer le suivi postopératoire. Les patients reçoivent des questionnaires à remplir au bout de deux, cinq et dix jours pour vérifier qu'il n'y a pas de complications. Suivant les réponses, l'application donne des conseils et peut alerter l'équipe hospitalière. Ces applications de suivi sont intégrées dans le parcours de soins car connectées au dossier du patient et elles répondent à un réel besoin des deux côtés.

Dans le cabinet médical, différentes solutions d'aide au diagnostic via de l'intelligence artificielle à partir de photos de fond d'oeil, de peau ou de tympan sont portées par des startup françaises prometteuses. Mais si les solutions technologiques sont matures, le cadre réglementaire et financier est, lui, presque vide. Cadres de tarification, responsabilité et formation sont très en retard en France.

Quel business model leur permettra de se lancer ?

G.M. : La e-santé déçoit beaucoup d'entrepreneurs qui ne sont pas issus du monde de la santé, parce qu'ils sous-estiment souvent le temps nécessaire à produire une solution à la fois conforme au droit et pertinente sur le plan médical. Cela nécessite du temps, qu'il faut savoir financer pour amener son projet à un produit viable à terme. La question du business model est le point faible de ce nouveau marché : qui finance quoi, et quel est le rôle du pouvoir politique ? La télémédecine commence tout juste à avoir ses premières cotations d'actes et quand les hôpitaux américains investissent 5 % environ de leur budget dans leurs solutions informatiques, les établissements français y consacrent 2%.

Pourtant, l'informatique est un support primordial en termes de coordination et donc de gain de temps. Pour un médecin libéral, le choix d'investir dans ces solutions dépendra aussi de son intérêt en termes de gain de temps et de qualité de soin. Aujourd'hui, ce sont les assurances et les mutuelles qui commencent à investir dans des applications de prévention santé pour réduire les risques de leurs adhérents. Mais cette approche change le paradigme de l'assurance santé. Est-ce qu'on continue à partager les risques ou bien va-t-on vers un système où les patients vertueux qui font attention à leur santé avec des bonnes data issues de leurs objets connectés auront des abonnements moins chers que ceux qui ne jouent pas le jeu ? Une question qui mérite un débat sociétal.

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Propos recueillis par Florence Pinaud.

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Commentaires
a écrit le 14/06/2017 à 14:54 :
"Un test mené auprès de 500 patients obèses "

Et c'est pas fini, je viens lire sur l'autre que McDonald's allait recruter 250.000 salariés grâce à... Snapchat
a écrit le 14/06/2017 à 14:51 :
"La télémédecine commence tout juste à avoir ses premières cotations d'actes"

Cette génération de médecin va avoir un candidat pour eux à l'assemblée.

Stanislas Guerini est le portrait-robot du candidat macronien : diplômé d’HEC en 2006, puis ­cofondateur de l’entreprise spécialisée dans les énergies renouvelables Watt & Home. Il est aujourd’hui directeur général à Elis, groupe de blanchisserie industrielle de 25 000 salariés dans le monde. Sa belle carrière derrière lui, ce fondateur d’En marche ! se lance en campagne comme dans une nouvelle aventure entrepreneuriale, avec les chiffres de son côté puisque Macron y est arrivé en tête au premier tour (36,86 %). Son expérience en entreprise imprègne sa vision politique, à l’instar de sa promesse de mettre en place des « pilotes » pour développer la télémédecine.
a écrit le 14/06/2017 à 11:26 :
"À l'hôpital public où je travaille, nous n'en sommes pas encore à l'ère du tout digital ou des objets connectés."
C'est vrai j'ai pu le constater: j'avais besoin d'une ordonnance urgente de la part d'un hôpital public, et ne pouvant pas me déplacer, j'ai demandé qu'on me l'envoi par mail.
Réponse : on a pas l'habitude de faire ça.
a écrit le 14/06/2017 à 10:24 :
"On" nous rebat les oreilles sur le thème du "lien social", qu'il faut retrouver, entretenir le "lien social". Comment peut-on penser qu'un "lien social" peut se nouer par l'intermédiaire d'un objet. La "santé connectée" ainsi que toutes les applications "connectées"participent à la destruction du "lien social". La vie, c'est le rapport direct aux autres. La vie, sa protection, c'est le travail du médecin. La vie, ça ne passe pas à travers un smartphone. L'écoute, la confiance, c'est "en direct".
a écrit le 14/06/2017 à 10:18 :
"Un test mené auprès de 500 patients obèses a montré que l'emploi d'un bracelet connecté et d'un site Internet dédié était moins efficace que l'appel téléphonique régulier d'un nutritionniste."

Logique, on respectera toujours plus les conseils d'un humain, d'un semblable, que ceux d'une machine, et heureusement.

L'intérêt de la technologie connectée en matière médicale est réel c'est un fait mais comme vous l'avez soulevé, le problème va être de faire comprendre aux concepteurs de ces objets que l'intérêt premier c'est la santé des gens et non la rentabilité financière sinon, si comme dans tous les autres domaines, même le social, la technologie sert d'abord des intérêts financiers les dérives seront exponentielles et l’inefficacité croissante le problème étant que quand un intérêt à été trouvé par des actionnaires, aussi nocif soit il, il est quasiment impossible par la suite de s'en débarrasser.

Une énorme vigilance en amont de tout processus est donc indispensable.

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