L'impact du "plan d'aide" sur l'économie de Chypre sera considérable

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Quelles seront les conséquences sur l’économie chypriote de la taxe sur les dépôts bancaires décidée ce week-end par l’Europe ? Pour répondre à cette question, il convient sans doute d’abord de pouvoir déterminer la structure de l’économie de l’île méditerranéenne. Ou plutôt de sa partie hellénophone, la République de Chypre, la seule reconnue internationalement et membre de l’Union européenne. Car rappelons que le nord du pays est occupé unilatéralement par la Turquie qui y a installé un régime ami appelé \"République turque de Chypre du Nord.\"Le PIB de Chypre était de 17,8 milliards d’euros à fin 2011, soit l’équivalent de l’ensemble des fonds nécessaires à renflouer les deux grandes banques du pays, la Marfin (officiellement Banque populaire de Chypre) et la Banque de Chypre. Le pays est une plaque-tournante de la finance, non seulement en provenance de l’ex-URSS, mais aussi des pays du Moyen-Orient et de la Grèce. Le secteur bancaire est donc démesuré : les deux banques \"sauvées\" ce week-end cumulaient en 2011 pas moins de 82 milliards d’euros de bilans, soit 4,6 fois le PIB du pays! C’est évidemment beaucoup, mais pas insolite : ce ratio est inférieur au rapport entre la somme des bilans de Crédit Suisse et UBS et du PIB suisse.De la finance ? Pas entièrementPourtant, l’économie chypriote est loin d’être une simple économie financiarisée. Le secteur financier ne compte que pour 7,9 % du PIB (données de 2011) de l’île si l’on exclut le secteur immobilier (fortement dépendant du tourisme). Au Luxembourg, par exemple, le secteur financier compte pour plus de 20 % du PIB. Le premier secteur qui génère de l’activité à Chypre, c’est la vente de détail (11 % du PIB), suivi de l’immobilier et des activités de l’administration centrale. Voici qui écorne l’image de Chypre \"trou noir de la finance\" qui serait une sorte de coffre-fort au milieu de la Méditerranée. En réalité, Chypre n’est souvent qu’un séjour temporaire pour les investisseurs : l’argent transite par l’île depuis l’ex-URSS pour passer vers d’autres paradis fiscaux avant de revenir pour être finalement investi en ex-URSS.Au final, l’économie chypriote gagne un peu dans cette affaire, mais pas suffisamment : si le compte financier du pays est excédentaire, sa balance des paiements est chroniquement déficitaire. Autrement dit, Chypre ne « vit » pas de la finance comme le Luxembourg et la Suisse qui dégagent grâce à leurs secteurs financiers des excédents courants considérables. Du reste, le PIB par habitant de Chypre n’est pas comparable à ces deux pays : selon la Banque mondiale, il est 2,8 fois inférieur à celui de la Suisse et 3,7 fois à celui du Luxembourg.La part des non-résidentsLa taxe sur les dépôts doit rapporter 5,8 milliards d’euros, soit pas moins d’un tiers du PIB. Son impact devrait donc être considérable sur l’économie de l’île. Selon les données de la Banque centrale chypriote et de l’office des statistiques, les dépôts bancaires s’élevaient à 69,94 milliards d’euros en novembre 2012. Les non-résidents comptaient pour seulement 35 % du total, soit 25 milliards d’euros. La part de la « Russie » dans ce total est difficile à estimer : officiellement, les déposants russes détiennent 1,2 milliard d’euros seulement (soit moins que les 1,24 milliard déposés par les Français) et les Britanniques sont les premiers déposants à Chypre. Sauf que souvent les oligarques passent par les « dépendances de la Couronne » et par Londres pour déposer leurs avoirs à Chypre. On le voit : non seulement la \"faute\" de Chypre n’est pas isolée, elle s’inscrit dans des pratiques internationales d’évitement fiscales, mais la contribution des non-résidents sera plus réduite que celle des résidents. Enfin, il faut compter avec les dépôts des expatriés nombreux à Chypre, notamment des Britanniques qui travaillent dans la grande base militaire du pays laissée à Londres après l\'indépendance en 1960.Les Chypriotes paient l’additionCe sont donc d’abord les Chypriotes qui paieront l’addition. Les dépôts des ménages, 26 milliards d’euros, sont ainsi supérieurs à ceux des non-résidents. Selon Eric Dor, directeur de recherche à l’école de gestion IESEG, la contribution par ménage serait de 2.500 à 2.900 euros en moyenne. Pour des ménages français, ceci contribuerait à une taxe de 4.000 à 5.000 euros. La banque japonaise Nomura estime que la perte pour les ménages sera, en moyenne, de 15 % de leurs revenus. Une ponction à l’économie qui devrait coûter cher au secteur de la consommation, dont on a vu le poids dans l’économie de l’île. Les entreprises non financières seront aussi pénalisées, puisqu’elles disposent de 9 milliards d’euros de dépôts. Ce sera autant de moins pour l’investissement.Enfin, le secteur financier chypriote est sans doute en état de mort clinique depuis vendredi soir. Après un tel coup, les investisseurs internationaux ne feront plus jamais confiance aux banques de l’île. Les inévitables retraits qui vont intervenir vont achever de fragiliser les deux grandes banques déjà affaiblies par le PSI grec décidé par l’Europe. On doit, ici, s’attendre à des licenciements massifs dans le secteur et, sans doute, à un \"credit crunch.\"L’enjeu du gazNomura estime que le PIB chypriote devrait se contracter de 15 % en deux ans. Or, depuis l’an passé, Chypre est déjà en récession. Le gouvernement avait déjà entamé un fort tour de vis. Le PIB a reculé l’an passé de 2,3 %. Le problème, c’est qu’on voit mal où va désormais l’économie chypriote : les mesures prises vont détruire un pan de son économie et les mesures favorables à la compétitivité risquent de ne pas peser lourd. Le seul espoir de Chypre, c’est le gisement de gaz naturel qui a été découvert aux larges de ses côtes et qui sera exploité avec Israël.Pour l’Union européenne, ce gisement aurait pu être une chance. Sauf que désormais, Chypre est à vendre et il y a fort à parier que ce gisement profitera à un tiers plus offrant. Déjà Gazprom aurait, selon la chaîne de télévision locale Sigma TV,  proposé au président chypriote de renflouer les banques du pays contre l’exclusivité de la gestion de ces gisements. L’offre aurait été déclinée. Mais face aux conséquences du plan européen, jusqu’à quand ? Au final, l’Europe, pour ne pas avoir voulu payer pour Chypre risque de voir cette source d’énergie dans les mains d\'un tiers qui lui dictera sa loi… 

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