La thérapie ultra-libérale a aggravé le chaos irakien

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Ils ont exécuté Saddam, et alors ? Ce n'est pas ça qui va donner à manger à mes enfants... " Interrogé dimanche lors d'un micro-trottoir de la chaîne Al-Arabiya, un Bagdadi à l'accent rugueux du Sud chiite a traduit fidèlement l'état d'esprit d'une grande partie de la population irakienne prise en étau entre violence endémique et paupérisation.Attentats, enlèvements crapuleux, exécutions sommaires et règlements de comptes confessionnels, mais aussi flambée de la corruption et impossibilité de trouver un emploi décent : les Irakiens ont plus que jamais un goût amer vis-à-vis de leur " libération " par les troupes de la coalition américano-britannique.Quelques chiffres officiels suffisent à résumer une situation qui ne cesse d'empirer. Sur le plan sécuritaire, et selon une note du Pentagone qui remonte à la mi-décembre, plus de mille attentats sont commis chaque semaine. Dans le même temps, on recense à travers le pays 150 morts par jour, des civils pour la plupart.En matière d'économie, les indicateurs sont dans le rouge. Le produit intérieur brut (PIB) par habitant a chuté au-dessous de 800 dollars alors qu'il était de 1.000 dollars à la veille de l'invasion militaire de mars 2003. Le chômage quant à lui dépasse les 60 % de la population active, avec des pics de 80 % dans les régions sunnites. Quant à l'inflation, elle caracole autour de 50 %.BATAILLE DE L'ELECTRICITESollicité par La Tribune pour commenter ce panorama guère reluisant, un conseiller du Premier ministre, Nouri Kamal Al-Maliki, qui a tenu à conserver l'anonymat, a reconnu que " les réformes de l'économie tardent à tenir leurs promesses ", mettant cette lenteur sur le compte de l'insécurité qui freine la reconstruction et perturbe l'activité.Le chaos qui caractérise l'approvisionnement électrique de Bagdad illustre bien cette affirmation. Sur les neuf lignes à haute tension qui desservent la capitale, seules deux fonctionnent normalement. Alimentée de 16 à 24 heures avant la guerre, la ville ne l'est plus que de 6 à 7 heures aujourd'hui, ce qui oblige ses habitants à compter sur des groupes électrogènes antédiluviens. Karim Wahid, ministre de l'Électricité, a admis en décembre que " la bataille de l'électricité avait été perdue ", les groupes armés ayant méthodiquement détruit les installations d'approvisionnement de la capitale. Résultat, de nombreuses petites PME nées dans le sillage de la libéralisation de l'économie en 2003 sont obligées de tourner au ralenti quand elles ne mettent pas la clé sous la porte. Et quand un attentat a lieu contre une installation électrique, les équipes de réparation, de peur de tomber dans une embuscade, ne se déplacent même plus, ce qui laisse le champ libre aux pillards.Mais pour de nombreux Irakiens, le lien entre insécurité et stagnation de l'économie n'est pas la meilleure manière d'analyser la situation. Sans nier l'impact de la guérilla menée par les partisans de l'ancien régime ou par les affiliés à Al-Qaïda, ils estiment en effet que le choc libéral imposé depuis 2003 à l'économie irakienne, jusque-là totalement étatisée, est lui aussi responsable de la violence.Les réformes à la hussarde menées par l'ancienne Autorité provisoire de la coalition dirigée par Paul Bremer sont ainsi mises en accusation de même que les mesures structurelles que le Fonds monétaire international (FMI) a exigées des autorités irakiennes en contrepartie de l'annulation de près de 80 % de la dette de leur pays. De fait, focalisée par les tueries incessantes, l'opinion publique internationale ignore l'ampleur de ces restructurations qui, sur le papier, font de l'Irak le pays à la législation la plus néolibérale du monde arabe.Depuis 2003, le commerce extérieur irakien est totalement libéralisé et libre de droits. Près de 500.000 fonctionnaires civils, soit 8 % de la population active, ont été licenciés en plus du million de militaires qui se sont retrouvés sans solde du jour au lendemain.De même, l'ensemble des entreprises publiques irakiennes, à l'exception de celles qui opèrent dans le secteur pétrolier et énergétique, sont promises à la privatisation avec la perspective, pour 200.000 employés, de perdre leur travail. D'autres mesures décidées ou en cours d'application entretiennent la rancoeur de la population et alimentent les rangs des insurgés. Officiellement, les agriculteurs irakiens n'ont plus le droit de stocker leurs semences pour les réutiliser au nom du droit de propriété des multinationales.De même Bagdad, qui a gelé les salaires des fonctionnaires - à l'exception de forces de sécurité -, s'achemine vers l'annulation totale des subventions aux produits alimentaires de base et vers la libéralisation des prix. Il y a six mois, la hausse de 400 % des prix de l'essence et de 800 % du diesel ont non seulement provoqué des émeutes - y compris dans des régions réputées avoir été pacifiées - mais elles ont coïncidé avec une multiplication des attaques contre les dépôts de carburant et la reprise de la contrebande d'essence en provenance d'Arabie Saoudite.REBATIR L'ÉTAT IRAKIEN ET PROTEGER LES TRAVAILLEURS" L'une des rares lois de l'ancien régime à ne pas avoir été prohibée par les nouveaux maîtres de l'Irak est celle qui limite l'activité syndicale ", expliquait à La Tribune en novembre un membre de la Fédération générale des travailleurs irakiens de passage à Paris. Ancien opposant à Saddam Hussein, il n'a pas de mots assez durs pour fustiger l'orientation économique de l'Irak, déplore le silence des syndicats occidentaux sur " la guerre contre les travailleurs irakiens " et traite " d'apprentis sorciers " les fonctionnaires du FMI et de la Banque mondiale qui se penchent au chevet de l'économie de son pays. " Si l'on veut que la violence diminue, il faut rebâtir l'État irakien et protéger les travailleurs. Reparlons de libéralisation quand le traumatisme de quarante années de dictatures et de guerre se sera atténué " avait alors ajouté le syndicaliste.Dès samedi, y compris aux États-Unis, une question courait sur toutes les lèvres : pourquoi Saddam Hussein a-t-il été exécuté aussi vite et de surcroît le jour de la fête de l'Aïd-el-Adha, la plus importante du calendrier musulman ? Plusieurs hypothèses sont avancées... Les autorités irakiennes ont peut-être estimé qu'il s'agissait du meilleur moyen pour décourager l'opposition armée fidèle à l'ancien régime. Privés de leur zaïm, le chef charismatique, les " saddamistes " peuvent, si l'on se réfère au code de l'honneur des Bédouins arabes, déposer les armes la tête haute et faire allégeance au nouveau pouvoir même s'il est chiite. C'est pour cela que Bagdad a parlé de " libération " des Irakiens en évoquant l'exécution de l'ex-raïs. Une autre explication, très répandue dans les pays arabes, met cette exécution au passif de l'administration Bush qui, incapable de se prévaloir de la moindre réussite sur le terrain, peut désormais se targuer d'avoir débarrassé les Irakiens - et le monde - d'un dictateur qui a terrorisé son peuple pendant près de quarante ans. De plus, le président Bush, qui n'a nulle envie d'appliquer le plan Baker présenté le mois dernier, peut profiter de la fin de Saddam pour annoncer ses propres décisions sur l'Irak. Le président américain hésiterait entre deux options antagonistes : entamerle retrait partiel de ses troupes ou, à l'inverse, augmenter les effectifs, ne serait-ce que pour gagner la " bataillede Bagdad " où la situation est de nouveau incontrôlable.

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