« Les déchets sont une mine de matière à exploiter ! » Antoine Frérot, Véolia Environnement

Les professionnels du recyclage sont au coeur de l'économie circulaire, où les déchets des uns deviennent les ressources des autres. Comme tous les acteurs économiques, il leur faut trouver le modèle pour financer leurs innovations et faire évoluer leurs métiers. Antoine Frérot, président-directeur général de Veolia Environnement, détaille ici les enjeux de cette économie.

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Antoine Frérot, PDG de Veolia
Antoine Frérot, PDG de Veolia (Crédits : reuters.com)

La Tribune : De quelle façon Veolia est-elle concernée par l'émergence de l'économie circulaire ?

Antoine Frérot. L'économie circulaire, qui est au coeur même de l'évolution des métiers liés à la protection de l'environnement, donc ceux de Veolia, va se développer pour plusieurs raisons. La tension sur les ressources naturelles va s'accroître, notamment sous l'effet de la demande des populations de pays émergents, qui aspirent à un mode de vie occidental. Les prix de ces ressources ne vont cesser d'augmenter. Or, la première mine de matières, au XXIe siècle, ce sont les déchets des pays développés. Et nous avons, chez nous, des solutions pour exploiter cette mine.

Quelles évolutions technologiques favorisent l'avènement de cette économie circulaire ?

Sur le plan technologique, l'innovation se situe à plusieurs niveaux. D'abord, en matière de tri. C'est une opération qui reste encore aujourd'hui largement manuelle. À Veolia, nous ouvrons chaque année un nouveau centre de tri plus automatisé et plus performant. Par exemple, à Amiens, nous avons mis en oeuvre une solution qui utilise des écrans tactiles et évite tout contact physique avec les déchets. C'est surtout beaucoup plus rapide, ce qui accroît nettement la productivité du tri. D'autres techniques innovantes, mécaniques, optiques, par soufflerie, avec reconnaissance de couleurs, etc., permettent d'obtenir de très bons résultats.

Au-delà de cette amélioration de la productivité, quels sont les enjeux pour que les matières triées entrent dans un véritable processus circulaire ?

Une fois triée, il faut que cette ressource se matérialise en une nouvelle ressource, la plus semblable possible à celle qu'utilisent déjà les industries de transformation. Il faut qu'elle se présente sous la même forme pour qu'ils puissent continuer d'utiliser les mêmes machines ; qu'elle puisse offrir la même régularité d'approvisionnement que la matière première vierge ; qu'elle présente la même qualité et les mêmes caractéristiques, notamment en termes de traçabilité. Et, bien entendu, qu'elle leur soit proposée à un prix compétitif.

Sur quels types de produits est-ce le plus compliqué de satisfaire à tous ces critères ?

Les plastiques souillés sont particulièrement délicats à recycler. Pour y parvenir, il faut d'abord les dépolymériser, c'est-à-dire les rendre liquides pour séparer le plastique des matières qui le souillent. Puis on polymérise à nouveau, autrement dit on solidifie les plastiques, selon des techniques de la chimie fine. Cela reste une opération coûteuse et le bon modèle économique n'est pas simple à trouver. Cela explique que seulement 20 % des plastiques soient aujourd'hui recyclés en France.

Mais on y parviendra. Regardez le papier : aux débuts du recyclage en 1992, personne ne voulait de papier recyclé. Des subventions ont permis d'amorcer le processus, et grâce aux économies d'échelle et aux progrès technologiques, aujourd'hui la moitié du papier fabriqué dans le monde est issu de papier recyclé. La même chose est possible sur les huiles de garage, à partir d'une certaine échelle. C'est donc aussi au stade du traitement et de la reconversion que se situe l'innovation.

Dans certains secteurs, nos métiers évoluent avec ceux de nos clients. Par exemple, nous travaillons pour un fabricant de moquette qui ne vend plus ses produits, mais loue une prestation. Nous récupérons, trions et transformons la moquette usagée avant de la leur livrer pour qu'ils en refabriquent. De plus en plus, notre métier consiste aussi à récupérer des matériaux sur lesquels nous opérons une transformation plus ou moins importante, et que nous revendons aux fabricants.

Et au niveau commercial, qu'implique l'économie circulaire ?

L'enjeu consiste à convaincre les utilisateurs que les matières recyclées, les « matières premières secondaires », sont d'aussi bonne qualité que les matières vierges. Pour y parvenir, souvent, nous nous associons à la marque qui les commercialise auprès de l'acheteur final. C'est par exemple ce que nous faisons sur les huiles avec Total, qui les vend à côté de ses huiles standard. À terme, on peut même imaginer que ces produits issus de matières recyclées deviennent des arguments commerciaux.

L'économie circulaire modifie-t-elle vos relations avec les autres entreprises, grands groupes ou start-up ?

Nous nouons de nouvelles formes de partenariat, comme avec le CEA et Renault sur le lithium, ou avec Total pour les huiles de vidange. Ces collaborations, y compris avec des start-up, peuvent être engagées à différents niveaux dans l'entreprise. Nous travaillons ainsi avec des fabricants de membranes en nanomatériaux indispensables au traitement de l'eau, ou encore avec un fabricant de céramique utilisée pour les eaux usées industrielles chaudes, que nous avons fini par racheter.

Nos équipes de recherche et d'innovation repèrent les meilleurs partenaires, mais cela peut également être à l'initiative des équipes opérationnelles, voire à la suite de contacts personnels comme dans le cas de Desso, le fabricant de moquette néerlandais, dont j'ai rencontré le président à Davos.

Les subventions sont-elles indispensables pour atteindre un modèle économique viable?

Tout l'enjeu consiste à donner de la valeur à quelque chose qui n'en avait pas à l'origine. Au début d'une boucle, la matière n'a jamais de valeur. In fine, et c'est ce que l'on constate sur le papier ou l'huile, le producteur de la matière première secondaire peut être payé pour la reprendre. Selon les matières, il n'est pas toujours nécessaire d'être subventionné pour atteindre la rentabilité. Ainsi, pour le lithium, sur lequel nous venons de déposer un brevet, l'aide à l'amorçage n'est pas indispensable, car la pression sur la ressource est suffisamment forte. Pour l'huile de moteur usagée, notre usine Osilub, située à Gonfreville près du Havre, a atteint le point d'équilibre en deux ans. Le coût du produit fini peut aussi varier en fonction de la fiscalité qui lui est appliquée. Ainsi, les plastiques recyclés devraient être exonérés de la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques, puisqu'ils n'utilisent pas de pétrole.

Dans certains cas, la question dépasse celle de la seule rentabilité. C'est parfois une question de souveraineté pour les pays qui ne possèdent pas certains matériaux rares. Par exemple, les réserves mondiales de lithium sont concentrées dans deux pays, dont la Chine. C'est une situation que l'on rencontre souvent dans notre activité « eau ». Certains pays soumis au stress hydrique et éloignés des côtes n'ont d'autre choix que de recourir à la réutilisation de l'eau usée après traitement. Cette technique, qui exige de recueillir et recycler des eaux usées, a un coût inférieur à celui du dessalement, et ce marché se développe deux fois plus rapidement.

Sur le plan des soutiens publics et de la réglementation, quels sont les points qui bloquent l'avènement d'une réelle économie circulaire ?

La valorisation énergétique des déchets, si ce n'est pas la forme la plus noble, doit être élargie. La fabrication de CSR - les combustibles solides de récupération - au fort pouvoir calorifique, très développée en Allemagne, n'en est qu'à ses prémices en France. Or c'est une forme d'énergie renouvelable qui, à ce titre, pourrait bénéficier d'aides publiques.

Sur les déchets d'équipements électriques et électroniques (DEEE), nous saluons l'extension de l'obligation de reprise gratuite par les distributeurs dans les points de vente, qui devrait contribuer à pallier l'absence de déchetterie en milieu urbain.

En effet, cela limite fortement le taux de récupération, sans compter les problèmes d'exportation illégale de déchets dangereux dans des pays en développement.

Le projet de loi ne prévoit que très peu de mesures fiscales, compliquées à envisager dans le contexte économique actuel. Il n'en reste pas moins nécessaire d'amorcer de nouvelles filières, même si à terme l'objectif est de s'abstraire des aides. Ainsi, l'État devrait financer des projets de recherche, par exemple sur le recyclage des fibres de carbone utilisées pour les avions.

La récupération des terres rares est également un sujet sur lequel il reste une forte marge de progression. Cela fait partie des projets prioritaires identifiés par le groupe de travail « Recyclage et matériaux verts » que j'ai coordonné dans le cadre des « 34 plans de la nouvelle France industrielle » et dont la feuille de route a été validée par Arnaud Montebourg, en juillet 2014.

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>>> Entretien avec Antoine Frérot, PDG de Veolia - Forum Smart City - Nov 2014

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Commentaires 5
à écrit le 05/01/2015 à 23:02
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Plus on tri plus on paye et eux plus ils engrange d'argent? Y a pas quelque chose qui cloche?

à écrit le 24/12/2014 à 5:09
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Sous prétexte de tri sélectif ils ont augmenté les tarifs du ramassage, et oui l'excuse étant que nous ne trions pas assez et qu'ils font double travail. Mais en dehors du verre, du métal et des bouteilles plastique, il n'y pas vraiment de filière...

à écrit le 23/12/2014 à 20:25
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Véolia connait AUSSI l'or de nos poubelles... Mais ... bizarrement, NOUS, qui TRIONS, n'avons AUCUN détails sur la rentabilité de NOTRE tri. Ne trions PLUS avant de savoir et d'avoir des PREUVES !!!!

à écrit le 23/12/2014 à 16:15
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c'est sur il y beaucoup de chose à recycler .

à écrit le 23/12/2014 à 16:01
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...pour qu'il les enterre dans son jardin.

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