« En France, lier la culture à l'entreprise reste un tabou »

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Une colère saine. Salutaire. Dans la ligne de mire de « Bug made in France », le dernier livre d'Olivier Poivre d'Arvor : le modèle culturel français. Mais c'est surtout notre incapacité à nous adapter au monde moderne que pointe l'écrivain, diplomate, aujourd'hui à la tête de la radio France Culture. Arc-boutée sur de vieux schémas, retranchée sur elle-même, la France n'a pas su prendre le train de la révolution numérique. Jusqu'à en perdre son influence sur le monde. D'un ton cinglant, d'une écriture enlevée, Poivre d'Arvor décortique les faits, analyse la situation, tord le cou aux idées reçues. En regardant toujours vers l'avenir. Qu'est-ce qui a déclenché l'écriture de ce livre ?Mon départ du Quai d'Orsay m'a permis de sortir de mon devoir de réserve. De par mes fonctions à la tête de France Culture (l'opérateur culturel du quai d'Orsay), j'ai pu observer les politiques culturelles de plus de 150 pays. Et je dois dire que le modèle français issu des années Lang - modèle dont je suis le produit et que j'admire -, est assez inopérant. La France est probablement le plus grand musée du monde. Mais ce n'est certainement plus le lieu où la nouvelle culture s'expérimente.Comment en est-on arrivé là ?La production culturelle française bénéficie d'un marché intérieur si fort qu'elle n'a pas besoin de s'exporter. Le problème, c'est que nous sommes restés sur une conception « dix-neuviémiste » de la culture, hiérarchisée, difficile d'accès, qui se transmet et se mérite. Or les enjeux numériques ont balayé cette conception. La culture est un atelier de partage notamment avec les sciences ou l'industrie. Mais en France on croit au génie créateur et non au projet collectif.Vous louez la capacité des Américains à avoir impulsé la révolution digitale.Mais ne soyons pas naïfs. Cette révolution est le projet de quelques entrepreneurs désormais à la tête de multinationales très autocentrées. Ils ont inventé des machines qui gouvernent le monde et pensent en avoir tout compris. Ça limite l'universalité de cette révolution. Ça nous renvoie surtout à notre déficit industriel et à ce tabou français selon lequel culture et entreprise ne peuvent être liés. Regardez les cris d'orfraie poussés pour le projet du Louvre d'Abu Dhabi. Certains sont horrifiés à l'idée qu'on puisse exploiter nos concepts et nos collections à l'étranger.L'Europe n'a-t-elle pas un rôle à jouer ?L'Europe devrait être avant tout un projet culturel. Or la culture est considérée par l'Union comme un particularisme national dont chaque pays doit s'occuper seul. C'est effroyable.Comment faire pour reprendre la main ?La culture ne fait pas partie des valeurs véhiculées par la génération Sarkozy. Il revient donc à la gauche, où je me retrouve, de lui redonner une place centrale. Mais cette dernière doit cesser de vivre sur des schémas archaïques. Qu'elle accepte enfin l'idée qu'il y a un marché culturel. Il faut construire un appareil industriel fort pour le servir.Propos recueillis par Yasmine Youssi Édition Gallimard, 12 euros.Et aussi « Jusqu'au bout de leurs rêves », coécrit avec Patrick Poivre d'Arvor, éditions Place des Victoires, 30 euros.

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