De l'influence des ponts sur la croissance

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Le 1er juillet 2000, la Reine Marguerite II de Danemark et le souverain suédois Charles XVI Gustave inaugurent en grande pompe le pont de l'Øresund, un ouvrage destiné à relier le Danemark et la Suède. Après cinq ans de travaux et la création d'une île artificielle, le détroit était enjambé par un pont de 7,85 km et un tunnel de 4 km. A l'époque, ce projet pharaonique qui a coûté 2,3 milliards d'euros laissait perplexe. Beaucoup jugeaient le pont superflu, car les relations entre le sud de la Suède, la Scanie, et la région de Copenhague étaient assez faibles. Le ferry entre la capitale danoise et la ville suédoise de Malmö était loin d'être le plus couru de Scandinavie. Péage à 38 eurosLes deux villes se faisaient face, mais avaient plutôt tendance toutes deux à regarder vers Stockholm. Et puis, le prix du péage (38 euros pour un véhicule sans abonnement) semblait prohibitif. Dix ans après, pourtant, l'ouvrage a clairement changé la vie des habitants des deux rives du Détroit. Et il a donné naissance à une véritable métropole de 3,7 millions d'habitants, la plus peuplée de Scandinavie. Le trafic a explosé. En 2008, 36 millions de personnes ont utilisé le pont, mais 20.000 personnes l'empruntent quotidiennement pour aller travailler de l'autre côté du détroit. La plupart choisissent d'utiliser les confortables navettes ferroviaires qui, toutes les 20 minutes, relient Malmö en Suède à Copenhague, en 35 minutes. A la fin de l'année, l'achèvement d'un tunnel sous Malmö permettra encore de réduire la durée du voyage.Un trafic qui varie en fonction de la couronneLe succès du pont tient autant au maintien des différences entre les deux pays qu'à la création d'un espace économique commun. L'Øresund vit ainsi au rythme des fluctuations de la couronne suédoise. A la différence de la couronne danoise, rattachée à l'euro dans le cadre du xxx européen, la couronne suédoise est flottante. Jusqu'à l'an dernier, elle avait plutôt tendance à s'affaiblir face à l'euro, donc face à son homologue danoise. Une aubaine pour de nombreux Danois. Monica, croisée dans le train pour Malmö travaille ainsi toujours dans une banque à Copenhague, mais a acheté sa maison dans la campagne de Scanie. Elle a pu ainsi profiter d'un taux de change favorable et éviter les excès que connaissait alors le marché immobilier danois. « Sans le pont de l'Øresund, je n'aurais pas pu réaliser mon rêve », affirme-t-elle. Impact économiqueRien d'étonnant alors à ce que 94 % des travailleurs frontaliers viennent de Suède, d'autant que la situation sur le marché du travail danois reste, malgré la crise, bien meilleure, que sur l'autre rive. Le surplus de force de travail suédois s'est naturellement dirigé vers la rive danoise, un mouvement favorisé par le niveau élevé d'intercompréhension entre les deux langues. Le pont a également eu un impact macroéconomique non négligeable. « Lorsque la couronne suédoise était faible, beaucoup de Danois allaient faire leurs achats en Suède et cela a accéléré la chute vertigineuse de la consommation au niveau national », explique Helge Pedersen, chef économiste chez Nordea à Copenhague. Il est vrai que, pour le Danemark, la région de Copenhague est la plus riche et la plus peuplée. Son poids dans l'économie est essentiel. Avec le récent accès de vigueur de la couronne suédoise, la situation pourrait d'ailleurs s'inverser. Dans un grand magasin de Malmö, une vendeuse du rayon habillement se plaint de ne plus voir de Danois ou presque. Quant à ses clients locaux, beaucoup font, le week-end, le chemin de Copenhague pour faire leurs courses. Mais au-delà des fluctuations monétaires, le pont a bel et bien crée un marché unique, intégré. Rive incontournableLes Etats ont joué le jeu en passant des accords pour favoriser la vie des frontaliers en matière d'impôt et de santé, par exemple. Les entreprises sont également de plus en plus binationales, à l'image des ports de Malmö et Copenhague, intégré dans un même groupe. Les Danois se sont fortement implantés à Malmö dont ils ont fait leur tête de pont pour l'ensemble du marché suédois. Dans cette ville, 280 sociétés sont danoises, c'est 22 % de l'ensemble des sociétés étrangères et deux fois plus que les sociétés allemandes, les secondes de la liste. Progressivement, l'autre rive est donc devenue incontournable dans la vie quotidienne des habitants de la région de l'Øresund. Le projet des deux gouvernements est d'en faire d'ici dix ans la « région la plus attractive d'Europe », notamment en renforçant les coopérations en matière de marché du travail et d'enseignements. Au moment où la zone euro vacille, ces deux pays qui ont chacun refusé l'entrée dans la monnaie unique, ont prouvé que, parfois, un pont valait mieux pour fonder une unité économique qu'une monnaie commune.Romaric Godin, à Copenhague et Malmö.

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