Un scandale venu de très loin

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Une faillite bancaire est-elle le fruit du hasard ? A en juger par l'enchaînement des événements qui l'ont précédé, le naufrage de la Banque Pallas-Stern (BPS) tendrait plutôt à démontrer le contraire, tant la chute de cette banque d'affaires semble programmée de longue date. Mise en redressement judiciaire, tout comme Comipar, sa maison mère à 100 %, BPS attend pour l'instant le mois de septembre pour connaître le sort que lui réservera le tribunal du commerce de Paris. D'ici là, la Maaf et sa filiale Synactic tenteront d'élaborer un plan censé éviter la liquidation du groupe et apurer son passif. L'enjeu est d'importance. Du règlement de ce passif, dont le montant fait l'objet d'une polémique, dépendront les conditions d'indemnisation des victimes. La BPS comptait environ 3.500 clients ainsi que 20.000 porteurs de titres sous sa signature (près de 2,5 milliards de francs d'obligations et environ 2 milliards de certificats de dépôt), qui ont généreusement garni les OPCVM de la banque. Mais, depuis un peu plus d'un an, les actionnaires de Comipar ne parviennent pas à trouver un accord pour renflouer leur filiale rongée par des tensions monétaires structurelles. La cause ? Un crédit relais de 3,52 milliards de francs qu'elle a accordé fin 1993 à Comipar afin d'aider au financement d'un portefeuille immobilier d'un montant voisin qu'elle lui a légué. Le grain de sable ? La crise immobilière qui a ralenti la cession de ces actifs et empêche Comipar de rembourser sa filiale dans les délais. La fin de la quasi- infaillibilité des banques Avec le naufrage de BPS, la place de Paris aurait, dit-on, connu la plus importante faillite du secteur bancaire privé depuis la dernière guerre... et peut-être au-delà. Le dossier Pallas-Stern prouverait qu'une nouvelle page de l'histoire financière française est tournée : celle de la quasi-infaillibilité des banques. On peut parier que, désormais, les particuliers, les caisses de retraite ou les OPCVM, qui représentent des centaines de milliards de francs d'épargne, ne placeront plus leur argent au guichet avec la même sérénité. Le cas BPS met notamment en cause les banques consortiales sans actionnaire de référence, bâties comme des clubs d'investisseurs, si possible prestigieux pour mieux rassurer la place, et dont les membres sont toujours prêts à accorder leur confiance, mais tout aussi prompts à solliciter des renvois d'ascenseurs. Or l'exigence de transparence inspirée des Anglo-Saxons, les privatisations, la meilleure compétence des juristes en droit des affaires et la crise économique ont changé la donne. « Il règne en France un climat de suspicion généralisé », observe un banquier. Dans le cas particulier de BPS, un élément supplémentaire a joué : le renouvellement des patrons des grands groupes actionnaires - SBS (19,9 %), Elf Aquitaine (11,2 %), CDR-Crédit Lyonnais (7,7 %), Pinault-Printemps-Redoute (3,5 %), Schneider (4,3 %), AGF (4,7 %), GAN (4,3 %), Orcofi (3,4 %)... - a brisé certaines alliances et isolé Gérard Eskénazi au sein de son propre conseil d'administration. Si bien que, à l'heure des comptes, les folles ambitions immobilières du passé ont fini par rattraper ses auteurs. Aujourd'hui, les regrets se mêlent à l'incompréhension : « Gérard Eskénazi a ruiné des clients et l'image de la place », vitupère un épargnant exaspéré. Mais Gérard Eskénazi, mis en examen en février en tant que président de BPS avec son directeur général, Claude Vercambre, pour faux bilans, diffusion de fausses nouvelles et escroquerie à l'épargne publique, a-t-il tous les torts ? Le dossier Pallas-Stern se limite-t-il aux qualifications établies par le juge parisien Jean-Pierre Zanoto, saisi de l'affaire ? Quel était le degré de conscience du risque du conseil d'administration et, à travers eux, des actionnaires de Comipar ? Comment interpréter les zones d'ombre qui entourent les conditions des transferts successifs du portefeuille immobilier calamiteux et celles de sa constitution à la fin des années 80 ? Démêlés judiciaires en tout genre Dès le départ, en 1983, le sort de BPS est placé sous le signe des démêlés judiciaires. L'une de ses ancêtres, la Banque Privée de Gestion Financière (BPGF) fait faillite. Son président, Jean-Luc Gendry, qui a récemment bénéficié d'un non-lieu, est à l'époque inculpé dans le cadre de ses investissements immobiliers. « Simple coïncidence », affirme aujourd'hui un grand banquier. Lorsque, trois ans plus tard, la nouvelle BPGF, présidée par Gilles Brac de la Perrière, recherche un repreneur, c'est Pierre Moussa, qui a fondé Pallas Holding après son départ précipité de Paribas, qui fait la meilleure offre aux enchères. Aujourd'hui, un juriste s'interroge : « Le prix de la transaction s'établit à 750 millions de francs, alors que la valeur de la banque était chiffrée à l'origine à 270 millions », note-t-il, se demandant s'il n'y a-t-il pas eu « survalorisation » et évoquant l'hypothèse d'une mauvaise prise en compte, dès le départ, de la valeur réelle du fonds de commerce. « Si l'on ne peut parler de manoeuvre dolosive, on peut peut-être parler de fautes équipollentes à un dol, la différence étant l'absence de volonté de nuire », considère un observateur. Reste que l'affaire conclue, BPGF, qui devient Banque Pallas France (BPF), investt de nouveau à marche forcée dans... l'immobilier. « Entre 1988 et 1990, l'encours des crédits passe de 1 milliard à environ 9 milliards de francs », se souvient un des proches du dossier. L'essentiel des crédits est accordé aux marchands de biens, souvent sans fonds propres. « Apparemment les ratios exigés par la commission bancaire sont respectés, mais, en fait, le jeu des garanties accordées dans le cadre de syndications augmente de 12 % le risque auquel la banque est exposée », explique un banquier. Risque excessif L'équipe qui dirige alors la banque est composée de professionnels de l'immobilier : Albert Galicier, président du comité exécutif, Michel Maury et Patrick Simon. Tous trois rendent compte à Peter Castenfelt, bras droit de Pierre Moussa et véritable patron du groupe. Aujourd'hui, certains mettent en cause les méthodes de ce Britannique, qui « a géré la banque depuis Londres ». Un banquier plus soupçonneux se demande même « quels étaient les intérêts [Ndlr : de l'un des membres de l'équipe] dans ces opérations ». Sur le même registre, un troisième affirme que « cette équipe ne travaillait pas toujours dans l'intérêt de leur établissement ». Mais aucun de ces interlocuteurs n'est en mesure d'apporter des preuves. « Il n'y a pas eu à ma connaissance de flux d'argent occultes, mais, dans l'immobilier, il est toujours très difficile de le savoir », admet un protagoniste de l'affaire. Reste que, fin 1990, après trois ans d'existence seulement, un « audit interne » de l'encours immobilier confirme l'existence d'un risque excessif. « La Banque Pallas France se révèle être d'une extrême fragilité », se souvient un ancien dirigeant bancaire. «Faites d'abord le ménage» Au printemps 1991, la leçon est tirée. Pierre Moussa éprouve durement le poids de l'âge - soixante-neuf ans - et décide de proposer à son ancien directeur général de Paribas, Gérard Eskénazi, qui vient de créer la Comipar, le rapprochement de leurs holdings respectifs. Figure imposante, Pierre Moussa, connu pour sa prédilection pour les relations Nord-Sud, fait valoir devant son ancien collaborateur les avantages d'une telle opération. Sensibles à ces arguments, les administrateurs de la Comipar réclament toutefois un audit de la BPF qui ne se réalisera qu'en fin d'année et dont les conclusions refléteront l'accélération de la crise : « 900 millions de provisions doivent être passées pour un portefeuille de crédits immobiliers évalués alors à 7,9 milliards de francs répartis en 550 lignes », se souvient un proche du dossier. Mais, avec le recul, ce professionnel conteste l'audit. Pour lui, « les pratiques de coparticipants n'ont pas été prises en considération et l'encours a mal été évalué ». Aux yeux de Gérard Eskénazi, il n'y pas toutefois pas lieu d'écarter l'offre : « Faites d'abord le ménage », aurait-il répondu en substance à Pierre Moussa, laissant la Banque Pallas à ses difficultés. Pressé par le temps, Albert Galicier songe alors à Paul Paclot, président de la Bred, avec qui il entretient des liens anciens. Là encore, les versions divergent. Selon les uns, Albert Galicier ne cache nullement les résultats de l'audit, pas plus que le défaussement de Gérard Eskénazi. Pour sa part, un proche de Paul Paclot prétend que « l'attitude de la SBS était due à une déstabilisation momentanée de la direction des activités immobilières de la banque suisse ». Résultat : la banque mutualiste juge, sous l'impulsion de son président, l'opportunité attrayante. Même si, au passage, un complément de provision doit être passé, portant à 1,5 milliard environ le total des dotations. Finalement, un encours de 6,21 milliards de francs est logé dans Bred Pallas Financements Immobiliers (BPFI), qui en détenait déjà 700 millions. La Bred acquiert 50,1 % de BPFI contre 49,9 % pour BPF : « La BPF a pu ainsi s'alléger d'un point de vue prudentiel de 5,5 milliards », souligne un ancien membre de l'équipe, qui précise que la banque conservait en propre 1,36 milliard de crédits immobiliers. La banque laminée par l'immobilier Aujourd'hui, certains s'interrogent sur les motivations profondes de Paul Paclot. « La Bred était pratiquement absente de l'immobilier », explique ce financier. « Elle détenait une créance sur Pallas », rappelle un autre. Mais ces arguments justifient-ils vraiment l'entrée en jeu de la Bred, début 1992, alors que le marché de l'immobilier français a déjà subi une sévère secousse ? Il faut bien constater que, ce premier accord à peine signé en janvier 1992, Pierre Moussa retourne voir Gérard Eskénazi. Avec cette fois plus de succès. Un pacte est signé dès avril aboutissant en mai à une triple opération : l'absorption de Pallas Holding par la Comipar, l'apport par la SBS de la Banque Stern à Comipar où la banque suisse détient 20 %, puis la fusion des banques Pallas France et Stern. A ce stade, « le groupe Pallas est évalué par les commissaires à la fusion à 800 millions, correspondant à l'actif net des participations, la banque, laminée par l'immobilier, ne représentant pratiquement plus rien », rapporte l'un des artisans de l'accord. Pourtant, Comipar a toutes les apparences de la solidité : ses fonds propres s'élèvent à 4 milliards. Sa banque, présidée par Jacques-Henri David, aujourd'hui à la tête du CEPME, croit disposer de provisions suffisantes compte tenu de son risque immobilier, alors évalué à 5 milliards. Mais, selon un proche de Comipar, « l'examen du portefeuille montre que le jeu des coparticipations alourdit l'encours de 1,7 milliard ». De plus, « les mauvais crédits ne représentaient pas 35 % du total comme le prétendait l'audit, mais 100 % des crédits aux marchands de biens qui étaient à peu près tous insolvables », poursuit un autre acteur. Et de conclure : « Comipar a été trompé et l'équipe d'audit a été la première victime de ce leurre. » Montage catastrophique Mais d'autres témoins, pour qui Gérard Eskénazi était conscient du risque, réfutent cette présentation. Simplement, le président de Comipar aurait été « trop confiant dans son génie » et estimait pouvoir ressusciter le portefeuille immobilier. En réalité, non seulement le marché s'enfonce dans la crise, mais les taux d'intérêt se tendent dramatiquement, alourdissant le coût du portage. Gérard Eskénazi évoque alors auprès de ses actionnaires la nécessité d'augmenter le capital de la banque. Comipar accède bien à la demande de sa filiale, mais lui aurait demandé en échange de reprendre des participations, dont celle détenue dans le courtier suisse Tradition. L'atmosphère commence à se durcir quand Philippe Jaffré, parvenu à la tête d'Elf Aquitaine en août 1993, aurait signifié en septembre à Gérard Eskénazi qu'il ne remettrait pas au pot. Au fil des mois, le président de Comipar convainc ses actionnaires de remonter au niveau du holding le portefeuille immobilier. Pour cela, le divorce avec la Bred lui paraît préférable. Ce montage se révèle catastrophique. En prêtant à sa maison mère le financement nécessaire au portage, la banque déséquilibre définitivement son ratio de division des risques. Curieusement, Gérard Eskénazi ne cherche pas à exiger de ses actionnaires le remboursement de sa créance. Il se tourne vers la commission bancaire qui, illusionnée par le tour de table de Comipar, lui accorde une dérogation. La banque dispose alors d'un an pour élaborer un plan de recapitalisation qui ne se concrétisera pas. A présent, les acteurs de ce dossier désignent Philippe Jaffré, qui a dit non à l'application de l'article 52 de la loi bancaire, comme le déclencheur de crise. Mais la commission bancaire, qui n'aurait pas joué son rôle préventif, n'a pas non plus échappé à la critique. Et la mise en lumière des antécédents du dossier ne peut simplifier sa défense. Laurent Chemineau

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