Négociation avec l'UE : la Turquie refuse de céder sur Chypre

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Plusieurs responsables européens ont récemment évoqué le risque de voir s'embourber les négociations entre la Turquie et l'Union, notamment du fait de la question chypriote et du ralentissement du processus de réforme en Turquie. Quel est votre sentiment ?Il n'est pas correct d'évoquer par anticipation des accidents de parcours dans les relations entre l'Union européenne et la Turquie. Si un accident doit se produire il se produira, mais nous ne sommes pas des mécanos qui montons dans un train avec l'intention de le faire dérailler. Avec 1.200 collaborateurs mobilisés pour la négociation, notre détermination est d'arriver à bon port et nous allons mener cette affaire à bien avec mon éminent et excellent ami le commissaire à l'Élargissement, Olli Rehn.L'Union vous demande d'ouvrir avant la fin de l'année vos ports et aéroports aux navires et aéronefs chypriotes [Ndlr : de la République de Chypre, partie sud de l'île de population grecque]. Avez-vous l'intention de lui donner satisfaction sur ce point ?On ne peut pas nous demander toujours de faire des pas en avant alors que l'autre partie n'avance pas. Nous avons souscrit au plan de réunification de l'ONU, nous avons fait en sorte que Chypre du Nord dise oui à ce plan, ce qu'elle a fait, alors que la partie sud l'a rejeté à 75 %. Et pourtant, on a récompensé ceux qui ont dit non et puni ceux qui ont dit oui. Par ailleurs, la Turquie est en union douanière avec l'Union. De ce fait, nous aurions pu mettre notre veto à l'adhésion de Chypre du Sud à l'Union. Nous ne l'avons pas fait et nous avons maintenu une attitude positive concernant sa participation à l'union douanière. Nous continuons à considérer que les Nations unies restent le forum de règlement de la question chypriote et nous en avons encore discuté récemment avec Kofi Annan (le secrétaire général de l'ONU) et tous les protagonistes de cette affaire. Mais nos interlocuteurs n'ont pas bougé. Aussi, que ceux qui nous demandent une initiative commencent simplement par mettre fin à l'isolement de la République turque de Chypre du Nord (RTCN). Nous ne ferons aucun pas tant qu'il n'y en aura pas un de leur part.Pourriez-vous nous dire de façon concrète ce que vous entendez par "mettre fin à l'isolement" de la partie turque ?Sans parler de la dimension politique, cela signifie supprimer toutes les barrières mises par la partie sud [Ndlr : grecque de l'île] dans tous les domaines de l'économie, du commerce, de la formation, de la culture, du tourisme, des transports et même du sport.De nombreux observateurs font valoir que le rythme des réformes en Turquie s'est beaucoup ralenti dans les deux ou trois dernières années. Partagez-vous cette analyse et quels groupes, selon vous, seraient à l'origine de ce freinage ?Je ne peux pas être d'accord avec cela. il n'y a ni accélération ni ralentissement. Bien entendu, les conditions étaient différentes il y a deux ou trois ans car tout se focalisait sur l'échéance du 17 décembre 2004 [Ndlr : date à laquelle le Conseil européen a accepté officiellement d'ouvrir les négociations avec la Turquie]. Puis, il s'est agi de préparer l'ouverture effective de ces négociations qui est intervenue le 3 octobre 2005. Actuellement, nous sommes naturellement concentrés sur le processus de "screening" qui consiste à passer au crible toutes les différences existant entre la législation communautaire (l'entrée dans l'Union supposant une reprise de cet "acquis" communautaire) et la législation nationale. Une phase technique, donc, qui ne signifie en rien que nous serions en train de ralentir le train des réformes.Mais, à propos des réformes évoquées, Olli Rehn demande, avant la fin de l'été, des résultats concrets concernant des points précis : la création d'un médiateur de la société civile ; la définition du rôle respectif des militaires et des civils ; la lutte contre la corruption ; un début d'amélioration de la législation pénale et de la législation religieuse. Prenez-vous ces demandes comme un début de raidissement politique par rapport à la demande d'adhésion ?Pour le moment, nous n'avons pas observé d'attitude de raidissement ou de déclarations qui paraîtraient aller dans ce sens. Nous déployons tous nos efforts pour remplir nos devoirs et nous forçons nos collaborateurs à travailler, à aller de l'avant. Nous pouvons avoir des lacunes, que nous essayons de combler pas à pas. Nous avons une équipe tout à fait dévouée à la cause de ce processus d'intégration à l'Union européenne et pleine d'enthousiasme pour accomplir cette tâche.Certains pays membres de l'Europe mettent à présent en avant la notion de "capacité d'absorption" de l'Union pour accueillir in fine d'autres pays membres. Quelle est votre réaction à ce qui peut faire figure de critère supplémentaire ?C'est effectivement un concept nouveau qui est apparu récemment. Certains parlent de digestion, d'autres d'absorption... La Turquie, la société turque, n'est pas une société étrangère à l'Europe. Notre "voyage vers la civilisation européenne" n'est pas une affaire récente qui aurait commencé il y a un, deux ou cinq ans. Ce processus a commencé avec la fondation de la république par Mustapha Kemal Atatürk. Et cette marche vers la "civilisation européenne" visait également à augmenter le niveau de vie de notre population. Mais la Turquie ne vient pas vers l'Union pour essayer de lui arracher quelque chose ; au contraire, elle vient pour apporter quelque chose à l'Union. Nous souhaitons que l'Union ne devienne pas un club chrétien. Nous voulons qu'elle soit le lieu d'une alliance des civilisations. Le jour où nous réussirons cela, le terrorisme mondial recevra le coup le plus dur de son histoire.La Turquie va lancer un im- portant programme nucléaire civil, trois centrales devant être construites avant 2012. Votre pays est-il également intéressé par toutes les technologies qui sont en compétition, principa- lement américaine, japonaise et française. Et si, d'aventure, le Parlement français devait, comme il en a le projet, adopter une loi condamnant la négation du génocide arménien, pourrait-on dire que les chances du français Areva d'obtenir un contrat en Turquie seraient compromises par un tel vote ?[Rire.] Pour le moment, nous négocions avec tout le monde. Vous savez, les Français ne sont pas les seuls dans cette compétition. Il y a même beaucoup de monde. Les français (Areva) se présentent conjointement avec les allemands (Siemens), mais il y a aussi les américains, les canadiens, les sud-africains, les russes... Nous continuons à discuter avec tout le monde, et nous verrons lequel est le plus adapté car c'est avec celui-là que nous continuerons à travailler. Je peux dire que la Turquie aura un besoin très aigu d'énergie supplémentaire dans les cinq à dix années à venir.Propos recueillis par Marc Paoloni et Daniel Vignero

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