Derrière les mots de... Barack Obama

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C'est une sévère mise en garde que Barack Obama a adressée vendredi aux banquiers lors d'un discours prononcé à Cooper Union, une université privée située à quelques blocs de Wall Street, pour défendre son projet de réforme financière. « Il est essentiel que nous apprenions les leçons de cette crise pour que nous ne nous condamnions pas à la répéter ». Réactions de Charles-Henri Filippi, de Steve Ohana et de Dominique Moïsi. - - - - -Charles-Henri Filippi (*) : « Il est devenu impératif de créer de grands marchés liquides et transparents pour les produits de dette.»La crise financière et bancaire a incontestablement cassé l'économie réelle. Et le retour aux profits des grandes banques d'investissement au premier semestre 2009 a donné le sentiment que Wall Street sortait la tête de l'eau alors qu'elle laissait l'économie chaotique. Ces profits reposent en fait sur deux éléments. L'un, conjoncturel, provient de la transformation d'une ressource bon marché, sinon gratuite, fournie abondamment par les banques centrales pour sauver le système financier. Comme si, finalement, tous les efforts entrepris par les Etats et les banques centrales pour relancer l'économie avaient d'abord été épongés par les banques et le système bancaire pour assurer sa survie et son retour aux profits. Le second élément relève d'un phénomène plus structurel. Il est progressivement apparu au cours des dernières années précédant la crise qu'il était moins rentable pour une banque de financer l'économie que de développer des activités de trading sur le marché secondaire. Comme si la mauvaise monnaie chassait la bonne ! Et les réglementations bancaires ont largement favorisé cette dérive. En outre, l'affaire Goldman Sachs a apporté un éclairage cru sur les pratiques de marché et démontre avec force que l'économie financière ne fonctionne pas comme l'économie de marché des biens et services. Sur ce dernier marché, les acteurs en présence sont dans des positions d'utilités distinctes (producteur vs consommateur), alors que sur les marchés financiers, les acteurs en présence ont bien souvent une pure relation de gagnant/perdant dans laquelle l'asymétrie d'informations joue un rôle crucial. C'est bien cette dimension spéculative qui n'assure aucun service à l'économie et qui ne favorise pas même la liquidité des marchés qu'il faut remettre sous contrôle. Tout l'enjeu aujourd'hui est de renverser la tendance et d'inciter les banques à revenir à leur mission première : le financement de l'économie. D'autant que dans notre monde en pleine mutation, les besoins en financement de long terme sont considérables. Comment faire ? La séparation des activités, prônée par la réforme aux Etats-Unis, me laisse sceptique car je ne vois pas comment concrètement procéder. Deux pistes me semblent incontournables. Tout d'abord, mobiliser l'épargne de long terme pour financer le long terme. Et s'il faut augmenter les exigences de fonds propres, ce sont avant tout les activités de trading qu'il faut viser et non la banque commerciale. Ensuite, il est devenu impératif de créer de grands marchés liquides et transparents pour les produits de dette, comme c'est le cas pour les actions. Il faut juguler les faux marchés qui ne servent qu'à la spéculation. Ainsi, la finance pourra-t-elle mieux servir les besoins massifs qu'exige le nouveau modèle d'économie globale qui nous attend.(*) banquier, président d'Alfina et auteur de « L'argent sans maître » (Editions Descartes).- - - - -Steve Ohana (*) : « L'issue de la bataille qui s'annonce est encore très incertaine.»Je salue enfin cette clairvoyance du président Obama. Je prends donc ces mots au pied de la lettre et non comme un effet de manche purement politique. La prise de conscience des effets dévastateurs de la finance telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui est réelle. L'aléa moral, qui s'est considérablement renforcé depuis la faillite de Lehman Brothers, est devenue la principale source d'instabilité de la finance. La garantie implicite accordé par l'Etat, et donc par les contribuables, et des conditions de refinancement exceptionnellement avantageuses pour les banques, ont fait sauter tous les verrous de prudence. Les banques de Wall Street ont parfaitement compris le message du « Too big To Fail » et se sont engagées dans une dangereuse course à la taille, concentrant ainsi tous les risques de marché sur un nombre de plus en plus restreint d'acteurs. C'est bien cet équilibre de la terreur qu'il faut briser. D'où l'objectif affiché de limiter la taille des banques et d'avancer désormais la menace de la faillite pour les banques en difficulté. L'idée, longtemps admise, que la financiarisation est utile ou que la bonne santé de Wall Street est toujours un atout pour le pays est désormais clairement remise en cause. Même si les banquiers, en premier lieu, Goldman Sachs, continuent de penser sincèrement le contraire. Après vingt ans de croissance illimitée, nous sommes arrivés à un stade où l'intérêt des banques ne s'aligne plus sur celui de l'économie réelle. Il est temps d'engager un mouvement de dégonflement de la sphère financière et de faire en sorte que les banques soient plus incitées à à irriguer l'économie qu'à spéculer sur les marchés. En un mot, il faut définanciariser l'économie. Mais la partie est loin d'être gagnée, malgré l'émotion suscitée par la nouvelle affaire Goldman Sachs. Wall Street reste extrêmement puissant et n'a pas dit son dernier mot. L'issue de la bataille qui s'annonce est encore très incertaine.(*) Professeur de finance à l'ESCP Europe, co-fondateur de Riskelia (www.riskelia.com).- - - - -Dominique Moïsi (*) : « L'attachement de l'Amérique à Wall Street est aujourd'hui beaucoup moins évident. Et Barack Obama a parfaitement compris ce changement dans l'opinion.»On a beaucoup reproché à Barack Obama la trop grande compréhension dont il aurait fait preuve à l'égard de Wall Street alors même qu'il s'est montré intraitable à l'égard de l'industrie, en particulier de l'industrie automobile. Il lui a été notamment reproché, y compris dans son propre camp, d'être intervenu massivement pour stabiliser le système financier. Ce qui peut être pourtant mis à son crédit. Mais, le retour aux profits, les affaires des bonus, l'influence de plus en plus manifeste des banques dans les affaires du monde et récemment, l'affaire Goldman Sachs accusée d'avoir trompé ses propres clients ont profondément choqué une grande partie de l'opinion américaine. L'attachement de l'Amérique à Wall Street est aujourd'hui beaucoup moins évident. Et Barack Obama a parfaitement compris ce changement dans l'opinion. Il souhaite donc à la fois rassurer l'opinion par des annonces très volontaristes et donner ainsi un sens à son action. Barack Obama veut convaincre l'opinion américaine que son administration, sa politique, peut réellement changer les choses en Amérique.(*) Conseiller spécial à l'IFRI.

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