Le déjeuner de François Lenglet : Charles Beigbeder, « serial entrepreneur »

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« Vous prendrez un peu de vin ? Nous avons un bon médoc au verre. » Installé sur une banquette du café de l'Alma, Charles Beigbeder semble hésiter. « C'est vrai que j'ai le conseil exécutif du Medef en début d'après-midi? » Nouveau temps d'arrêt. « Après tout, oui, un verre de médoc. » La réunion du Medef était-elle une raison de ne pas boire ou au contraire une raison de plus pour rompre l'abstinence ? Je ne le saurai pas. J'étais en retard d'une dizaine de minutes, il avait déjà choisi son menu : une salade et un chateaubriand saignant, avec des frites.Né le même jour qu'HitlerCharles Beigbeder est intelligent. Il est sympathique. Il est beau. Il a fait fortune. Et si cet entrepreneur à succès n'est plus jeune, il n'est pas encore vieux. Pour compléter sa panoplie de gendre idéal, ajoutons qu'il porte des costumes classiques, siège au Medef, a présidé Croissance Plus, arbore la Légion d'honneur, copréside la Fondation pour l'innovation politique et rédige des rapports pour Sarkozy : où qu'on aille dans le Paris qui compte, Beigbeder n'est pas loin. « Le problème, c'est que Charles est imbattable, il est l'homme parfait », note son frère Frédéric, dans son dernier livre, « Un Roman français », où il chronique drôlement leur enfance neuilléenne et les tribulations de cette famille du Béarn. Des traits de statue, où seul le front strié de rides semble avoir donné prise au temps. A l'occasion, un pli vertical surgit entre les sourcils, qui révèle un tempérament moins policé que ne le laissent croire ses manières sages. Beigbeder sait ce qu'il veut et sait le faire entendre aux autres. « Il est né le même jour qu'Adolf Hitler », rappelle le frère cadet dans son autobiographie. « C'était selon moi la preuve que l'astrologie est une science exacte. »Faire de l'or avec du bléAvec les entreprises qu'il a créées, Beigbeder rejoue l'histoire du capitalisme, mais à l'envers. C'est dans Internet qu'il débute, en créant Self-Trade, un courtier en ligne, qu'il cède à minuit moins cinq, juste avant le krach des start-up, qui aurait transformé son carrosse en citrouille. Au début des années 2000, le « net-setter » remonte le temps et investit la deuxième révolution industrielle : il met sur pied un fournisseur d'électricité, Poweo, concurrent d'EDF, profitant de l'ouverture du marché. L'entreprise grandit, mais les investissements à réaliser sont gigantesques. Beigbeder vend à nouveau ses parts, cette fois-ci pour 40 millions d'euros. Un nouveau projet le ramène quelques millénaires plus tôt encore, là où débute la toute première des révolutions économiques, celle de l'agriculture. La toute première et, si l'on en croit cet investisseur plutôt avisé jusqu'ici, aussi la prochaine. Le niveau de vie s'élève partout dans le monde, explique-t-il, la consommation de viandes et donc de céréales ne peut que s'accroître. Il faut donc en produire : il investit aujourd'hui une dizaine de millions dans des fermes en Ukraine - le fameux « grenier à bl頻 de nos manuels scolaires, rappelle-t-il. Et il fait aujourd'hui appel au marché pour racheter quelques dizaines de milliers d'hectares supplémentaires. Investir en Ukraine ? « Cette démocratie se stabilise », explique Beigbeder. « Regardez les élections de cette semaine : le président sortant à fait 5 %. C'est encourageant. »Le plus vieux métier du mondeLe chateaubriand arrive. « Tiens, vous avez mis de la béarnaise. Je n'en voulais pas? » Puis, dans un éclat de rire : « Vous avez eu raison quand même. » Alors, après Internet, l'électricité, les céréales, va-t-il remonter le temps jusqu'au plus vieux métier du monde ? « Non, sourit-il, pas celui-ci. » Ce sera l'autre plus vieux du monde, la politique. Après un parachutage sur la liste UMP Ile-de-France, il a préféré renoncer devant la bronca que son arrivée déchaîne chez les militants. « Je les comprends, concède-t-il, beau joueur. La composition d'une liste est un exercice à fortes contraintes. » Membre du Parti radical valoisien ? celui des centristes de Jean-Louis Borloo ? , il prépare déjà le coup d'après : les élections législatives. Une circonscription de la région parisienne ferait bien son affaire, et il y travaille. Pourquoi diable plonger dans ce milieu si décourageant pour un homme qui aime et sait entreprendre ? La politique, c'est comme les céréales, répond-il. Il faut de l'hybridation pour que les pousses soient plus vigoureuses. En clair, on a besoin de la société civile. « J'ai envie d'être utile. Je serais vraiment content d'être à l'origine d'une grande réforme fiscale qui aide à décrasser le moteur économique français. »Sur l'avenue Rapp, un vent glacial fait ployer les silhouettes décharnées des arbres, le pont de l'Alma est blanchi par le givre. L'heure du conseil exécutif du Medef approche. « Il faut que j'y aille, Laurence a besoin de soutien. » C'est vrai que Parisot, la présidente du mouvement patronal, est mise à mal une nouvelle fois par la démission brutale d'un de ses collaborateurs. Un dessert ? Le serveur vante son bavarois au chocolat avec de la glace vanille, et récolte un « non » qui claque. Mais il revient à la charge avec une offre améliorée, que Beigbeder accepte : un café gourmand, ou le dessert qui n'ose pas dire non nom ? le dessert des centristes.

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