Encore un effort, nationalisons vraiment les banques

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Par Pierre Dockès, professeur émérite à l'université Lyon II.

Dans le maelström d'une crise de liquidité, il est indispensable d'injecter massivement des liquidités sur les marchés monétaires et de baisser les taux?; les banques centrales l'ont fait, plus ou moins vite et fort. De même, il est nécessaire de nationaliser les banques en faillite et de garantir les dépôts bancaires afin d'éviter le "run" des particuliers aux guichets des banques criant «I want my money back». Si cela a permis d'éviter l'effondrement du système, c'est insuffisant pour sortir de la crise. Racheter les créances «pourries» des banques avec le plan Paulson pouvait sembler une issue. Non seulement cela pose de sérieux problèmes (à quel prix?? N'est-ce pas un cadeau aux banques?? Le lobbying et les conflits d'intérêts sont omniprésents...), mais, à l'évidence, cela n'a pas suffi.

Aujourd'hui, à la suite de Gordon Brown, les gouvernements européens se sont décidés à deux mesures complémentaires : recapitaliser par des fonds publics les banques en difficulté qui en font la demande et assurer les prêts interbancaires (si l'Allemagne a garanti ces prêts, la France a préféré l'ouverture d'un guichet public). Les Etats-Unis viennent de prendre à leur compte une partie de ce plan en recapitalisant les grandes banques sur la base du volontariat (250 milliards de dollars pris sur les 700 du plan Paulson).

Ce plan de sauvetage identifie les points cruciaux sur lesquels agir prioritairement. Le problème d'une crise de liquidité est un problème de crainte interactive et d'échec de la coordination. Personne ne prête à personne et, en particulier, les banques ne se prêtent pas entre elles du fait d'un jeu de miroirs voisin de celui analysé par Keynes sous la forme célèbre du concours de beauté. Les banques ne se prêtent pas entre elles parce qu'elles n'ont pas confiance dans la solvabilité des autres banques mais aussi parce qu'elles préfèrent conserver leurs liquidités sachant que les autres banques, n'ayant pas confiance en elles, ne leur prêteront pas demain. Enfin, la banque A ne prête pas à la banque B parce qu'elle croit que les autres (les banques C, D...) la croient insolvable et donc ne lui prêteront pas et que B sera alors en difficulté.

Une économie de défiance généralisée se constitue alors et cet état se maintient tant qu'un choc puissant ne vient pas briser les miroirs. Or, si recapitaliser les banques par des fonds publics, assurer les prêts interbancaires et approvisionner le marché en liquidité à taux fixe sans limites vont dans le bon sens, ce n'est pas suffisant. Ces mesures ne rétablissent pas la confiance entre banques, mais dans l'Etat assureur et l'on peut craindre un retour du «risque moral» à un autre niveau.

La réussite des plans de sauvetage supposerait que les banques ne cachent pas leurs difficultés afin d'éviter de perdre leur crédibilité (elles peuvent d'ailleurs refuser une nécessaire recapitalisation publique en comptant sur les prêts de ou assurés par l'État). Les demandes de financement à court terme auprès des banques centrales ou à moyen terme au guichet de l'Etat risquent d'être stratégiquement disproportionnées et destinées à la thésaurisation. Les banques stockent des liquidités, mais ne les font pas circuler?: malgré les contrôles envisagés (fort difficiles), les crédits risquent de ne jamais arriver aux entreprises et aux particuliers. Plus généralement, une telle assurance par l'Etat, assortie de « nationalisations » doublement partielles (l'Etat apporte ses capitaux, mais ne prend pas le contrôle, il ne détient même pas des actions avec droit de vote?; seules les banques qui le demandent sont recapitalisées), est stratégiquement manipulable avec des risques financiers pour l'Etat et pour l'économie. On passe à côté de la solution en bouchant une voie d'eau alors que toutes les conduites ont explosé.

Partant de ces observations, une solution s'impose à un nombre croissant d'économistes?: la prise de contrôle par l'Etat du secteur bancaire dans son ensemble ou du moins des principales banques afin de les amener à s'entre-prêter et à prêter aux particuliers et aux entreprises. Ce dernier point est essentiel car il faut à tout prix bloquer la contagion (rapide) à l'économie réelle. Il ne sera pas nécessaire de faire pression sur les banques pour qu'elles se prêtent puisque, à l'instant de la nationalisation, chacune prêtera à toutes, sachant que les autres font confiance à chacune. L'Etat pourra lui-même contrôler la situation réelle de ses banques et ouvrir les prêts aux besoins de financement des acteurs économiques. Et il faut aller vite car demain, comme lors des grandes crises précédentes, c'est l'économie réelle effondrée qui asséchera les demandes de crédit?! Naturellement, il serait souhaitable que cette nationalisation s'étende rapidement aux pays affectés par la crise. La France, qui a pratiqué ce système il n'y a pas si longtemps, et où il n'a pas si mal fonctionné (à l'aune de ce qui se passe aujourd'hui), devrait montrer l'exemple, mais l'urgence et le pragmatisme pourraient donner à nouveau à l'Angleterre le rôle de premier de cordée.

Les modalités de cette nationalisation peuvent différer. L'objectif n'est pas de fonctionnariser les banques mais d'en prendre le contrôle (la majorité du capital ou seulement une minorité de contrôle). Le coût pour les finances publiques correspond à un investissement rentable. Enfin, l'opinion publique n'aura pas l'impression funeste que l'on sauve sans compter les financiers coupables. Cette appropriation publique sera temporaire?; les banques seront privatisées ultérieurement, sans d'ailleurs qu'il soit nécessaire de se presser (il faudra attendre un rééquilibrage en profondeur, et elles le seront au cas par cas). Et les contribuables auront réalisé une bonne opération.

Lors de la crise des années 1990, le Japon a dû finalement se résoudre à la nationalisation du système bancaire, mais au cas par cas, perdant l'avantage principal d'une opération globale (d'où la durée de la crise). La Suède, face à une crise financière majeure, a préféré un "big bang" et s'en est mieux sortie. Dans cette guerre à la crise, ne laissons pas l'idéologie nous aveugler. Les gouvernements ne doivent pas se contenter de réagir avec, toujours, un temps de retard sur la crise, ils doivent prendre l'initiative avec audace.

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a écrit le 09/10/2009 à 15:03 :
Nationaliser les banques ! On a déjà vu ce que ça donne avec le Crédit Lyonnais.
Des belle paroles mais concrètement qui va étudier les dossiers de prêts aux particuliers et aux entreprises. Des fonctionnaires aux ordres des politiques ? Résultat assuré : une majorité sera tenté de lâcher le crédit pour faire de la croissance entre 2 élections.
Quant aux banques qui doivent aider les PME - bien sûr que ça ne marchera pas - ça n'a jamais marché - les PME ont appris à vivre sans - sauf les plus jeunes.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Evident mais difficilement réalisable en France quand on ne voit aux commandes que des avocats d'affaires. Un Mitterrand ou un Chirac l'aurait fait.
Sarkozy se suiciderait politiquement s'il le faisait car ses amis argentés le lâcherait immédiatement.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Il faut absolument nationaliser les banques et contrôler ainsi les liquidités , les prêts à l'économieréelle et arrêter cette spéculation désastreuse
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
La Nationalisation même partielle, est impensable, je n'enveux pour preuve que le discours de N Sarkosy aujourd'hui à Annecy. Mais, dans le système de perfusion mis en place, par le gouvernement, j'aimerais que l'on m'explique: si une banque A refuse de faire appel, aux fonds mis à sa disposition, un client se presente pour faire un prêt, le prêt est refusé car le client ne remplit pas les critères exigés par la banque, comment le directeur de la dite banque va justifier auprès du Prefet et du TPG le fait qu'il ne se serve pas de la provision mise à sa disposition et qu'il continue à fonctionner sur ses fonds propres pour limiter les risques, et prefère perdre le client.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
non l opinion n aura pas l impression qu on sauve les financiers coupables, elle aura la convition comme dans le cas du Credit Lyonnais dans les annees 90 qu on sauve la peau des copains enarques sur le dos du contribuable. cet article est d une niaiserie incroyable. l auteur a t il seulement pris la peine de regarder l histoire recente ?
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
" [...] afin d'éviter le "run" des particuliers aux guichets des banques criant «I want my money back». "
Ah bon, les gens prononceraient ces mots-là ?
Vous êtes sûr ?
Alors, c'est fait, on passe tout de suite à la langue des yankis ?


a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Vous avez tout à fait raison. Procéder à des nationalisations partielles de façon à obtenir une capacité de contrôle sur l'utilisation effectives des fonds prêtés par l'état. Ça permettrait aussi d'obtenir des banques qu'elle déclarent la réalité de leur pertes, qu'elle nettoient réellement leurs bilans pour pouvoir repartir sur une base saine, même si de nombreux actionnaires de ces banques doivent y perdre... Mais ACARRIERE a raison. C'est pas pour demain...
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
oui moi aussi je suis pour nationaliser les banques.il y en a qui gagnent trop de fric la dedans!et cest qui allons payer leurs magouilles.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Tout à fait d'accord avec mimix. l'auteur n'a pas tiré les leçons du passé avec le Crédit lyonnais. C'était effarant à l'époque la façon dont les choses se passaient. le copinage et l'incompétence des intervenants désignés était incroyables et l'on est prèt à recommencer.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Falling down !
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Nationaliser ne donnera pas pour autant des dirigeants responsables et rigoureux. Quand les hommes perdent la tête, (ou qu'ils en manquent) nationalisées ou pas les entreprises qu'ils dirigent déraillent avec eux.
Pour cela voir le CL et les désastres dont on a peu parlé dans les petites banques régionales nationalisées confiées à des esprits complètement faux. Il y a même eu une dirigeante de compagnie d'assurance qui avait fait mettre sur le marché des contrats d'assurance vie déficitaires, si elle n'avait pas été reprise par un groupe sain cette société aurait été mise en faillite depuis quelques années.
Le problème et tous ceux qui ont travaillés dans des grands groupes le savent c'est comment empêcher ces esprits dangereux de conquérir des postes (ou les chasser vite quand ils y sont) où ils ruinent les entreprises qu'ils dirigent. Et s'en lavent les mains. C'est là que le fonctionnement des sociétés doit être réexaminé, en interne, et avec plus de possibilité d'action pour les actionnaires floués ou en passe de l'être.
Un sociologue devrait se plonger dans le profil de ces dirigeants à risque, qui pullulent depuis 1945, il y aurait certainement des enseignements à en tirer.

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