L'homme qui a libéré les ondes par Hervé Bourges

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Le fait que l'un des derniers actes politiques de François Mitterrand, en qualité de président de la République, ait été la désignation du président du Conseil supérieur de l'audiovisuel, le 24 janvier 1995, apporte un éclairage particulier sur l'importance que cet homme d'Etat, qui avait dirigé pendant quatorze années les destinées de la France, et inspiré la construction de l'Europe, a pu accorder à la liberté de la communication audiovisuelle et à l'expression du pluralisme. Qui aurait imaginé que l'ancien ministre de la IVe République en charge de la tutelle de la RTF, l'ancien candidat si mal à l'aise devant les caméras, l'homme de la réflexion solitaire et de l'écrit, laisserait une telle empreinte politique dans un domaine dont tout apparemment l'éloignait ? Il avait connu la loi d'airain du monopole de l'ORTF, pendant les années d'opposition, et la difficulté d'accéder aux ondes jusqu'à l'élection présidentielle de 1965 qui devait révéler son visage et sa pensée à ceux que l'on allait nommer plus tard la « Génération Mitterrand ». Il devait conserver le souvenir de cet ostracisme, puisque seize ans plus tard, au lendemain de l'alternance, l'une des premières grandes réformes qui allaient être adoptées, après l'abolition de la peine de mort et les grandes lois sociales, fut l'abrogation du monopole de l'Etat sur les ondes. François Mitterrand n'avait toutefois pas attendu d'entrer à l'Elysée pour combattre ce monopole. A la fin des années soixante-dix, il avait participé à l'aventure des radios libres. Une guérilla pacifique qui s'était développée sur la bande MF : la modulation de fréquence jusque-là réservée aux stations de la radio publique (France Inter, France Culture, France Musique et FIP), voyait des stations de radio non autorisées, d'inspiration écologique, gauchiste ou locale, fleurir un peu partout en France. Les autorités saisissaient le matériel, poursuivaient les « pirates ». François Mitterrand, alors premier secrétaire du Parti socialiste, comprenant qu'il s'agissait là d'un combat à forte valeur symbolique, se fera lui aussi inculper, après l'intervention de la police au siège de la radio du PS, cité Malesherbes. La loi de 1982 sur l'audiovisuel, qui a mis un terme légal au monopole sur la radio et la télévision, a instauré la Haute Autorité, la première instance de régulation de la communication audiovisuelle en France, les radios libres sont légalisées et deviennent les radios locales privées, là où dix antennes étaient diffusées légalement (les chaînes de Radio France et les « périphériques »), ce sont aujourd'hui près de 1.500 stations qui sont offertes au choix du public. Les émissions françaises vers l'étranger sont relancées à travers Radio France Internationale, dont je devais assurer la direction générale jusqu'en juillet 1983. Cette loi de 1982 devait également mettre en place une institution éphémère, le Conseil national de la communication audiovisuelle, dont la création manifestait une réelle vision d'avenir : le CNCA, où étaient représentés les grands courants de l'opinion, était chargé d'assurer un rôle de médiation entre les chaînes audiovisuelles et le public. Un rôle dont on ressent bien aujourd'hui, au Conseil supérieur de l'audiovisuel, l'importance grandissante. Le CNCA devait être supprimé en 1986. La télévision demeure cependant, en 1982, un monopole de fait. La liberté des rédactions est sans partage, mais la tutelle de l'Etat continue de peser sur les trois chaînes publiques, TF1, Antenne 2 et FR3. C'est à l'initiative de François Mitterrand, après la publication d'un rapport confié à Jean-Denis Bredin, que les premières chaînes privées vont voir le jour en 1985-1986 : la chaîne à péage Canal Plus, puis les chaînes commerciales, la Cinq (alors confiée à Silvio Berlusconi) et TV6, la chaîne musicale. Des créations alors controversées, qui devaient être remises en cause sous la première cohabitation, lors de la création par la loi du 30 septembre 1986 de la CNCL, la Commission nationale de la communication et des libertés. Une institution dont François Mitterrand allait estimer bientôt qu'elle n'était pas « digne de respect ». Aussi, au lendemain de sa réélection en mai 1988, inscrira-t-il parmi ses priorités la création d'une instance de régulation authentiquement indépendante. C'est ainsi que le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel allait être mis en place au début de 1989, et témoigner, dans la durée, de la rupture du cordon ombilical entre l'Etat et la Communication. Sous son double septennat, le développement des industries audiovisuelles a connu un essor sans précédent. Mais l'action de François Mitterrand, même si elle a été parfois mal inspirée, comme lors de la mise en oeuvre du plan câble et d'autres projets trop marqués par le volontarisme d'Etat, tels que le D2MAC et la TVHD, marquera durablement le passage de notre pays vers l'âge adulte de la communication. François Mitterrand est en particulier, malgré ses convictions engagées, l'homme politique qui a su comprendre que la liberté d'expression pouvait être garantie à la fois par le libre jeu des lois du marché et par le maintien d'un service public de référence. Notre audiovisuel est l'héritier de cette conception qui en fait, en quelque sorte, une exception française, à la veille de l'ouverture des autoroutes de l'information. * Hervé Bourges est président du Conseil supérieur de l'audiovisuel. « François Mitterrand [...] a su comprendre que la liberté d'expression pouvait être garantie à la fois par le libre jeu des lois du marché et par le maintien d'un service public de référence. » « Qui aurait imaginé que [...] l'homme de la réflexion solitaire et de l'écrit laisserait une telle empreinte politique dans un domaine dont tout apparemment l'éloignait ? »

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