Derrière les mots de Martine Aubry...

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Propos recueillis par Valérie Segond- - -Jacques Bichot (*) : «Elle en est restée à la vision de 1982 : que les seniors dégagent à 60 ans !»La vision de la réforme des retraites qu'elle livre dans cet article relève d'une approche démagogique, non de la vision responsable d'une personne digne d'occuper les plus hautes fonctions de l'État. Alors qu'elle titre son article sur le vieillissement comme « une chance », elle ne parle que de dépendance, d'Alzheimer, de pathologies dégénératives, des filières gériatriques, etc., en clair du vieillissement comme naufrage ! Et la seule vision qu'elle a de l'utilité des seniors est dans le bénévolat : pas une fois, elle ne parle du nombre croissant de seniors en bonne santé, phénomène pourtant acté par les démographes, qui pourraient travailler plus longtemps ! En clair, elle en est restée à la vision de 1982 : que les seniors dégagent à 60 ans ! Elle évite soigneusement d'entrer dans le sujet même de la réforme, brandissant la taxation des riches comme solution miracle, comme si cela pouvait suffire à rééquilibrer le système ! Est-elle seulement conseillée par des experts ? Elle semble refuser de regarder la réalité en face, comme Nicole Questiaux disant : « Je ne serai pas le ministre des Comptes » en 1982. On sait où cela mène : à « la rigueur ». Son revirement sur la question du recul de l'âge légal confirme son approche politicienne : elle ne veut pas prendre de risques électoraux.(*) auteur de « Retraites : le dictionnaire de la réforme » (Ed. L'Harmattan).- - -Mariette Darrigrand (*) : «Cet article marque le souci de Martine Aubry de réhumaniser la politique.»Cet article marque clairement l'entrée en campagne présidentielle de Martine Aubry. C'est un article programmatique, qui présente les deux ingrédients principaux de tout discours socialiste : « une société différente » et une « révolution » de l'âge. Elle le dit clairement : elle se situe « au-delà de la réforme des retraites » : dans le phénomène sociétal de l'âge qu'elle place au coeur même de la société du futur. Dans sa société, les vieux seront clairement au centre. C'est un signe fort du changement de notre société, alors que, il y a trente ans, c'était les jeunes qu'il fallait mettre au coeur du projet sociétal du futur. Toutefois, on voit bien dans cet article l'hésitation fondamentale de la gauche qui, depuis qu'elle a perdu les prolétaires, ne sait plus pour qui, au juste, elle se bat. À qui s'adresse ici Martine Aubry ? Elle cite, successivement, les « seniors », les « aînés », les « retraités », « les Français qui vieillissent », « les plus anciens », les « personnes dépendantes », « le grand âge », etc. Son audience en ressort totalement éparpillée, entre ceux qui ont ou vont avoir 60 ans, toujours très dynamiques, et ceux qui revendiquent la « dignité de mourir ». Passant allègrement de l'un à l'autre, elle s'adresse finalement à deux générations aux problématiques bien distinctes. Mais, à travers eux, c'est à toutes les personnes fragiles qu'elle s'adresse : la notion même de « personne fragile » vient des travaux de gériatrie, mais le terme est devenu si générique, si emblématique de notre société, que tout le monde peut s'y reconnaître. À travers cette notion, c'est donc bien toute la société qu'elle vise. En reprenant les mots de l'anthropologue Maurice Godelier, « construisons une société qui n'expulse pas ses aînés du monde des vivants », elle se place d'ailleurs non pas sur les questions techniques de la réforme des retraites, mais plutôt sur les questions fondamentales de l'être humain, celles qui aujourd'hui préoccupent toute une société qui aspire à un environnement plus humain et plus doux. Cet article marque le souci de Martine Aubry de réhumaniser la politique, ce qui en soi est un effort notable de la part d'un politique. (*) sémiologue et auteur de « Ces mots qui nous gouvernent » (Bayard).- - -Rémi Lefèbvre (*) : «C'est bien un nouveau corpus idéologique qu'elle teste là, avec l'objectif de se rapprocher de cet électorat des seniors qui a élu Nicolas Sarkozy en 2007.»À travers cet article, on voit que Martine Aubry profite de l'occasion de la réforme des retraites pour poser, suffisamment longtemps avant l'élection présidentielle mais bien en vue de cette échéance, les bases d'une pensée nouvelle : « Vers une société du soin » qui se caractérise par « une aide de qualité aux personnes fragilisées ». C'est bien un nouveau corpus idéologique qu'elle teste là, avec l'objectif très clair de se rapprocher de cet électorat des seniors qui a élu Nicolas Sarkozy en 2007, et qui fera l'élection de 2012. Et c'est d'autant plus crucial pour cette échéance que l'expérience montre que c'est bien cet électorat-là qui vote le plus. On voit aussi que sa trame idéologique est nourrie des idées de solidarité, de réciprocité, de bien-être mutuel, ces idées inspirées des travaux du philosophe Emmanuel Mounier, fondateur de la revue « Esprit », qui cherche une voie dans les liens de la société civile, loin d'un individualisme qui isole et fragilise. La pensée de Martine Aubry qui émerge ici a clairement abandonné la conflictualité de la lutte des classes pour se tourner vers celle d'une société basée sur le respect mutuel, à commencer par le respect des aînés.(*) professeur de sciences politiques à l'université de Lille II, et coauteur avec Frédéric Sawicki de « la Société des socialistes. Le PS aujourd'hui » (Ed. du Croquant). - - -Louis Chauvel (*) : « Le confort du troisième âge apparaît comme une révolution merveilleuse. [...] Mais cette révolution sera bientôt derrière nous car ni la droite ni la gauche ne souhaiteront des réformes qui rééquilibreraient le long terme.»À gauche, la retraite par répartition est un droit social arraché par des décennies de combats, et la retraite à 60 ans doit être politiquement sanctuarisée, même si c'est au prix d'autres renoncements (stagnation voire paupérisation des salaires nets des travailleurs dans la force de l'âge, conditions de travail dégradées pour les travailleurs vieillissants, dans une société salariale déstabilisée où l'on est vieux dès 45 ans, chômage des jeunes situé à des niveaux inédits). Aussi, le confort du troisième âge y apparaît-il comme une révolution merveilleuse, l'aboutissement de siècles de lutte : « En meilleure santé, de plus en plus longtemps, ils consomment, voyagent, épargnent, aident financièrement leurs enfants et petits-enfants. L'expérience est un atout, voilà la grande révolution ! » c'est ce que nous dit Martine Aubry.Si elle a raison aujourd'hui (présentée ainsi, la vie au troisième âge donnerait à de nombreux jeunes chômeurs l'envie de vieillir le plus vite possible, mais ils ne le peuvent pas), il reste que cette révolution sera bientôt dernière nous, car ni la droite ni la gauche ne souhaiteront des réformes qui rééquilibreraient le long terme. Pourquoi ? D'abord, réformer sur le stock (les anciens d'aujourd'hui, structurellement enrichis par la propriété du logement et les plus-values exceptionnelles engrangées depuis trente ans) sera politiquement inacceptable : nous avons 9 députés de plus de 60 ans pour 1 député de moins de 40, contre l'égalité parfaite en 1981. Les réformes porteront avant tout sur les actifs, comme d'habitude, qui paieront plus pour recevoir moins. Ensuite, si les jeunes retraités vivant relativement confortablement aujourd'hui (le taux de pauvreté des sexagénaires n'a jamais été aussi bas) sont les derniers salariés de l'abondance qui, entrés en période de plein emploi, ont commencé de très bonnes carrières, leurs puînés nés à partir de 1955, qui ont eu 20 ans à partir de 1975, qui ont subi la modération salariale et qui ont déjà subi des réformes qui leur seront coûteuses, formeront le nouveau troisième âge appauvri des années 2015 et suivantes. Nous vivons aujourd'hui l'apogée du troisième âge aisé, qui jamais n'a été aussi riche par rapport aux actifs, et ne le sera jamais plus à partir de 2020. Le jeu que jouent la gauche, à travers les propos de Martine Aubry, comme la droite ne fait qu'amplifier cette situation. C'est le long terme que l'on sacrifie à l'urgence, qui exigerait d'accepter que les aînés, et que tout le monde, acceptent certains sacrifices pour la jeunesse et notre avenir collectif. (*) sociologue à Sciences po, spécialiste de l'économie des générations.

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