Europa City : 20000 emplois suspendus à... une gare

<b>LE PROJET - </b>Le géant de la distribution veut construire à Gonesse, dans le Val d'Oise, Europa City, un centre commercial, de culture et de loisirs du XXIe siècle.<br /><b>L'ENJEU - </b>Le groupe prévoit d'investir 1,7 milliard d'euros, ce qui permettrait de créer 20 000 emplois. à condition que la gare prévue près du site soit réalisée avant 2025, afin d'y acheminer les 20 à 25 millions de visiteurs attendus par an. Mais personne ne lui donne aucune garantie.
Eblouissement de lumière sur la gigantesque rambla méditerranéenne du projet de l'équipe d'architectes Valode Pistre avec Michel Desvigne, EGIS, IOSIS  ELIOT H. / DR
Eblouissement de lumière sur la gigantesque rambla méditerranéenne du projet de l'équipe d'architectes Valode Pistre avec Michel Desvigne, EGIS, IOSIS ELIOT H. / DR

Vianney Mulliez veut une gare. Pas une grande, pas forcément une luxueuse, n'importe quelle gare, pourvu qu'elle soit à Gonesse, dans le Val d'Oise. Dès que les pouvoirs publics lui confirmeront la création de cette gare, le président du groupe Auchan investira 1,7 milliard d'euros dans le Triangle de Gonesse pour lancer Europa City. Une opération qui permettra de créer quelque 20?000 emplois, quand même !
Officiellement cette gare a été planifiée : elle se situe sur une ligne d'une dizaine de kilomètres qui devra être créée dans le nord de Paris, entre Villiers-le-Bel et le Parc des expositions de Villepinte.
Son coût n'est pas exorbitant : entre 320 et 350 millions. Mais elle permettra aux touristes et clients d'arriver à Europa City à partir de Roissy, et aux Parisiens d'arriver (en 20 minutes) par le RER D passant à Châtelet. Comme Vianney Mulliez compte amener chaque année entre 20 et 25 millions de visiteurs dans son centre commercialo-touristico-culturel, les moyens de communication sont vitaux. Officiellement, la gare prévue par l'État et la Région doit être ouverte en 2020. Et comme le dit Daniel Canepa, le préfet d'Île-de-France, « rien ne me permet de dire qu'il y a une modification de calendrier ».Sauf que... c'est là une version diplomatique. Daniel Canepa avoue également qu'« il peut éventuellement exister un problème de phasage ». Dans la bouche d'un préfet de région, cela signifie qu'il n'est pas vraiment sûr de son coup. Car Cécile Duflot, ministre de l'Égalité des territoires et du Logement, en charge du Grand Paris - et donc ministre de la gare de Gonesse - peut par exemple être tentée de modifier les priorités dans l'ordre de construction des différentes lignes du métro automatique Grand Paris Express. Et donc retarder Gonesse. De fait, Cécile Duflot doit tenir compte, d'une part, des associations d'écolos qui, dans le Triangle de Gonesse, protestent contre les 80 hectares du projet au milieu des cultures, et, d'autre part, com-poser avec les inéluctables économies budgétaires. La ministre a donc deux bonnes excuses pour retarder Gonesse, afin de séquencer comme elle le souhaite la construction de ces lignes de métro qui, à l'origine, devaient être réalisées d'un seul coup pour un montant de 20,5 milliards d'euros. Christophe Dalstein, en charge du projet Europa City, a longuement discuté avec Manuel Flam, le directeur de cabinet de Cécile Duflot. Il n'en est pas ressorti avec sa gare...

L'épuisant marathon de Christophe Dalstein

Il va essayer à Bercy car les financements de ces lignes doivent être validés en 2015. Pas évident. Jérôme Cahuzac, le ministre du Budget, veille sur les comptes publics ! D'autant que d'ici à 2015, d'enquête publique en discussion autour du schéma directeur de l'Île-de-France (il doit être adopté fin 2013 par le Conseil régional), les polémiques, débats stériles et révisions vont fleurir.
Au fil des mois, la situation est devenue légèrement kafkaïenne. Certes, tous les élus du territoire, quel que soit leur bord politique, soutiennent Auchan. « Plus le temps passe, plus nous gagnons en crédibilité, explique Christophe Dalstein. Mais c'est long. Je dois négocier en permanence avec la Société du Grand Paris, l'Établissement public d'aménagement Plaine de France - 17 communes en Seine-Saint- Denis et 23 dans le Val d'Oise?! -, le conseil général du Val d'Oise, la Communauté d'agglomération de Val de France, la mairie de Go-nesse... tous ont leur propre calendrier, leurs propres impératifs. » Christophe Dalstein ne l'avouera jamais, mais son marathon est épuisant. Il propose un projet majeur de développement pour l'Île-de-France, ne demande pas un centime à quiconque, peut créer de 10?000 à 12?000 emplois pendant la construction et autant ensuite en exploitation, et, parfois, il a l'impression de... déranger.
Auchan, en l'occurrence sa filiale immobilière Immochan, a pourtant choisi ce terrain parce que Jean-Paul Huchon, le président de la Région, lui avait indiqué que son urbanisation était votée par le Conseil régional (y compris les Verts) et que, comme il est également président de l'EPA Plaine de France, il suivrait le dossier avec attention. Malgré cela, Auchan attend toujours sa gare. « Auchan a les reins solides, explique Christophe Dalstein, et nous sommes prêts à comprendre que la gare ne puisse pas voir le jour en 2020 ou 2021. Mais si elle ne sort de terre qu'après 2025, nous laissons tout tomber. Aucun groupe privé ne peut se permettre de travailler sur une hypothèse aussi longue. En plus, nous n'irons nulle part ailleurs, l'investissement se fera à Gonesse, ou ne se fera pas. » Auchan n'ira donc pas à Aulnay-sous-Bois sur le site que PSA s'apprête à quitter. Gérard Ségura, le maire socialiste d'Aulnay, a bien tenté de convaincre Auchan, mais la gare n'est pas construite là-bas non plus, et si jamais elle l'était, elle serait à plus de 500 mètres de la future friche industrielle. Les familles Mulliez et Peugeot ne feront donc pas affaire sur ce coup-là. Elles ne se sont même pas rencontrées.
L'affaire de la gare est d'autant plus importante que si Europa City ne se fait pas, les autres projets prévus sur Plaine de France risquent également de rester lettre morte. Pour l'instant ce territoire, quasi désindustrialisé, avec un habitat urbain fortement dégradé et victime d'un « urbanisme social hâtif », selon la formule pudique de Jean-Paul Huchon, coincé entre deux autoroutes et à côté d'un immense aéroport, n'est pas un site dont l'attractivité saute aux yeux. Le développement se faisant essentiellement avec des plates-formes logistiques, donc du trafic et des camions, l'attractivité n'en est guère augmentée. « Mais Europa City ou pas, le Triangle de Gonesse sera industrialisé, autant débloquer le projet le plus créateur d'emplois et le plus étonnant », explique l'un des nombreux consultants qui travaille sur le dossier. Car Europa City est vraiment un projet surprenant et souvent mal compris.
Lorsqu'elle avait pris ses fonctions, Cécile Duflot avait ainsi lancé que le Grand Paris n'était pas l'endroit pour des « Dubaï sur Seine ». Elle visait vraisemblablement Auchan. Mais Europa City n'a rien à voir avec les immenses malls bling bling des Émirats. Europa City n'est ni un centre commercial, ni un mall.

Un projet toujours en mouvement

C'est en fait le plus grand (et vraisemblablement le plus cher) laboratoire au monde sur la consommation des 20, 30 ou 50 ans à venir. Auchan est parti de l'idée que les centres commerciaux allaient un jour mourir, victimes d'Internet. La marque a ensuite posé l'hypothèse que les consommateurs ne se déplaceraient plus jamais dans des centres commerciaux, à moins d'y vivre une expérience étonnante et d'y faire autre chose que d'acheter des petits pois. De manière tout aussi étonnante, Europa City n'est pas un projet fini mais un « work in progress ». Entre le moment de sa conception et aujourd'hui, il a évolué. Mieux, depuis l'article paru dans La Tribune en juin 2012, il a encore évolué. Et d'ici à 2015, il aura encore changé. Europa City mélange culture, loisir et grande consommation, le Cirque du Soleil et les tomates bio, les musées et les produits en direct de Bulgarie ou de Lettonie.
Aujourd'hui, son organisation est prévue sous forme de séquences, la thématique étant « l'Europe des sensations » ou tout se regroupe en fonction des ambiances. Cela va de Pop City la populaire, à Hype City (l'Europe d'exception et de la création) en passant par Party City (la fête), Smart City (l'hyper connectivité), Zen City (comme son nom l'indique) ou Xtreme City (ambiance électrique, culture underground et X-games). En 2022, ce sera peut-être différent. Europa City est un projet qui se nourrit des autres : lors du prochain conseil scientifique, en octobre, Andrea Colantonio, de la London School of Economics, viendra par exemple détailler les effets des JO sur East London, et Patrice Geoffron, de Paris Dauphine, détaillera les perspectives d'emplois liées au projet, environ 20.000. Douze mille directs sur le futur site et 8.000 induits : une proportion minimaliste, car bien en dessous de ce qui s'est réellement passé à Marne-la-Vallée où un emploi créé chez Disney en a induit 2,7. Ça ne vaut pas une petite gare ?

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Villages Nature, l'autre grand projet privé francilien

C'est le deuxième projet privé le plus important en Île-de-France, même si, en taille, il est très loin d'Europa City : 700 millions d'euros vont être investis par une filiale commune de Disney et de Pierre & Vacances pour la création d'une sorte de méga Center Parc contigu à Eurodisney. Son nom : Villages Nature. Il devrait être livré en 2016, mais la commercialisation des appartements comme des lieux d'attraction va débuter cet automne. L'idée a germé en 2003, a été confortée lors de la convention Disney avec l'état en 2010. Depuis, d'enquêtes en débats publics (six, au cours des six derniers mois), la procédure a suivi son cours et le préfet a donné son « imprimatur » cet été. Les associations écologistes ont protesté (le projet s'étend au total sur 259 hectares pris sur des terres agricoles) mais les Verts au Conseil régional d'Île-de-France ont laissé passer. Pour l'anecdote, c'est la mère de Cécile Duflot qui avait pris la tête de la contestation en Seine-et-Marne.
Si les Verts se sont abstenus, c'est vraisemblablement par réalisme : Villages Nature est un projet respectueux de la nature (c'est même sa raison d'être), sera un site entièrement géothermique (empreinte carbone nulle) et surtout c'était ça ou bien, comme dans le Triangle de Gonesse, le site aurait été couvert de plates-formes logistiques et de gros camions, car il se situe au pied d'un échangeur routier. En prime, 1.600 emplois seront créés. Le projet touristique : des appartements, comme sait le faire Pierre & Vacances, avec Center Parc, avec des lieux de loisirs tels que Disney sait les concevoir. 900.000 touristes sont attendus chaque année (ce qui est loin des 16 millions de Disney), mais des touristes qui, lors de leur semaine de vacances, passeront au moins une journée chez Mickey et une autre à Paris. A priori, les deux ADN conjugués de Disney et de Pierre & Vacances laissent augurer d'une réussite du projet.

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Commentaires 2
à écrit le 22/10/2012 à 16:54
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On se rend compte que les "20 000 emplois" en question sont en réalité 11 500 après ouverture. Car on additionne les emplois du chantier (très surestimés) qui vont s'étaler sur 3 ans et qui seront occupés par le personnel des entreprises (avec à la m...

le 23/09/2014 à 17:51
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Il faut aussi compter les emplois qui vont disparaitre, comme à chaque ouverture de ce genre de zones commerciales.

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