Passionnés d'art contemporain chinois, Guy et Myriam Ullens ...

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Les Ullens, une histoire d'amour et d'art chinois Ils possédaient une quinzaine de Turner (1775-1851), ce qui faisait d'eux les propriétaires de l'une des plus importantes collections privées dédiées au peintre britannique. Le 4 juillet 2007, les Belges Guy et Myriam Ullens n'hésitaient pas à vendre leurs 14 tableaux. Avant de réinjecter la somme engrangée (15,6 millions d'euros) dans la construction du premier musée privé d'art contemporain en Chine, l'Ucca (Ullens Center for Contemporary Art) de Pékin. « Vous devez savoir qu'un collectionneur est fou, par essence », glissent Guy, jeune homme de 74 ans, et Myriam, la soixantaine flamboyante. Et ces deux-là sont, avant tout, fous de création chinoise. Au point d'avoir amassé, en une vingtaine d'années, quelque 1.500 tableaux, dessins, photos, installations, sculptures ou vidéos signés des plus grands.Fous, donc, les Ullens. Galeristes et artistes pékinois préfèrent les qualifier de « courageux ». Disons culottés. Ainsi le bâtiment de l'Ucca ? une ancienne usine militaire qu'ils ont transformée en un centre d'art de stature internationale ? appartient toujours au gouvernement chinois auquel ils sont obligés de le louer. « Le fait qu'on puisse nous reprendre le lieu dans six ans, à l'issue du bail, ne nous a pas arrêtés, affirme Myriam. Il nous fallait aller au bout de notre histoire avec l'art contemporain chinois. » Et quelle histoire ! Folle, inattendue, généreuse. À l'image de ce couple fusionnel dont la complicité et l'amour éclatants lui permettent à tout instant de s'abstraire de son environnement pour se retrouver en tête-à-tête amoureux au milieu des foules les plus compactes.Passion familialeTout a commencé à l'orée des années 1980. Héritier d'une grande famille sucrière dont il gère la fortune, le baron Guy Ullens de Schooten se retrouve régulièrement en Chine pour affaires. Et s'y ennuie à mourir. Il commence donc par renouer avec l'art chinois ancien, auquel s'intéressait déjà son père. Et parvient au fil du temps à rencontrer des artistes contemporains alors en pleine effervescence. Car les réformes engagées par Deng Xiaoping permettent enfin à ces derniers de sortir du réalisme socialiste et des thèmes imposés par le régime. « À leurs côtés, j'ai enfin trouvé ma place, se souvient Guy Ullens. On sortait. On refaisait le monde. Le marché les ignorait. Leurs ?uvres étaient très abordables. »Myriam, rencontrée quelques années plus tard, s'y met aussi avec bonheur. « C'était pour moi une manière de m'approprier la Chine. Et puis, collectionner, c'est un moyen extraordinaire pour surprendre l'autre », souligne-t-elle. Alors ils achètent. Jusqu'à un tableau par jour. D'autant que les affaires familiales sont en plein boom. Le groupe Ullens de Schooten-Wittouck acquiert Artal (le plus grand boulanger du monde), puis Weight Watchers. En 2004, le holding géré par Guy (aujourd'hui à la retraite) pèse 2,671 milliards d'euros.« Ne pas être expert »Les quelques toiles du début deviennent très vite collection. Guy et Myriam achètent toujours au coup de c?ur. Cette main de bouddha gigantesque, par exemple, semblable à un dangereux calamar géant, signée Huang Yongping. Ou encore cet immense dinosaure rouge en cage imaginé par Sui Jianguo. Il y a aussi les tableaux de Yue Minjun de bonhommes roses au rire grimaçant. Des ?uvres qui valent aujourd'hui, pour certaines, des millions d'euros. « Pour réussir une collection, je crois qu'il ne faut surtout pas être expert. Encore moins avoir beaucoup d'argent, conseille le couple. Une trop grande expertise peut vous rendre rigide. Une grosse fortune fait de vous la cible des marchands qui tentent de vous refourguer n'importe quoi pour un prix exorbitant. »Les prix justement. Au cours des cinq années qui précèdent la crise, ils explosent de 440 %. Et les Ullens ne peuvent désormais plus suivre. « D'un tableau par jour, on est passé à un tableau par mois », regrette Myriam. Alors comment faire ? Mme Ullens a une idée de génie : « Rendre à la Chine ce que ses artistes nous avaient donné. » En créant un musée. Le couple ne peut plus s'offrir d'?uvres signées des plus grands ? L'Ucca va s'intéresser aux plus jeunes. Passer des commandes aux artistes. Et inventer ainsi un mode de mécénat inédit en Chine.« La nouvelle génération de plasticiens est redoutable. Ses possibilités sont illimitées », analyse Guy. Aidés de leurs conseillers (tel Jérôme Sans, l'ex-directeur du palais de Tokyo qui dirige aujourd'hui l'Ucca), les Ullens traquent désormais les nouveaux talents. D'autant qu'une flopée de galeries se sont ouvertes aux quatre coins de la ville. Sans parler de celles qui entourent l'Ucca au « 798 Art District », un ancien complexe militaro-industriel transformé en quartier d'art. Parmi elles, l'italienne Continua dont une folle installation a fait le tour du monde. Signée Sun Yuan Peng Yu, elle figure une assemblée de vieillards installés dans d'incontrôlables fauteuils roulants lancés à vive allure les uns contre les autres. La galerie coréenne Arario est également un passage obligé. Elle représente notamment Wang Du, auquel les Ullens s'intéressent de plus en plus. La galerie Tang Contemporary Art ou Urs Meile sont également des incontournables.En recherche perpétuelleLes coups de foudre pour de nouveaux artistes ? dont l'?uvre reste aujourd'hui encore abordable ? ne manquent pas. « Nous sommes tombés raides devant une installation lumineuse de Wu Chi-Tsung », avoue Myriam. Le plasticien y articule une lampe puissante sur une grille en fil de fer, dont l'ombre mouvante projetée au mur se révèle d'une envoûtante poésie. Et que dire des installations empreintes de nostalgie pour le vieux Pékin, imaginées par Shen Yuan. Et des briques de Wen Fang, dénichées à la galerie Paris-Beijing Photo, sur lesquelles l'artiste a imprimé des photos d'ouvriers. Superbe hommage à cette armée des ombres sur laquelle repose la réussite économique de la Chine. Sans parler de Yin Xiuzhen qui présente une gigantesque yourte aux courbes maternelles, réalisée à partir de tee-shirts roses, dans laquelle les spectateurs sont invités à méditer.Au final, les ?uvres collectionnées dressent une belle cartographie de la vie des Ullens. « Comme un journal intime de leurs rencontres, de ce qu'ils aiment, de ce qu'ils ressentent pour la Chine. Le témoignage de l'extraordinaire énergie qu'ils mettent pour les autres », confie Jérôme Sans. « On ne s'est enfermés dans aucun schéma », reconnaît le couple. Et c'est ce qui fait la force de cette collection.Yasmine Youssi

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