Y a-t-il encore un banquier dans la cité ?

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Dans son esprit, les idées sont claires : la taille du bar, qui ne dépassera pas 2 mètres, la « sandwicherie » ouverte sur la rue, la répartition des 32 places assises en tables de deux et de quatre. Sheila Broguy utilisera au mieux les 70 mètres carrés qu'elle loue depuis quelques mois en vue d'ouvrir un restaurant créole sur les hauteurs de Bobigny. Situé le long d'une voie passagère, au beau milieu du quartier de la Ferme, le site est hérissé de logements sociaux récents au pied desquels de nombreux locaux commerciaux attendent preneurs. Pour transformer son rêve en réalité, cette jeune chômeuse de vingt-six ans, armée d'un BEP d'aide-comptable, attend le coup de baguette magique de la Nef (Nouvelle économie fraternelle), la banque coopérative qui lui apportera la somme rondelette dont elle a besoin. D'autres bonnes fées se pencheront sur son sort, comme Génération banlieue, une société coopérative de capital-risque qui prendra une participation dans sa société, ainsi que l'association France Active (FFA), une société de garantie de prêts bancaires. Magique ? En partie seulement. La Nef prête à un taux proche de ceux pratiqués par les banques commerciales traditionnelles. S'il y a magie, elle réside uniquement dans l'accueil positif que lui a réservé cette institution. Car « toutes les banques que je suis allée voir à Bobigny ont refusé mon dossier », explique timidement Sheila. Un cas parmi de nombreux autres, porteurs de projets, le plus souvent de petit commerce (coiffure à domicile, cordonnerie, ferrailleur etc.). Remonter toute la filière d'aides Plus atypique, cet architecte de quarante ans qui vit à Fontenay-sous-Bois, dans la banlieue parisienne, n'a pas surmonté la crise de l'immobilier. Il en est réduit à présent à remonter toute la filière d'aides que lui a ouvert son tout nouveau statut de RMiste. En attendant des jours meilleurs. Les banques ? « Je préfère éviter pour l'instant. Il vaut mieux que je me réserve cette possibilité pour payer plus tard », prévoit-il. Requalification de quartiers, créations d'emplois de proximité, d'entreprises d'insertion, d'entreprises commerciales, les besoins propres aux banlieues en « déshérence » ne manquent pas. Même si à la terminologie de banlieue, de nombreux spécialistes préfèrent celle de « quartiers ». Les noms sont surmédiatisés : Vaulx-en-Velin, Vénissieux, Aulnay-sous-Bois, le nord de Marseille, etc. Tôt ou tard, les besoins se traduisent par des demandes d'argent. Selon les estimations de l'Association pour le droit à l'initiative économique (Adie), une structure qui s'inspire de la Banque Grameen - pour les pauvres, implantée au Bangladesh -, des milliers de chômeurs et de RMistes sont désireux et capables de créer leur propre emploi. La demande de crédits solidaires - hors circuits commerciaux -, s'élèverait à environ 1,65 milliard de francs, sur la base d'un nombre de projets de créations d'entreprises estimé à 30.000 par an et d'un coût de réalisation d'un peu moins de 60.000 francs par projet, selon l'association. Les banques sont frileuses Seulement, voilà : de l'argent, les banques disent ne pas en avoir assez, en tout cas pas pour des projets, certes de petits montants, mais trop risqués à leurs yeux. « Les banques sont encore plus frileuses dans les quartiers », convient ce banquier. « Elles n'ont pas de culture de capital-risque », se lamente ce dirigeant d'association. « Les entreprises créées par les personnes démunies ont un taux de survie comparable au taux national [70 % au bout de dix-huit mois] », fait observer l'Adie. Les critiques ne manquent pas. Mais, pour une banque commerciale, qu'y a-t-il de plus insaisissable qu'un projet de création d'entreprise présenté par un RMiste surgi du tréfonds d'une zone délaissé... Au point que de nombreux observateurs ont acquis la certitude que les banques y réduisent le nombre de leurs agences dans les quartiers. « Ce sont les agences situées dans les endroits les plus dangereux et les moins riches qui sont fermées », commente Benoît Granger, secrétaire général de la FFA. Seul le nom de groupes comme le Crédit Coopératif, le Crédit Mutuel, la Caisse des dépôts et consignations (CDC), parfois les Caisses d'Epargne ou les Banques Populaires sont cités. Une défaillance qui se double d'un vide juridique. Mieux pourvue que les Etats-Unis en matière de protection sociale, la France n'a en revanche jamais jugé nécessaire de se doter comme eux d'une loi comme le Community Reinvestment Act qui contraint les banques à consacrer une partie de leurs ressources aux « communautés » (voir encadré). Même si ce dispositif est parfois détourné par les banques américaines, il est globalement jugé efficace. Les associations pallient l'absence de l'Etat et des banques « Dans un pays comme la France, ce sont les initiatives émanant des milieux associatifs qui pallient l'absence de démarche structurée de la part de l'Etat et l'absence des banques », constate un observateur proche du pouvoir. Entreprendre en France, Fondation 3 Ci, la Fondation agir contre l'exclusion (Face), créée par Martine Aubry, etc. sont quelques exemples. Cet univers qui a, jusqu'à présent, souhaité cultiver sa différence par rapport à la logique du profit rassemble des acteurs très différents par leurs objectifs, leurs méthodes et leur obédience. Pour simplifier, un premier courant de pensée, qui prend acte du fossé qui le sépare des institutions financières à but lucratif, poursuit l'ambitieux projet de développer un univers financier alternatif. La meilleure illustration en est la Nef. Cette banque coopérative, créée par une association humaniste dans la mouvance du courant pédagogique de Rudolph Steiner, gère 38 millions de francs selon des critères éthiques, privilégiant certaines activités et en évitant d'autres. Autre exemple, Génération Banlieue. Cette coopérative de capital-risque veut lutter contre l'exclusion et soutenir la création d'emplois en collectant elle-même l'épargne. Celle de ses sympathisants dans un premier temps, pour des raisons juridiques, puis l'épargne publique par la suite, explique le président du directoire de Génération Banlieue, Henri Leblanc. Une fois engrangée, Génération Banlieue veut réinvestir ses fonds dans des participations minoritaires dans le capital d'entreprises commerciales. Les critères d'investissement ? « Que le projet présente un intérêt pour un quartier en termes d'emplois et de services », explique Henri Leblanc. Dans un avenir proche, ce jeune président du directoire, physicien de formation, estime possible de lever 5 millions de francs, « le minimum pour que la société soit opérationnelle ». Un chiffre qui lui apparaît modeste au regard de l'ambitieux projet qu'il a un temps caressé. En 1991, alors que Vaulx-en-Velin vit des heures difficiles, Henri Leblanc et ses amis du Reas (Réseau économie alternative et solidaire), qui se réclame d'une culture autogestionnaire, décident de mettre sur pied, avec l'aide de quatre associations de quartiers (Agora, Vitécri, le Fajq et SOS Ça Bouge) un Fonds commun de placement à risque (FCPR). Le Reas n'en est pas à ses premières armes en matière d'ingénierie financière. C'est à son initiative que se sont constituées les Cigales, des structures régies par la loi de 1978 sur les clubs d'investisseurs et une société de capital-risque, Garigue. Au terme d'une campagne de deux ans, le FCPR « Génération Banlieue », tel aurait été son nom, avait suscité de nombreuses promesses de souscription. Mais le rêve est venu s'échouer sur la dure réalité des contraintes juridiques et techniques que la Commission des opérations de Bourse (COB) a opposé aux novices de la finance. Dossier insuffisamment préparé ? Scepticisme de la COB, plus accoutumée à dialoguer avec des banquiers de sa connaissance ? Bref, voilà le projet de finance alternative retoqué. Ce risque, l'Adie n'y est pas exposé, car elle a fait le choix du partenariat avec les institutions financières ayant pignon sur rue. Pour mener à bien sa mission, le soutien aux porteurs de projets chômeurs et RMistes, l'association, présidée par Marie Nowak, par ailleurs directeur à la Caisse Française de Développement, fait un choix plus pragmatique qu'idéologique. « On ne va pas créer de nouvelles institutions », lance Maria Nowak, rappelant que l'offre bancaire française est déjà surcapacitaire. Elle préfère faire revenir les banques dans les banlieues, en mobilisant les moyens nécessaires pour les soulager des coûts de dossiers et limiter leur risque à sa dimension résiduelle. Il y va de l'intérêt général, affirme-t-elle : « Un chômeur coûte en moyenne 120.000 francs par an, alors que la création d'un emploi indépendant financé par les aides de l'Etat et le crédit solidaire coûte un peu moins de 60.000 ». Sur le terrain, l'Adie a déjà noué des relations avec le Crédit Mutuel et deux caisses du Crédit Municipal à Nantes et à Lille, où le président de la caisse s'appelle Pierre Mauroy. « La banque fournit la trésorerie du prêt, mais elle nous délègue l'instruction des dossiers, le suivi des projets et nous lui apportons une garantie, un peu à l'instar de la Sofaris », explique la présidente. Pour la seule année 1995, l'Adie a ainsi pu financer 700 prêts. Ses projections d'activités portent sur 1.350 prêts cette année et 10.000 en 1999. Les ressources de l'association proviennent des collectivités territoriales sous forme de « fonds de crédits autogarantis », mais aussi des fondations privées, de l'Etat, de l'Union européenne et d'un

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