Quelques leçons à tirer du cas irlandais

Depuis 2008, l'Irlande est engagée dans une bataille de titans : aller au bout d'une phase de réajustement de son économie portant sur 20 % du PIB, d'ici à 2015. Premier bilan à mi-combat. D'autres pays de la zone euro pourraient s'en inspirer, même si les spécificités de l'économie irlandaise la situent un peu à part sur l'échiquier européen.
Sur un marché à Dublin / Copyright Reuters
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Petit retour en arrière : entre 1985 et 1997, l'Irlande connaît une période de forte croissance. Au cours des années 1980, le PIB augmente en moyenne de 2,5 % par an. Pendant la seconde partie des années 1990, il grimpe au rythme de 9,75 % par an, essentiellement grâce au boom des exportations. Le revenu par habitant augmente de façon spectaculaire : il représentait les deux tiers de la moyenne européenne dans les années 1980, et l'a allègrement dépassée au début des années 2000. À partir du milieu des années 2000, la demande domestique devient le principal moteur de la croissance, ce qui déséquilibre le « modèle » irlandais d'origine. La compétitivité commence à diminuer, sous l'effet d'une appréciation de 10 % de « l'euro-livre irlandaise » entre 2000 et 2008. L'indicateur global de compétitivité du pays, prenant en compte aussi l'évolution des prix intérieurs, se dégrade de plus de 20 % sur la période. En outre, à partir de 2005-2007, l'économie irlandaise devient dépendante du boom de l'immobilier et de la construction de logements neufs, est passée de 30 000 unités en 1995 à plus de 80 000 en 2005, 90 000 en 2006 et 78 000 en 2007. À titre de comparaison, on sera à environ 10 000 cette année...À partir de 2008, la construction s'effondre, ce qui anéantit le seul moteur de la croissance de l'économie, et créé un problème majeur pour les banques. Le stock de crédits détenus par les ménages et les entreprises non financières a augmenté au rythme de 30 % par an entre 2004 et 2006. Grâce à des taux d'intérêts réels négatifs au cours de la période 2000-2006, les banques irlandaises ont prêté au-delà de leurs dépôts, devenant ainsi dépendantes du marché interbancaire international. Et entre 2005 et 2009, à cause du ralentissement de la croissance, l'État irlandais a emprunté l'équivalent de 4,5 % du PIB chaque année. On connaît la suite : effondrement de la consommation et des recettes fiscales, déficit public qui grimpe à 11,5 % du PIB en 2009, et 10,9 % en 2010, recapitalisation forcée des banques de l'ordre de 16,5 milliards d'euros, qui s'accompagne d'une réforme drastique du secteur bancaire. Mais en dépit des mesures prises par les pouvoirs publics à partir de 2008 (lire les « Repères », ci-contre), il devient évident en 2010 que l'Irlande ne peut pas empêcher une hausse insupportable des taux sur ses émissions souveraines. D'où la mise en place au second semestre de cette année du plan de soutien de 85 milliards d'euros (dont 67,5 milliards fournis par l'Union européenne et le FMI, par divers mécanismes). Quel bilan tirer de l'ensemble de ces mesures ?

- Le PIB a connu une hausse de 0,7 % en 2011, première année de croissance depuis 2007
Les différentes estimations publiées ce printemps et émanant de l'OCDE, de la Banque centrale d'Irlande, de la Commission européenne ou du consensus des économistes de Reuters, prévoient une croissance entre 0,5 et 0,9 % en 2012 et de 1,9 à 2,2 % en 2013.

- La restructuration des banques commence à porter ses fruits
Le deleveraging a atteint 46 milliards d'euros en deux ou trois ans, leurs activités ont été redimensionnées en fonction des dépôts domestiques, qui ont atteint 140 milliards d'euros à la fin de 2011. Le montant de la garantie de l'État sur le secteur bancaire a fondu de 375 à 93 milliards d'euros, ce qui indique une amélioration du coefficient de risque.

- La balance des paiements, dont le déficit atteignait 5,6 % du PIB en 2008, est redevenue positive à 0,5 % du PIB en 2010 et l'est encore en 2011
L'excédent devrait atteindre 3,7 % du PIB en 2015.

- Le coût de la dette publique se stabilisera à un peu moins de 16 % des recettes de l'État entre 2013 et 2015
La dette atteindra son maximum en 2013 (120 % du PIB) et commencera à décliner à partir de 2015, le budget de l'État devant retrouver un excédent primaire à partir de 2014. L'objectif d'un déficit public à 3 % du PIB a été cependant reporté de 2014 à 2015, après négociation avec la Commission et le FMI.

- Les investissements étrangers ont atteint un niveau record en 2011, ce qui marque le retour en Irlande des entreprises de high-tech, nord-américaines notamment
Les exportations ont augmenté de 4,1 % en 2011. L'amélioration de la compétitivité du site de production Irlande est en bonne voie, avec une baisse du coût horaire du travail entre 2009 et 2013 évaluée à 22 % par rapport à la moyenne européenne, selon les calculs de la Commission, soit plus du double de ce qui est attendu en Grèce.

- Le point noir reste l'emploi
Le taux de chômage a atteint un pic de 14,4 % en 2011 et est resté à ce niveau au cours des quatre premiers mois de 2012. Près de 330 000 emplois ont été détruits depuis la seconde moitié de 2007, notamment dans la construction, la distribution et l'industrie.

La situation de l'Irlande reste donc fragile. Mais l'on voit que des points positifs émergent. « Nous sommes en train de restaurer les fondamentaux de notre économie, ceux que nous n'aurions jamais dû perdre, et qui reposent sur les exportations, la compétence de notre main-d'?uvre et les investissements étrangers, commente John Moran, secrétaire général du ministère des Finances irlandais. La composante internationale de notre croissance est un atout pour les entreprises irlandaises, et c'est de là que nous devons redémarrer. Les Irlandais ont accepté de lourds sacrifices, ils viennent néanmoins de voter en faveur de l'Europe et de l'euro, ils attendent juste que les premiers éléments d'amélioration ne soient pas gaspillés. Il faut donc retrouver le chemin d'une reprise de la demande intérieure et surtout de davantage de croissance en Europe. »

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Repère

2008 : Depuis juillet 2008, les mesures prises par le gouvernement ont permis de réduire les dépenses de près de 21 milliards d'euros, soit 13 % du PIB actuel, en même temps que d'améliorer les recettes.
2009 : Mise en place en 2009 d'un prélèvement sur les retraites du secteur public, soit 2 milliards d'euros de recettes nouvelles par an.
2010 : Diminution de 4 % des indemnités de chômage et de 10 % des allocations familiales à partir du budget 2010.
2008-2015 : Réduction globale de 20 % de l'ensemble des salaires du secteur public sur la période 2008 à 2015, dont les effectifs à cette date devraient chuter de 13 %. Réduction de 44 % du salaire net du Premier ministre et de 40 % du salaire net des ministres. Fixation d'un plafond de rémunération de 250 000 euros pour les dirigeants des entreprises publiques.

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Programme de financement irlandais (en milliards d'euros)

Mécanisme européen de stabilité financière (MESF) 22,5
Fonds monétaire international (FMI) 22,5
Fonds européen de stabilité financière (FESF) 17,7
Réserves propres 17,5
Royaume-Uni 3,8
Suède 0,6
Danemark 0,3

 

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