Agriculture : l'UE devrait s'inspirer des États-Unis

Avec l'adoption de la nouvelle loi-cadre agricole, le Food Conservation and Energy Act of 2008 (ou Farm Bill 2008), le Congrès et le Sénat américains adressent un message fort au monde entier et à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en particulier : vu le défi alimentaire mondial, il est hors de question que l'Amérique fragilise son agriculture. La mission confiée par les élus des deux chambres (Sénat et Congrès) à leurs producteurs est claire : il s'agit non seulement de conserver la capacité de l'agriculture américaine à produire, mais de l'augmenter afin d'améliorer l'équilibre alimentaire de la planète. Cet équilibre devient en effet de plus en plus précaire au fur et à mesure que la demande augmente, alors que la disponibilité des terres arables diminue et que la pression environnementale s'accroît.Adopté à une large majorité, le Farm Bill 2008 accorde une enveloppe de presque 300 milliards de dollars pour les cinq années à venir. Au-delà du montant considérable - du jamais-vu ! -, la nature des dispositifs de soutien souligne elle aussi l'importance que l'Amérique accorde au secteur. Ainsi, non seulement les producteurs profitent d'un panel considérable d'innovations technologiques, y compris dans les biotechnologies, mais tous les mécanismes qui leur garantissaient jusqu'à présent un filet de sécurité financier ont été maintenus, voire renforcés. C'est le cas, par exemple, de la hausse des prix minima (marketing loan rates) à partir desquels sont calculées les subventions ou de l'augmentation des paiements fixes (dits paiements directs) et des prix d'objectif (target prices), deux formes de paiements compensatoires versés aux producteurs.Le législateur américain a même ajouté à ces mesures déjà présentes dans la version précédente de la loi (pourtant considérée comme problématique par l'OMC) une mesure innovante : le programme Average Crop Revenue Election (Acre), qui vise à stabiliser les recettes des grandes cultures sur une base pluriannuelle. En outre, les producteurs de sucre et de lait ont reçu un petit coup de pouce, soit sous forme de compensation pour les pertes de revenus, soit sous forme de promotion sur le marché intérieur américain.Ainsi, le Farm Bill garantit aux producteurs américains des débouchés correspondant à 85 % du marché intérieur du sucre, et ceci quelle que soit la quantité de sucre importée de pays tiers. Enfin, malgré une polémique grandissante, les biocarburants figurent en bonne place dans le nouveau texte. En effet, ils restent considérés comme un élément indispensable d'appui à la production agricole, particulièrement pour le maïs. Bref, qu'il pleuve, qu'il neige ou qu'il vente, les agriculteurs américains ont la garantie d'un revenu décent, et un horizon dégagé pour les années à venir. Approuvé avec 316 voix contre 108 au Congrès et 81 contre 15 au Sénat, ce texte est d'autant plus apprécié par la population que deux tiers des dépenses qu'il induit sont destinés à des programmes d'aide alimentaire intérieure (tickets d'alimentation, nutrition des enfants, etc.).Que ces mesures représentent une forme déguisée de soutien au marché ne dérange pas les dirigeants américains : ces derniers n'ont aucune intention de laisser la politique agricole reposer sur un hypothétique niveau élevé des prix des céréales. Certains observateurs estiment même qu'un renversement de tendance est fortement probable.Cela devrait faire réfléchir davantage la Commission européenne ! En effet, c'est précisément sur le pari contraire, bien irréaliste, que la Commission fonde ses propositions du bilan de santé de la politique agricole commune (PAC), présenté le 20 mai 2008. Au nom d'une prétendue " modernisation, d'une simplification et d'une rationalisation " de la PAC, la Commission travaille d'arrache-pied à la suppression de tous les mécanismes de régulation : réduction de l'intervention sur les marchés, suppression des mécanismes de stockage public, réduction des aides aux agriculteurs pour affecter les fonds correspondant au développement rural, suppression des quotas laitiers, etc. Ce jeu de roulette russe est totalement incohérent avec l'ambition affichée de garantir la sécurité alimentaire.Pourtant, il existe une alternative. Elle consisterait, à défaut de s'inspirer du modèle américain, à faire preuve d'un minimum d'audace. Il s'agirait d'abord de créer des outils souples, réactifs et flexibles, qui s'adaptent à l'évolution des marchés, afin de prémunir le secteur agricole contre les renversements de tendance des prix. En outre, si l'Union européenne décidait de se libérer de sa doctrine budgétaire étriquée, sans pour autant augmenter les dépenses, elle retrouverait sa liberté d'action pour mettre en place une politique agricole ambitieuse.En optimisant en particulier son potentiel de production agricole, c'est-à-dire en rendant plus rapidement accessibles les résultats de la recherche et du progrès, l'Europe peut rester un acteur majeur à côté des Etats-Unis pour faire face aux nouveaux enjeux stratégiques alimentaires mondiaux.

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