Le boom du tourisme médical mondial

Rien n'échappe désormais à la mondialisation. Longtemps, la prestation de service fut considérée comme une activité non délocalisable, la proximité étant une motivation primordiale pour le client. C'était d'autant plus vrai des soins médicaux, qui sont par ailleurs couverts, dans la plupart des pays occidentaux, par les systèmes d'assurance santé. Mais, depuis quelques années, tout a bougé. Dans le monde développé, la demande de soins a connu une croissance exponentielle du fait de la hausse des revenus, de la généralisation d'une exigence de bien-être et de l'allongement de la durée de la vie, conséquence des progrès de l'hygiène et de la sophistication des technologies médicales. Ces éléments conjugués ont abouti à une explosion des coûts de la santé qui a rendu problématique le financement des systèmes d'assurance-maladie. Du coup, de nombreux soins - qui ne relèvent plus seulement du simple confort ou de l'esthétique - ne sont plus (ou sont moins) pris en charge, tandis que, lorsqu'ils continuent de l'être, l'engorgement des hôpitaux se traduit par un allongement des délais d'intervention (hors urgences) très mal vécu par les patients. Dans l'autre monde, le monde en développement, les études et les techniques médicales (parfois acquises dans les pays riches) ont pu suivre l'évolution technologique du secteur avec un moindre retard que dans d'autres domaines. Sans doute parce que la médecine est une discipline à la fois traditionnelle et prestigieuse et que les progrès dans cette science ont toujours connu une forte diffusion internationale. En outre, quel que soit son pays d'origine, un médecin "s'exporte" plutôt facilement. Des médecins compétents et disponibles Médecine coûteuse et de plus en plus difficile d'accès d'un côté ; des médecins compétents et disponibles, exerçant à des prix très attractifs leur art dans les grands centres urbains au sein d'infrastructures modernes de l'autre... Il n'en fallait pas plus - effondrement des tarifs aériens aidant - pour que survienne une délocalisation d'un nouveau type : non plus celle des infrastructures ou des professionnels, mais celle des clients. En l'espèce, celle des patients. Aujourd'hui, des centaines de milliers - sans doute plusieurs millions - de malades font des milliers de kilomètres pour se faire soigner ou "réparer". Les destinations sont multiples, mais des spécialisations nationales ou régionales sont en train de se dessiner.L'Inde est ainsi réputée pour sa chirurgie, notamment rhumatismale et orthopédique et séduit de nombreux patients anglo-saxons rebutés par les coûts (aux États-Unis) et les délais (au Royaume-Uni et au Canada) d'intervention. Outre ce qui relève des soins esthétiques, la Turquie a su développer un savoir-faire pointu en matière d'ophtalmologie qui séduit de nombreux Allemands, Néerlandais ou Britanniques. La Hongrie, pour sa part, est devenue la référence européenne en matière de chirurgie dentaire, aidée en cela par le nul ou quasi-nul remboursement des prothèses ou des interventions stomatologiques lourdes. L'Argentine - pays qui compte plus de médecins par habitants que les États-Unis et des prix Nobel de médecine - est très performante dans le domaine des chirurgies cardiovasculaires et de la réhabilitation neurologique. Le Mexique a beaucoup de succès auprès de la clientèle américaine avec sa lunetterie compétitive. Thaïlande, Roumanie, Cuba, Afrique du sud... on pourrait multiplier les exemples. De dangereuses dérives Certains s'inquiètent à juste titre des dangereuses dérives de cette mondialisation médicale. Il n'est pas douteux que les greffes d'organes donnent lieu à d'odieux trafics contrôlés par la grande criminalité. Il est évident que des domaines tels que la chirurgie esthétique engendrent des abus fréquents. Et qu'en règle générale, l'absence ou la rareté de suivi médical des patients repartis dans leur pays d'origine diminue la sécurité des interventions. Cette question de la confiance dans la qualité des soins est évidemment l'obstacle principal au développement du tourisme médical mondial. Toutefois, dans ces domaines, la réputation est un actif primordial. Et des praticiens dans les pays riches hésitent de moins en moins à aiguiller leurs patients. En outre, les homologations aux normes occidentales se multiplient, tandis que des mutuelles (notamment allemandes pour des soins en Europe centrale) n'hésitent plus à rembourser certains soins. Même le système public de santé britannique (NHS) accepte de rembourser les opérations de la rétine ou de la cataracte effectuées en Turquie... Ce ne serait pas le moindre paradoxe de voir ce tourisme médical alléger en toute légalité le coût des systèmes de protection dans les pays de l'OCDE. En attendant, si la mondialisation sanitaire présente, comme les autres types de mondialisation, des inconvénients et des dangers, elle n'en offre pas moins certains avantages indéniables. À commencer par l'amélioration globale de l'accès aux soins pour une large fraction des classes moyennes du monde industrialisé. Et par la fixation des compétences et du savoir-faire dans un monde en développement qui en a tant besoin. Daniel Vigneron

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