Le procès Messier, comme si vous y étiez

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STRONG>Mercredi 2 juin, premier jour d'audience.Le tour de chauffe Chacun des sept prévenus, assis au premier rang sur d'inconfortables chaises en plastique, présente son parcours et ses revenus. Jean-Marie Messier regarde fixement devant lui, imperturbable. Quand les avocats des parties civiles lui posent des questions, il ne les regarde pas. Il daigne juste tourner la tête quand prend la parole l'avocat de Vivendi, Me Hervé Pisani.De leur côté, les ex-bras droits de J2M, Guillaume Hannezo et Eric Licoys, quand ils s'expriment, se tournent vers leur ancien boss, semblant chercher, comme il y a dix ans, son approbation du regard. Edgar Bronfman Jr dépasse tout le monde d'une tête, et a l'air de se demander ce qu'il fait là. Il ne comprend apparemment pas le français, et est assisté d'une interprète, qui tente - en vain - de lui traduire ce que lit à toute vitesse le juge Noël Miniconi, avec une voix qui porte à peine au-delà du premier rang. Le millionnaire déclare habiter " Park Avenue, New York " et diriger Warner Music, " le 3ème groupe de musique mondial ". Celui qui mena la fronde contre J2M au sein du conseil d'administration souligne : " ce n'était pas un problème personnel avec Messier, mais le marché et les autres parties prenantes avaient perdu confiance en lui ". Les origines de la criseLa procureure, Chantal de Leiris, ne prononce que quelques phrases. En janvier 2009, elle avait requis un non lieu général. Elle assure aujourd'hui que le parquet " ne sera pas taisant " et " soutiendra à nouveau " les mêmes réquisitions, " fournies, argumentées " mais certainement pas des " réquisitions d'opportunité ".Enfin, le juge relit quelques documents pour planter le décor : un article des "Echos" de 2002, et une note sans fard sur " les origines de la crise " rédigée par Guillaume Hannezo à l'intention d'un nouveau PDG, Jean-René Fourtou. L'ex-directeur financier raconte que Vivendi a étudié - mais sans suite - les rachats d'Orange, KPN, E-Plus, de licences UMTS... " Quand Vodafone lance son offre sur Mannesmann [fin 1999], Vivendi est dans une situation d'impasse stratégique. Devenir une société de télécoms européenne comme l'attendent les analystes est inaccessible. Une première équipe tente de négocier une fusion entre égaux avec Mannessmann, mais n'y parvient pas, se heurtant à des problèmes de valorisation. L'accord Vizzavi avec Vodafone est conçu dès le début comme "second best". Mais le marché réagit au-delà de toute espérance. Vivendi a 50% de Vizzavi mais ne contribue qu'à 10% des abonnés mobiles. Le marché considère que Vivendi a capté à son profit les abonnés Vodafone ". Canal Plus perd 1 milliardBref, Vivendi " surfe sur la vague Internet, et est, au printemps 2000, considéré comme une société de télécoms et d'Internet. Alors que les cash flows de Cegetel sont juste en train de devenir positifs. Et que Canal Plus perd un milliard d'euros par an ". Arrive alors la fusion avec Seagram, qui sera " le premier choix stratégique pas purement opportuniste ", et qui " permet de sortir de l'impasse stratégique ". En utilisant " la valorisation généreuse " des activités télécoms, Vivendi rachète uniquement en actions " des contenus à revenus récurrents ". A l'oral, Guillaume Hannezo précise sa pensée : " la trésorerie a toujours été très facile à lever. Début 2002, les banques font la queue devant nos bureaux pour avoir la chance de nous financer. Mais Vivendi est beaucoup trop gros pour ses banques principales [Ndlr : Société Généralecute; Générale et BNP Paribas] avec une exposition de 9 milliards ", qui était trop importante vis-à-vis d'un seul client. Confiance perdue" A un moment, la confiance des banques a été perdue. Mais je ne dis pas que la crise de trésorerie a été fabriquée par les banques pour obtenir le départ du PDG ". Allusion à la déclaration du patron de la BNP Paribas Michel Pébereau, qui avait déclaré à l'époque que la crise de trésorerie avait été organisée. Toutefois, lors de l'audience de jeudi, J2M révélera que fin juin, la BNP avait mis en place des " restrictions " dans l'accès au crédit du groupe. Jeudi 3 juinUn parachute mal ficeléAu menu : le parachute doré de Jean-Marie Messier. L'occasion pour l'ex PDG de raconter en détail les heures précédant son départ. Le 25 juin 2002, lors d'un vote, la majorité des administrateurs renouvellent leur confiance à Messier. " Mais je suis recadré : je suis maintenu à condition d'exécuter un certain nombre de choses ", raconte J2M. Le 28 juin, deux administrateurs français, Henri Lachmann et Jacques Friedmann, viennent lui demander de démissionner, affirmant que les administrateurs américains menacent de partir. " Pour moi, c'est un choc, car trois jours avant, le conseil d'administration m'avait apporté sa confiance. Je n'en suis pas revenu. Mais je n'avais aucune idée de ce qui se tramait, notamment des démarches pour me trouver un successeur, et de l'acceptation de ce successeur " (en effet, Henri Lachmann avait approché discrètement Jean-René Fourtou dès avril ou mai).La rumeur sur FourtouDans un premier temps, J2M refuse, dit " vouloir se battre ", et propose que " les actionnaires résolvent le problème via une assemblée générale exceptionnelle en septembre ", où ils voteraient " projet contre projet ". Mais, dès l'après-midi du 28 juin, " la rumeur sur Fourtou commence à poindre, et le directeur financier Guillaume Hannezo m'informe de difficultés avec Barclays, de restrictions de la part de la BNP... ". Dans la nuit, J2M décide donc de démissionner.Les deux jours qui suivent seront consacrés à la négociation de son contrat de départ. A l'audience, J2M rappelle qu'il avait tenu à ce que son contrat de travail signé début 2001 ne contienne aucune disposition sur son départ éventuel. Opportunément, Me Frédérik-Carel Canoy, avocat des parties civiles, relit un extrait du livre " J6m.com " écrit par Messier en 2000 : " les golden parachutes ne se justifient pas, je m'engage à ne jamais en négocier ". Ma dernière préoccupationLe contrat sera finalement signé le 1er juillet par Jean-Marie Messier et Eric Licoys. Le juge d'instruction a jugé les conditions de cette signature illégales, ce qui leur vaut à tous deux d'être aujourd'hui jugés pour " abus de bien sociaux ". Devant ses juges, J2M plaide " la bonne foi : je ne suis pas juriste, et je n'avais pas fait appel à un avocat. Les questions de droit étaient bien ma dernière préoccupation ". Pourtant, très vite, des doutes apparaissent. Le 2 juillet, le secrétaire général du groupe, Jean-François Dubos dit à Marc Viennot, membre du conseil d'administration, dit que le contrat aurait dû être approuvé par le conseil d'administration. Et Viennot pense alors : " pas de chance ". Parallèlement, l'avocat du groupe, Jean-François Prat, approche Edgar Bronfman Jr, qui assure l'intérim entre la démission de J2M et la nomination de Fourtou le 3 juillet. Il lui propose de resigner un nouveau contrat daté du 2 juillet, et non plus du 1er. " C'est compliqué, mais c'est beaucoup plus facile, beaucoup mieux ", lui dit l'avocat, qui propose de ne pas tenir compte du contrat du 1er juillet. Mais Edgar Bronfman Jr refuse, à en croire son témoignage lu à l'audience. Un être pauméFinalement, Vivendi ne versera jamais le golden parachute, à cause de la pression médiatique et des risques juridiques. Et cela malgré des suppliques adressées par J2M, qui fait appel à leur bon coeur en parlant de sa famille : une aïeule très âgée et en mauvaise santé, sa crainte qu' " un de ses enfants se blesse ", etc. " Ce n'est pas la lettre d'un patron, mais d'un être paumé, perdu, qui ne sait plus où il en est ", dit aujourd'hui J2M. Vendredi 4 juinL'incident Brassens L'audience de vendredi a été marquée par un incident, avec éclats de voix et injures entre avocats. Objet du débat : Anne Brassens, ancienne chargée de mission à la direction financière de Vivendi, qui a été licenciée après avoir parlé à la presse en 2002. Elle a ensuite témoigné contre son ancien employeur lors du procès de la class action à l'automne 2009. Aujourd'hui, elle est devenue avocate, et voulait représenter un petit porteur qui est partie civile lors du procès qui se tient actuellement.Mais, dès qu'elle a voulu poser sa première question, les avocats des prévenus sont intervenus pour s'opposer à sa double casquette d'avocate et d'ex-employée. L'un d'eux a saisi du sujet le bâtonnier. Me Brassens a tenté de défendre son cas, assurant " ne pas avoir de haine personnelle contre Jean-Marie Messier, que je ne connaissais pas personnellement ". Le juge Noël Miniconi a accepté qu'elle participe au procès, mais apparemment pas le bâtonnier, car elle n'est pas réapparue à l'audience. La dette et les cash flowCet incident a donné un peu de piment à une audience assez aride, qui examinant une série de déclarations de Jean-Marie Messier sur la dette et les cash flows du groupe. Au civil, ces déclarations ont valu à l'ex-PDG et à Vivendi d'être condamnés par l'AMF, condamnation confirmée en appel et en cassation. Au pénal, le juge d'instruction Jean-Marie d'Huy a aussi renvoyé devant le tribunal correctionnel J2M et son directeur financier Guillaume Hannezo pour " diffusion d'informations fausses ou trompeuses ". Mais, pour que l'ex-PDG soit condamné à nouveau, il faut démontrer que ces déclarations étaient intentionnelles. Donc, comme jeudi sur son parachute doré, il a plaidé la bonne foi, invoquant " une erreur de traduction " ou encore " une déclaration improvisée en réponse à une question ". Ni tromperie ni dissimulation" Je respecte les décisions rendues par la justice, mais je suis ici pour parler de mes intentions. Je suis accusé d'avoir intentionnellement dissimulé 12 ou 27 milliards de dettes, ce qui est une accusation grave. Mais il n'y a eu ni tromperie, ni dissimulation. L'ordonnance de renvoi du juge d'instruction fait un amalgame [avec des choses] qui n'ont rien à voir, et effectue une confusion entre les chiffres ". De son côté, Guillaume Hannezo a voulu laver son honneur. " J'ai entendu depuis mars 2002 qu'on avait truqué nos comptes, fait des faux bilans... Cela vient de fausses rumeurs lancées par gens qui voulaient prendre le pouvoir, nous racheter, acheter actifs à bas prix, ou encore spéculer à la baisse sur notre titre. Des dizaines de milliers de jours / hommes ont été dépensés par des policiers, des analystes, des avocats, des magistrats instructeurs... pour trouver ce qui était faux. La réponse après tout cela est que rien ne vient devant ce tribunal sur des comptes mensongers. Ces comptes sont exacts, parfaits, sincères et justes. Plus personne ne les attaque. Ils ont été attaqués sur dizaines de sujets, mais rien n'a tenu ". Un peu moins de paillettesEnfin, il a fait le point sur ses relations avec son supérieur. " J'ai eu des débats avec M. Messier sur la communication. J'aurai aimé un peu moins de paillettes. J'étais aussi favorable à moins d'acquisitions. Il était un peu oxygéné par l'air des sommets. Il fallait lui dire les choses de manière énergique pour qu'il les entende, mais il les entendait. En tous cas, je n'ai jamais eu de désaccord avec lui sur les comptes. Si j'avais eu, j'aurai démissionné ".

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