Crise d'anticapitalisme en Allemagne

La semaine s'annonce chaude pour Gerhard Schröder. D'après les derniers sondages et si les indécis ne penchent pas finalement en sa faveur, le SPD devrait perdre dimanche prochain la présidence du puissant Land de Rhénanie du Nord-Westphalie, son bastion traditionnel, qui serait ainsi le onzième Land sur un total de seize à passer aux mains de l'opposition. Seuls fiefs qui resteraient encore à gauche : Berlin et le Mecklemburg-Poméranie occidentale. Brandenbourg et Brême restent certes dirigés par des ministres-présidents SPD, mais dans des grandes coalitions avec la CDU.Autant dire que la situation risque d'être inconfortable pour le chancelier. Ce contexte politique explique le vif mais étonnant débat qui a cours actuellement outre-Rhin sur les excès du capitalisme, vilipendés le 13 avril dernier par une violente sortie du président du SPD, Franz Müntefering en personne. Prenant ses distances avec la politique libérale menée par Schröder depuis son arrivée au pouvoir en 1998, il a dénoncé "le pouvoir grandissant du capital" et la "loi du profit maximum poussée par les multinationales" qui à long terme "mettent en danger notre démocratie". Deux semaines après cette première explosion, il a rallongé la sauce, comparant certains fonds d'investissement, qui rachètent des entreprises, à "une nuée de sauterelles" qui se déverserait sur l'Allemagne pour détruire les emplois, faire des profits rapides et disparaître ensuite. Le groupe parlementaire a même publié une liste de douze "moutons noirs", les fonds spéculatifs, jugés les pires.L'ombre de Bad Godesberg. Quarante-cinq ans après le congrès de Bad Godesberg au cours duquel les sociaux-démocrates allemands avaient abandonné toute référence au marxisme pour défendre l'économie sociale de marché, les propos du leader du SPD sonnent comme un début de révolution politique. D'autant plus étonnant, d'après la CDU, que la politique suivie par Gerhard Schröder se situe à l'opposé de ce que semblent désormais souhaiter les sociaux-démocrates. "Vous renoncez au programme politique orienté sur le long terme de la coalition au pouvoir pour un objectif électoral à court terme. Et vous prenez ainsi le risque de discréditer le gouvernement", a répliqué Lothar Späth, l'ancien ministre-président CDU du Bade-Wurtemberg, devenu lui-même patron, venant au secours de Gehrard Shröder.Le débat est pourtant compréhensible. Pour l'électorat traditionnel social-démocrate, la coupe est pleine. Les réformes structurelles de l'Agenda 2010 ont impliqué beaucoup de sacrifices, alors que leurs effets positifs sont à peine perceptibles. Les allégements fiscaux ont été absorbés par la hausse des prix, les gains de pouvoir d'achat réduits à néant par la hausse des prélèvements et les transferts sociaux explosent face à un chômage qui refuse de se contracter et à un vieillissement démographique incompressible. Les déséquilibres budgétaires persistants brident de surcroît toute marge de manoeuvre pour soutenir la demande et relayer la croissance, dont la faiblesse ronge l'Allemagne. Le ministre des Finances, Hans Eichel, avait pourtant promis en 1999 l'équilibre budgétaire pour 2006 ! Et Schröder, qui paye la dureté de la réforme Hartz IV qui a mis les Allemands dans la rue cet hiver, avait assuré que le chômage tomberait sous la barre des 3 millions. Il serait heureux aujourd'hui s'il repassait durablement sous les 5 millions.Les patrons allemands et leurs profits record ont encore ajouté à l'exaspération. Le président de la Deutsche Bank, Joseph Ackermann, qui a annoncé un bénéfice net de 1,1 milliard entre janvier et mars, est devenu un bouc émissaire, sans renoncer pour autant au plan social qui va rayer 6.400 emplois. La patience de l'électorat social-démocrate traditionnel est à bout.Comme le Parti socialiste en France, le SPD est aujourd'hui écartelé et menace d'exploser à gauche. Si Bad Godesberg avait découvert les vertus de la concurrence, le discours de Franz Müntefering du 13 avril a donné un coup de vieux au néolibéralisme de Gerhard Schröder. Un virage sur l'aile du SPD qui inquiète le patronat allemand. Comme jamais ils ne l'avaient fait jusqu'à présent, les patrons prennent position. Ils ont peur que cette crise d'anticapitalisme dissuade les investisseurs de venir en Allemagne.Usure du pouvoir. Deux tiers des Allemands disent pourtant partager la réaction du président du SPD. A tel point même qu'une partie de la CDU le soutient en sourdine. Et pas seulement son aile gauche. Le limogeage du président de la Deutsche Börse, la semaine passée, ne pouvait donc pas mieux illustrer le débat en cours. "Vont-ils bouffer notre Bourse", s'est alarmé le quotidien populaire Bild Zeitung, montrant un insecte monstrueux à l'assaut des bâtiments de Deutsche Börse. Le président de Porsche, Wendelin Wiedeking, a même concédé que si Jean-Paul II "avait tenu des propos identiques [à ceux du président du SPD], tout le monde l'aurait acclamé avec des larmes aux yeux". Le débat est lancé. Le SPD s'est enfin émancipé de Schröder, qui attend avec anxiété le verdict des urnes dimanche. Comme Tony Blair, qu'une partie du Labour presse de céder la main, malgré sa troisième victoire d'affilée, il n'est pas sûr que le chancelier allemand puisse résister longtemps à l'usure du pouvoir.* Bénédicte de Peretti est correspondante de "La Tribune" à Munich

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