« Il faut coopérer pour régler les problèmes collectifs de la planète »

La mobilisation des énergies collectives pour servir l'intérêt général à l'échelle planétaire, telle est l'ambition du think tank Convergences. Jean-Michel Severino, son président, nous parle de cette « utopie raisonnée », déjà riche d'expériences positives.
Jean-Michel Severino, président de Convergences.
Jean-Michel Severino, président de Convergences. (Crédits : DR)

LA TRIBUNE - Quel est le modèle économique et social défendu par Convergences ?

JEAN-MICHEL SEVERINO - La vocation de Convergences n'est pas de révolutionner l'économie capitaliste ni de s'y substituer ! Pas plus que l'économie alternative n'a vocation à traiter tous les enjeux. Ce qui nous intéresse, c'est de mobiliser les énergies collectives au bénéfice de l'intérêt général. Aujourd'hui, quasiment tous les problèmes collectifs de la planète doivent être abordés avec une approche convergente, puisque, pour diverses raisons, ils sont hors de portée des États, des acteurs associatifs, du monde de l'industrie et de la finance. Il s'agit, enjeu par enjeu, de trouver une façon de structurer l'action collective, pour que les acteurs franchissent les limites du silo dans lequel ils se trouvent et construisent ensemble des solutions - nombre d'innovations naissent ainsi - qui vont être efficaces.

Le réchauffement climatique est un bon exemple d'un enjeu qui exige cette structure collective. De même que le sida. Nous n'avons pas totalement gagné la bataille contre l'épidémie, mais d'énormes progrès ont été faits en trente ans, grâce aux mouvements citoyens, à la structure du financement, regroupant fonds publics et privés, au fait que l'industrie pharmaceutique a fait évoluer le droit de propriété des brevets, et enfin, au fait que d'autres acteurs ont transformé les comportements dans la société.

Ce qui m'incite à dire que si cette cocréation, visant à la résolution d'un grand sujet d'intérêt général, n'a pas transformé l'économie mondiale - ce n'était pas l'objet, d'ailleurs - elle a eu des répercussions à l'échelle de la planète. Même chose pour la microfinance. Elle a pris, au niveau international, une place importante, et même extrêmement importante dans certains pays. Enfin, dernier exemple, dans les pays européens et particulièrement en France, les entreprises coopératives et mutualistes, emblématiques d'un système social et solidaire, représentent déjà une part importante du PIB.

Convergences s'intéresse aussi à l'innovation, sous toutes ses formes...

Au-delà des innovations en matière de communication, essentielles pour nous - puisque la façon collective de résoudre les problèmes que nous adoptons implique forcément de bien communiquer -, nous nous intéressons aux innovations sociales, parce qu'elles peuvent apporter une réponse nouvelle à certains enjeux : je pense au vieillissement, avec des projets comme Abitare Solidale en Italie, qui promeut la cohabitation intergénérationnelle et renforce les liens sociaux pour les seniors, ou encore à la mobilité, avec Wimoov, qui accompagne les personnes fragiles dans leur déplacement.

Nous nous intéressons également aux innovations financières, elles aussi porteuses de solutions - fussent-elles partielles - à des problèmes sociétaux. Ainsi, la microfinance peut permettre à un chômeur de s'auto-employer, tandis que l'investissement à impact social pourra éviter la récidive à des délinquants ou le placement d'adolescents à risques médico-so-ciaux en soins de santé. Nous tentons ainsi de trouver des formes d'innovation qui permettent d'aller plus loin que le lucratif et le non-lucratif, pour que les deux modèles se mélangent et aient une portée plus grande.

Enfin, nous nous intéressons également à la reverse innovation, autrement dit, une innovation née dans les pays pauvres et qui conquiert ensuite les pays riches d'où l'idée d'inversement. Cela pourrait être le cas des paiements mobiles. Pour l'instant, les cartes de crédit, dans les pays riches, empêchent les paiements mobiles de se développer. Pourtant, ils sont bien moins onéreux qu'une carte attachée à un compte bancaire. Cette innovation, fruit de la coopération - toujours la convergence - entre des opérateurs télécoms et des organismes de microfinance, était destinée aux personnes les plus pauvres, qui se trouvent en bas de la pyramide, dans les pays en développement. Après avoir « incubé » dans un milieu favorable, elle est appelée à devenir universelle.

La microfinance a-t-elle un potentiel en France ?

Un très grand potentiel ! Pour l'instant, ce qu'on appelle la solidarité active - y compris l'apport de la microfinance pour créer sa petite entreprise - n'est pas la priorité du gouvernement français, même si des progrès ont été faits, avec le statut d'autoentrepreneur ou la possibilité de cumuler aides et emploi. C'est la solidarité passive - le système de protection sociale et de transferts tel que les indemnisations chômage -, qui reste la norme. Mais nous commençons à en atteindre les limites. De plus, une partie de la population touchée par le chômage ne veut pas ou ne peut pas se satisfaire de l'inactivité. Dans ces conditions, la solidarité active, avec la microfinance, a toute sa place, puisque les candidats à l'auto-emploi n'ont que peu de chances de trouver auprès des banques les fonds pour lancer leur petite entreprise.

D'ailleurs, malgré les limites dont je viens de parler, les initiatives de microfinance, telles que celle de l'Adie, connaissent déjà un certain succès en France. Dans les pays pauvres, en l'absence de système de transferts sociaux, la microfinance est un outil fantastique pour répondre aux problèmes de subsistance. Elle peut l'être aussi pour les pauvres des pays riches. De plus, en trente ans d'expérience, nous observons un impact significatif, d'autant qu'elle permet d'amener progressivement les bénéficiaires sur le terrain de l'initiative économique traditionnelle.

Parmi tous ces acteurs, le rôle des femmes n'est-il pas significatif ?

Absolument. Les femmes représentant une portion significative des populations déshéritées de la planète, et ayant des charges et des responsabilités familiales très importantes, elles sont souvent des leviers clés dans l'univers des innovations sociétales. D'ailleurs, la microfinance a d'abord été un mouvement féminin. Et l'on peut dire la même chose de la lutte contre le sida : la place des femmes dans cette politique a été centrale. Si l'on réussit à gagner cette bataille, ce sera grâce aux femmes, qui subissent les conséquences de l'épidémie, mais aussi par qui passent l'éducation, les contraintes de comportement qu'elles peuvent imposer à leur partenaire, sans oublier qu'elles sont souvent majoritaires dans le corps médical. Enfin, en ce qui concerne le paiement mobile, là aussi, ce sont les femmes qui ont été, grâce à la microfinance, au démarrage de cette innovation.

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