Monloubou : « Il faut de bons signaux économiques pour que l'autoconsommation se développe »

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(Crédits : DR)
Philippe Monloubou, président du directoire d'Enedis, qui représente le monde de l'entreprise lors de The Village, commente la transformation profonde que traverse le secteur de l'énergie, et notamment l'émergence de l'autoconsommation.

LA TRIBUNE - On observe une aspiration croissante des particuliers, des collectivités et des entreprises à une consommation plus durable et plus locale, y compris en matière d'énergie. Comment l'opérateur de réseau de distribution que vous êtes répond-il à ces nouvelles attentes ?

PHILIPPE MONLOUBOU - Le véritable moteur des évolutions actuelles est la capacité à produire une énergie décentralisée de qualité et à un coût accessible. Cette aspiration, qui se vérifie partout, est rendue possible grâce aux énergies renouvelables et aux réseaux intelligents.

J'ai été amené il y a quelques mois à participer à une rencontre avec la ministre indonésienne de la Pêche lors du déplacement d'une délégation emmenée par François Hollande. Le maintien de la chaîne du froid sur les milliers d'îles de l'archipel est un enjeu majeur pour le secteur. Or aujourd'hui, il est possible de remplacer le vieux groupe diesel par des moyens de production d'énergies renouvelables et locales qui sécurisent l'alimentation en électricité de qualité à un coût acceptable. Les bénéfices sont économiques, mais aussi sociétaux. En effet, en développant une activité autour de la pêche, les îliens ne sont plus contraints d'émigrer vers la capitale.

On assiste à un changement de paradigme concernant l'accès à l'énergie, qui implique une évolution du modèle économique et mobilise de nouveaux modes de financement.

Cet exemple illustre le rôle des smart grids dans des zones totalement déconnectées du réseau. Qu'en est-il dans les zones urbaines ?

Dans les zones urbanisées des économies peu développées, les smart grids permettent d'accélérer la modernisation des réseaux sans atteindre les niveaux d'investissement qu'ont connus les pays développés. Dans les marchés matures, ils favorisent un accès massif aux énergies renouvelables et le développement des véhicules électriques, tout en apportant de la flexibilité. De façon générale, dans les économies développées, les réseaux intelligents permettent de mieux équilibrer les niveaux d'investissement et sont une condition sine qua non à l'amélioration de l'efficacité énergétique. Au-delà de l'autonomie, les consommateurs aspirent surtout à mieux maîtriser leur consommation et les collectivités veulent être en mesure de faire des choix pertinents en termes d'investissement ou de subventions, de corrélation entre leur politique de logement et de mobilité, etc. Les compteurs intelligents tels que Linky sont autant de capteurs de données qui peuvent les y aider.

Enedis est devenu un producteur important de données. En quoi cela modifie-t-il la nature de vos relations avec les collectivités ?

La loi a logiquement fait évoluer les responsabilités des collectivités vers une prise en charge plus directe de leur politique énergétique. En tant qu'opérateur du big data, nous mettons nos données à leur disposition. Alors que nous leur fournissions autrefois des données de consommation à la maille de la commune, nous répondons aujourd'hui à des attentes, voire des demandes, nettement plus exigeantes. Nous ne sommes plus seulement un gestionnaire d'infrastructure, mais partie prenante de cette nouvelle dynamique. Aujourd'hui, nos données peuvent être transformées, croisées avec d'autres... Certaines collectivités mettent en place des plateformes auxquelles elles nous demandent en général de participer. Nous avons aussi contribué à la création d'une agence des données des distributeurs d'énergie. L'équilibre que nous assurons entre le national et le local est renforcé par notre capacité à prendre en compte les particularités locales, aussi bien rurales qu'urbaines.

Certains ont l'ambition de s'affranchir totalement du réseau électrique, par exemple à l'échelle d'un immeuble dont les occupants s'échangeraient de l'électricité via une technologie Blockchain. Que devient le rôle de l'opérateur de réseau dans ces conditions ?

Dans l'hypothèse d'un immeuble qui souhaiterait devenir autonome, une question se pose : qui serait garant que chacun puisse accéder à l'électricité quand il le souhaite, dans des conditions durables et pérennes et à un coût acceptable ? Dès lors que le réseau existe, c'est plutôt notre rôle. Aujourd'hui, le réseau doit offrir les possibilités de développer ce type d'expérience. C'est d'ailleurs le sens du projet que nous menons à Perpignan. Nous sommes des facilitateurs de l'autoconsommation, notamment grâce au compteur Linky, qui permet de comptabiliser aussi bien l'électricité consommée que celle produite et injectée dans le réseau le cas échéant.

Sans aller jusqu'à s'affranchir du réseau, le développement de l'autoconsommation fait mécaniquement baisser le volume d'électricité transporté par Enedis. Quelle incidence cela a-t-il sur votre rémunération ?

Aujourd'hui, le Turpe (tarif d'utilisation des réseaux publics d'électricité) est essentiellement fonction du volume de consommation, et nous demandons à ce qu'il soit davantage lié à la puissance de l'installation, comme c'est le cas dans d'autres pays. La Commission de régulation de l'énergie (CRE) a jusqu'à présent estimé que l'autoconsommation était encore insuffisamment développée pour justifier de modifier sa structure, mais la réflexion est en cours pour l'autoconsommation collective et des évolutions ont déjà eu lieu pour l'autoconsommation individuelle. Il est important de donner les bons signaux économiques pour que l'autoconsommation se développe sur de bonnes bases.

Comment vous positionnez-vous par rapport à la fin possible des tarifs réglementés de vente d'électricité, comme cela est d'ores et déjà prévu pour le gaz ?

La fin des tarifs réglementés est en effet prévue dans le cadre du Clean energy package européen. Mais dans la composition de ces tarifs, qu'ils soient réglementés ou non, le Turpe restera fixé par le régulateur et péréqué conformément au choix politique de la solidarité nationale opéré par la France.

Quel impact ont ces évolutions actuelles de la production et de la consommation d'énergie sur les investissements d'Enedis ?

Le développement des énergies renouvelables décentralisées implique des investissements de réseaux, qui sont anticipés et intégrés à une programmation pluriannuelle grâce aux schémas régionaux de raccordement au réseau des énergies renouvelables. Il s'agit à la fois d'un renforcement classique du réseau et d'un développement des réseaux intelligents.

On est passé d'une industrie du temps long et d'une linéarité des investissements basés sur la croissance de la consommation et sur une énergie centralisée à une industrie plus systémique et en temps réel.

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a écrit le 13/09/2017 à 12:22 :
Quand le signal sera déjà audible, j’ai bien peur qu'en économie de marché il ne soit trop tard pour agir. D’autant plus que nous sommes au cœur d’une phase d’innovations technologiques majeures (smartgrids, blockchain, netmetering, netbilling, etc…). Sinon de disruption, puisqu’il est question de collaboratif, de comunity, de transversal, de gré à gré, …
L’avenir sera aussi dicté par la concurrence et le benchmarking, que ce soit à travers la régionalisation, entre membres de l’UE électriquement interconnectés et au niveau mondial, vu les capitaux nécessaires et l'optimisation de la production industrielle.

A propos de comparaison, pour ceux qui suivent les débats actuels sur l’autoconsommation (http://autoconsommation.cre.fr/index.html), d’après un intervenant de l’instance de régulation italienne de l’énergie : la France compte au plus 30000 auto-consommateurs, contre 750000 pour l’Italie. C’est un signal très parlant, sinon inquiétant.
De toute manière, autoconsommation ou injection réseau, le bilan n’est pas très réjouissant :
pour le moment avec à peine 7 ,1 GW installés en photovoltaïque à fin 2016 (https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/solaire), la France est en retard sur ses objectifs fixés dans le cadre de la PPE à 10,2 GW pour fin 2018.
- par comparaison, l’Allemagne est à 42 GW installés en photovoltaïque,
- le Royaume-Uni est quasiment au même niveau que la France. D’ailleurs leurs objectifs sont plus ambitieux 22 GW d'ici à 2020, alors que la France avait prévu 15 GW dans le cadre du SRCAE et a depuis revu les objectifs à la hausse dans le PPE (entre 18 et 20 GW).
Certes le modèle énergétique Français est atypique, en raison de la centralisation et de la quasi monoproduction, mais rien ne garantit que ce modèle survivra aux évolutions en cours. Ce n’est pas spécifique à la France, mais d’autres pays tels les USA arrêtent les frais plus rapidement. De toute façon on devra s’adapter à bien d’autres enjeux en termes de maitrise des flux, des coûts et des datas.
L’intégration des énergies renouvelables est quasiment un cas d’école, qui aurait pu être une opportunité pour travailler sur la meilleure répartition ou décentralisation. Cela risque de se transformer en handicap si l’on ne maitrise déjà pas l’intégration au réseau de quelques malheureux panneaux solaires de faible puissance.
On a surtout de sérieuses raisons de s’inquiéter pour la suite, car le développement des véhicules électriques va engendrer de tels chamboulements en termes de besoins et de puissance soutirée, qu’ils ne pourront être compensés sans une forte adaptabilité et une réelle décentralisation pour faciliter la mise en adéquation entre production et consommation.
Soit dit en passant, le problème de l’autoconsommation pour de l’habitat collectif est quasi anecdotique, du moins en termes de puissance électrique productible, en raison de la faible surface de toiture disponible. C’est généralement de l’habitat vertical, avec une forte densité de population pour un faible encombrement au sol. C’est mieux que rien, mais cela doit à peine couvrir la consommation des parties communes.
a écrit le 13/09/2017 à 9:22 :
Bref l'autoconsommation ça fait plus de 10 ans que nous sommes prêt technologiquement et on ne voit toujours rien arriver, on comprend surtout que l'autonomie est freinée des deux pieds par nos dirigeants économiques et politiques.

Plus les gens sont indépendants et plus ils remettent en question toutes les autres dépendances que la société leur impose.

C'est surtout un empêchement idéologique que l'on transforme par un classique détournement sémantique en problèmes techniques ou structurels.

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