Réconcilier emploi et économie

Dans l'ouverture du dossier que consacre la revue Esprit (*) au travail, Bernard Perret constate que le sentiment d'urgence social qui a gagné une partie du patronat a conduit à un activisme gouvernemental axé principalement sur les moyens de réduire le chômage. Mais il n'a pas permis d'aborder de manière prioritaire la réflexion sur l'évolution du travail. La perche avait pourtant été tendue par le lancement du débat trop vite escamoté sur la semaine de quatre jours (cf. Pierre Larrouturou, Du temps pour vivre, Flammarion, 1994). La réflexion s'est ainsi cantonnée à des considérations économistes sur la politique salariale, les taux d'intérêt, la croissance. Dans ce contexte, deux auteurs se sont particulièrement distingués en introduisant des doutes salutaires. Le premier, Jean-Paul Fitoussi (Débat interdit, Arléa, 1995), s'interroge au cours d'un entretien sur la cohérence de la contrainte du marché et de la politique du franc fort. Il ouvre la possibilité d'une autre politique économique qui ne sacrifierait pas l'emploi. Pour Daniel Cohen (les Infortunes de la prospérité, Julliard, 1994), une troisième voie existe entre la dérégulation à outrance des marchés du travail européens, chère à l'OCDE, et la régulation solidaire des subventions. Cette autre voie emprunte le chemin des négociations salariales dans le cadre d'un nouveau partenariat social. « Revenu d'existence. » A côté de ce partenariat social négocié, Daniel Mothé va plus loin dans le sens de la réflexion sociale en appelant à un autre modèle de société. Il faut comprendre le chômage comme la conséquence d'une mutation en cours dont le principal ressort est la révolution informationnelle, estime pour sa part Jean-Paul Maréchal. « Les problèmes économiques auxquels nous sommes désormais confrontés ne sont pas ceux d'une crise qui dure mais bien plutôt les effets négatifs (exacerbés par le libre-échangisme mondial) d'un changement de normes en train de se réaliser. » Pour lui, deux voies de réflexion s'imposent : la réduction du temps de travail (contrairement à Daniel Mothé qui en souligne les limites) et le « revenu d'existence », c'est-à-dire l'octroi à chacun d'un revenu, dissocié de l'exécution de tout travail. Une proposition défendue par des chercheurs comme Yoland Bresson (l'Après-Salariat, Economica, 1993), qui veut que la production dépende de plus en plus largement d'activités menées en amont du processus de production stricto sensu et que le savoir technique constitue un patrimoine commun dont chacun doit pouvoir bénéficier des fruits. Entre l'illusion économiste et l'idée d'une fin du travail que développe Dominique Meda dans ce recueil, en défendant un ordre social qui ne soit pas dominé par l'économique, Bernard Perret (l'Avenir du travail, Seuil, 1995) estime qu'il faut imaginer de nouveaux scénarios conduisant non pas à une disparition du travail mais à sa mutation. Y. de K. (*) « L'Avenir du travail », Sept, 1995, réactualisé chez Folio (« le Travail : quel avenir ? », 1997). Textes de Robert Boss, Daniel Cohen, Jean-Paul Fitoussi, Jean-Paul Maréchal, Dominique Méda, Daniel Mothé, Bernard Perret.

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