Homo-oeconomicus : un comportement modèle ou un modèle de comportement ?

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La crainte de la crise peut‐elle causer la crise ? Depuis 2009, chaque soubresaut politique en Europe - les récentes élections en Italie en témoignent - fait tanguer le cours de l\'euro et monter les taux des obligations des Etats concernés. Le coût de l\'endettement public s\'accroît alors et la question de sa soutenabilité réapparaît. Un cercle vicieux peut‐il alors s\'enclencher? Depuis la crise des dettes souveraines, une question fondamentale est apparue dans le débat public sur la possibilité pour les marchés de former des anticipations auto‐réalisatrices : la peur de la chute causant la chute et ce, quels que soient les fondements structurels. Deux ouvrages nouvellement traduits en français remettent en cause les certitudes établies.La difficulté des sciences sociales (dont économiques) tient en ce qu\'elles s\'intéressent à des êtres humains dont le comportement dépend de la perception qu\'ils ont de leur environnement. La difficulté d\'analyse est encore renforcée lorsqu\'on conçoit que nos actions ne sont pas conditionnées uniquement par notre vision passée et présente de l\'état du monde, mais également par nos prévisions des changements à venir à court et long terme. Par exemple, un restaurateur qui imprime un nouveau menu doit décider des prix à indiquer pour maintenir sa rentabilité pendant la durée d\'utilisation du menu, souvent plusieurs mois. Le restaurateur qui anticipe une inflation forte de ses coûts futurs a donc intérêt à augmenter ses prix dès à présent, contribuant ainsi à la hausse de l\'inflation qu\'il craint. La Banque Centrale dont le mandat est de maintenir la stabilité des prix s\'efforce donc non pas de contrôler administrativement les prix à chaque instant mais de contenir les « anticipations d\'inflation » des agents économiques. Le mécanisme est le même sur les marchés financiers : les investisseurs qui prêtent à un Etat dont ils craignent la faillite demandent une rémunération supérieure pour compenser le risque encouru. Le coût pour l\'Etat s\'accroît alors, ce qui grève ses finances et peut générer cette faillite.Comment déterminer les lois économiques dans un monde où la vision même que nous en avons les modifie ? Pour éviter le syndrome du chien qui se mord la queue, John Muth a proposé en 1961 ce qui est devenu la pierre angulaire de l\'analyse économique : le principe des anticipations rationnelles. Celui‐ci suppose que les agents économiques utilisent le même modèle que celui que le théoricien postule pour analyser leur comportement, permettant ainsi d\'analyser leur interaction. Depuis Muth, les économistes posent des modèles mathématiques pour étudier l\'interaction entre les prévisions des agents et les lois de l\'économie. Un progrès semble avoir été fait pour comprendre l\'économie dans sa complexité : on se rapproche d\'une science économique et le prix Nobel 2011 a été décerné à Christopher Sims et Thomas Sargent pour leurs contributions dans cette voie.Une science économique de l\'incertainIl est malheureusement souvent difficile de réconcilier les anticipations rationnelles avec les données historiques. Un problème de ce concept est que l\'économiste suppose que tous les agents forment leurs prévisions suivant son modèle spécifique. La profusion de modèles possibles montre une limite d\'une telle hypothèse. Thomas Sargent a lui‐même été l\'un des premiers étudier la possibilité que l\'homo‐oeconomicus n\'ait qu\'une information imparfaite, une rationalité limitée en somme qui rend le modèle de l\'économiste imprécis.Certains chercheurs rejettent drastiquement l\'hypothèse de rationalité et ses conséquences, comme l\'efficience des marchés financiers. L\'approche dite comportementale considère les agents économiques mus par des mouvements psychologiques qui peuvent les entraîner loin de leur toute raison ou fondement. Dans un ouvrage ayant connu un grand succès aux Etats‐Unis (Les esprits animaux : Comment les forces psychologiques mènent la finance et l\'économie,Flammarion, 2013 ; 293 pages), Robert Shiller et George Akerlof (respectivement Professeurs à Yale et Berkeley, Prix Nobel d\'Economie 2001) montrent comment des facteurs humains et apparemment « irrationnels » permettent d\'expliquer les crises et fluctuations économiques.Pour persévérer dans une démarche scientifique, il est important de pouvoir modéliser les observations telles que celles de Shiller et d\'Akerlof afin d\'évaluer leur pertinence : on ne peut accepter une théorie qui si on dispose d\'une technique pouvant l\'invalider si elle est fausse. L\'économie et la finance ne se prêtent en effet pas facilement à la démarche expérimentale, car les conséquences pourraient être dramatiques (les alternances politiques marquées entraînent parfois des ruptures fortes qui constituent ainsi une forme d\'expérience macroéconomique, comme en témoignent au tournant des années 1980 les politiques libérales de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher ou la relance Keynésienne de François Mitterrand).C\'est cette voie que poursuivent Roman Frydman et Michael Goldberg (Professeurs aux universités de New York et du New Hampshire) qui publient ce mois‐ci la traduction française d\'un essai (Marchés : la fin des modèles standard, Le Pommier, 2013, 400 pages) dans lequel ils réfléchissent sur les principes de base des modèles d\'anticipations rationnelles et proposent de dépasser les solutions actuelles. Ils mettent l\'accent sur ce que les comportements et  anticipations économiques sont très rarement déraisonnables mais que de nombreux facteurs - variant selon les époques - entrent en jeu. Aussi, l\'échec des modèles existants repose‐t‐il sur le concept d\'incertitude qu\'ils emploient : Frank Knight a posé en 1921 une distinction entre ce qu\'on sait ne pas connaître (auquel il est possible d\'assigner une probabilité) et ce qu\'on ne sait pas ne pas connaître. Pour Frydman et Goldberg, la grande erreur de la théorie économique actuelle est de prédéfinir à l\'avance et selon des règles et probabilités figées comment les agents économiques agiront à l\'avenir ; alors qu\'en réalité « l\'avenir est ouvert », nul ne peut anticiper des évènements encore inconnus.Frydman et Goldberg enjoignent donc les économistes à la modestie : plutôt que de fournir une explication très détaillée mais fausse, il serait préférable de prendre en compte la part d\'incertitude irréductible. Dans le cadre des marchés financiers étudiés par ces auteurs, cette incertitude donne un rôle nouveau aux autorités : mieux qu\'un contrôle administratif rigide ou un laisser‐faire fondé sur une hypothèse d\'efficience qui peut générer de forts déséquilibres et des crises, un engagement à agir en cas de fluctuations importantes fournirait une troisième voie permettant de réduire leur coût pour la société.La crise a remis en cause de nombreuses théories économiques et a montré l\'importance d\'étudier les alternatives afin d\'évaluer lesquelles constituent des propositions crédibles : les erreurs que commettent les économistes ne se réduisent pas à de simples débats académiques mais peuvent entraîner des conséquences sociales dramatiques.Guillaume Chevillon est Professeur Associé en Econométrie à ESSEC Business School. Sesrecherches et enseignements portent sur la dynamique macroéconomique et financière ainsi que sur les méthodes de prévision. Ingénieur civil des Mines de Paris et titulaire d\'un doctorat en Economie de l\'Université d\'Oxford, il a enseigné par le passé à Oxford, Sciences‐Po, HEC, Dauphine et l\'ENA. Il est en 2012‐13 chercheur visitant à la Réserve Fédérale de New York et à New York University. 

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