Bataille planétaire pour l'information financière

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Tout se complique : la Bundesbank baisse ses taux d'intérêt, la Réserve fédérale fait de même, Barings annonce avoir perdu plus 1,4 milliard de dollars à Singapour, Alain Juppé reçoit les syndicats, l'émir Abdallah ben Abdel Aziz prend la gestion des affaires de l'Arabie Saoudite. Avec plus ou moins d'impact, ces nouvelles sont de nature à faire « bouger » les marchés financiers. Parfois très rapidement, parfois avec une lenteur peu discernable sans outil d'analyse sophistiqué. Or, dans les salles de marché, les intervenants sont toujours prêts à prendre position. A jouer, avec plus ou moins de bonheur, ce qu'ils perçoivent des modifications d'une politique monétaire ou d'une nouvelle donne politique dans un pays producteur de pétrole. Ils veulent essentiellement gagner de l'argent, et éviter d'en perdre. On les appelle spéculateurs ou investisseurs, et on les crédite d'un poids politique énorme. Tous s'intéressent énormément aux informations financières et aux instruments d'analyses graphiques sophistiqués. Reuters, Dow Jones Telerate, plus récemment Bloomberg et d'autres éditeurs électroniques moins puissants vivent de cet intérêt insatiable. « L'information électronique est un marché de croissance et il y a de la place pour de nombreux acteurs », juge Peter Kann, le patron de Dow Jones, éditeur du célèbre Wall Street Journal et propriétaire du service électronique Telerate. Consommer une masse d'informations très riche Dernier venu dans l'arène, Michael Bloomberg ressemble à un franc-tireur que ses concurrents se plaisent à dénigrer. « Le chiffre d'affaires de Bloomberg n'est-il pas moins important que le bénéfice avant impôt de Reuters ? », lançait l'année dernière un journaliste de Reuters, un rien caustique, fier d'appartenir à l'agence. Mais il en faudrait plus pour démonter Michael Bloomberg, capable de répondre sur le même ton (lire l'interview ci-contre). Venu de la banque d'affaires Salomon Brothers, il a d'abord cherché à fournir des bases de données financières et la capacité de manipuler ces données sous forme graphique avant de penser à diffuser des dépêches. Michael Bloomberg possède la mentalité d'un trader qui veut consommer rapidement la masse d'informations financières la plus riche possible. Et, par exemple, comparer facilement le niveau des taux longs et le niveau de l'inflation sur dix ans. Bloomberg, des mètres carrés bourrés d'électronique Ses bureaux du 499, Park Avenue, à New York (dans le même immeuble que la BNP), sont accessibles par un ascenseur particulier. Il dessert un seul étage. Pour atteindre les autres étages, il faut emprunter un grand escalier en colimaçon. Michael Bloomberg aime que les gens puissent se rencontrer pour échanger des idées. Mais il n'apprécie pas qu'ils le fassent en dehors du bureau. Aussi, une trentaine de mètres carrés servent de snack-bar gratuit. On y trouve de tout : du café, du décaféiné, du thé, des boissons fraîches (sans alcool), lait (complet, demi-écrémé et sans crème), des céréales, des fruits et des friandises sucrées (junk food). Le reporter de Bloomberg a-t-il un petit creux ? Il s'alimente comme il peut au bureau. De plus, on lui demande beaucoup de choses : écrire des dépêches et les rafraîchir dès que possible (jusqu'à une dizaine d'up date dans une journée), les adapter à un format de radio et les diffuser de cette manière, les adapter à un format de télévision et les présenter de façon adéquate. Le tout dans un habitacle de trois mètres carrés bourrés d'électronique performante, incluant le microphone et la caméra, pour la radio et la télévision. Michæl Bloomberg pense lancer en France une chaîne d'information sur le câble, avec d'autres partenaires dont la radio BFM. Reuters et Dow Jones, des systèmes plus conventionnels Par contraste, les méthodes d'organisation de Reuters et de Dow Jones apparaissent plus conventionnelles. Les journalistes de l'écrit et de l'audiovisuel sont bien identifiés. Longtemps animé d'un souci éditorial classique, Reuters a dû aborder la rapidité et l'exhaustivité demandées par les marchés financiers modernes. Dow Jones, l'éditeur du célèbre Wall Street Journal, a tenté de marier la carpe et le lapin en reprenant progres- sivement le fournisseur de données financières Telerate. L'entreprise a englouti 1,6 milliard de dollars dans l'histoire, mais « semble posséder enfin une stratégie », indique Edward Atorino, un analyste de la banque d'affaires Oppenheimer & Co. « On nous reproche d'avoir trop dépensé pour Telerate », conçoit Peter Kann. « D'un autre côté, lorsque nous avons perdu FNN (Financial News Network, une chaîne d'informations financières) devant General Electric, on nous a aussi reproché de n'avoir pas été capable de mettre 10 ou 20 millions de dollars de plus sur la table. » La télévision et, dans une moindre mesure, la radio, sont les derniers secteurs qui suscitent les convoitises du secteur. Il existe déjà une grande chaîne d'information financière aux Etats-Unis, CNBC, qui s'est déjà étendue en Asie. Reuters fournit des programmes d'informations financières et d'informations générales, avec sa filiale Visniews. Dow Jones s'est spectaculairement associé à ITT pour acheter une station de télévision, WNYC-TV, payée 207 millions de dollars cash (informations économiques et sportives). Dernier arrivé, CNN vient aussi de se lancer dans l'information économique. « J'ai beaucoup d'admiration pour CNN en information générale, mais je ne pense pas qu'il soit expert dans la diffusion d'informations économiques », remarque Peter Kann. « Dans ce domaine, les clients sont très sophistiqués et ils ne regardent pas n'importe quoi. Ils sont prêts à acheter les nouvelles qui arrivent en premier et qui sont les meilleures. C'est un domaine où nous sommes très bien placés, avec plus de 1.400 reporters dans le monde entier qui ne font qu'une chose : récolter et transmettre des informations économiques. » Bagarre sur le scoop et la rapidité Pour l'heure, la différence se fait encore parmi les hommes de marché. « Il y a trois ans, j'ai étudié l'offre de Bloomberg et celle de Reuters, confie Marc Favard, un gérant de fonds de Meeschaert-Gestion. Le rapport qualité-prix a favorisé Bloomberg. De plus, Bloomberg possède une dimension multimédia que n'ont pas encore intégré Reuters ou Telerate. » Outre les données, le terminal de Bloomberg est capable de transmettre le son et un succédané d'images pour l'interview exclusive d'un chef d'entreprise. Dow Jones-Telerate, qui a rapidement compris la menace, lui a emboîté le pas. L'avantage de Bloomberg est de pouvoir diffuser ces interviews véritablement à la demande. Les autres systèmes ne savent pas encore le faire, mais il est clair que les besoins multimédias des clients peuvent être satisfaits par une infrastructure audiovisuelle. La rentabilité de ces investissements passe par l'accroissement des revenus, soit par abonnements (couplés aux services électroniques), soit par la publicité. « Comme notre audience a des revenus élevés, elle doit intéresser les annonceurs qui vendent des produits chers, du type Mercedes », remarque Michael Bloomberg. D'ici à l'avènement du multimédia, la bagarre se déroule sur le terrain du scoop et de la rapidité. A cet égard, Michael Bloomberg pointe du doigt le possible conflit d'intérêt entre le Wall Street Journal, soumis aux contraintes de la presse quotidienne, et les services électroniques de Dow Jones, qui distillent de l'information en temps réel. Un conflit qui n'existe pas chez lui où tout est produit en flux tendu, avec peu de personnes. « Toute nouvelle qui peut faire bouger les marchés passera d'abord sur les fils et sur notre télévision », rétorque Peter Kann. « Je ne pense pas que cela pénalise le Wall Street Journal, car l'édition papier permet de mieux analyser les nouvelles. Nous nous concurrençons nous-mêmes, et c'est très bien ainsi. Si le reporter du Wall Street Journal possède un scoop, le rédacteur en chef du quotidien prendra la décision de le publier sur le fil ou de le garder pour le journal. Si l'information est de nature à faire bouger les marchés, elle sera envoyée sur le fil. En revanche, si un scoop arrive après la clôture du marché, le rédacteur en chef du Wall Street Journal doit se demander si l'exclusivité peut tenir jusqu'au lendemain. Dans le cas de la fusion Chase Manhattan et de Chemical Banking, le Wall Street Journal a publié la nouvelle dans son édition du lundi : il ne l'a pas transmise au fil et il a eu raison de le faire. » Les marchés émergents sont les nouveaux champs de bataille commerciaux. Bloomberg est encore loin, mais saura sans doute être iconoclaste pour entreprendre ces marchés. Reuters, Dow Jones, Bloomberg, le classement n'est peut-être pas immuable, mais il semble aujourd'hui solidement établi. Actuellement, Bloomberg et Dow Jones forcent la mise contre le numéro un, qui se défend et embrasse les innovations avec prudence. Cette attitude réfléchie lui a permis d'aborder avec succès les services de transactions (négociations électroniques de valeurs mobilières ou de devises). Instinet (actions), Globex (obligations) et Dealing 2000-2 (change) constituent un portefeuille de services à la pointe du progrès. Reste à imposer tous ces produits dans les esprits et dans les moeurs (c'est déjà fait pour Instinet dans de nombreux pays). Dow Jones a répondu avec Minex, un service automatique pour les changes, qu'il a associé à EBS (Electronic Broking Systems, un service issu d'un consortium de banque). Dernière frontière à conquérir, Internet a déjà été abordé par Dow Jones. « Nous demandons aux gens qui veulent consulter notre service Internet d'enregistrer leur nom », indique Peter Kann. « Nous possédons déjà 200.000 abonnés qui peuvent consulter gratuitement un tiers du Wall Street Journal. » D'ici à cinq mois, la totalité du quotidien sera disponible, ainsi qu'un accès aux bases de données Dow Jones et à divers autres services. « Nous imaginerons une forme d'abonnement payant qui sera peut-être couplé avec l'abonnement du Wall Street Journal, note Peter Kann. Si ce service Internet a autant de succès que le quotidien, cela deviendra une belle affaire. » Pascal Boulard

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