Déploiement de la fibre en France : le retour du monopole ?

 |   |  851  mots
Par François Paulus, consultant, ancien membre du comité exécutif de Neuf Cegetel.

A l'heure où tous les commentaires se focalisent sur l'enlisement du déploiement de la fibre en France, le titre pourrait prêter à sourire... et pourtant, à qui profite cet enlisement ?

Précisons tout d'abord que le modèle de concurrence par les infrastructures prôné par la Commission européenne et l'Arcep (Autorité de régulation des communications électroniques et des postes) paraît plus adapté pour l'intensité de la compétition, la capacité d'innovation et la pérennité des opérateurs qu'un modèle de concurrence par les services. Il ne s'agit donc pas de remettre en cause ce modèle, même si l'investissement semble plus risqué pour les opérateurs alternatifs que pour Orange qui peut abondamment réutiliser pour ses déploiements les fourreaux hérités du monopole. Orange cherche d'ailleurs à éviter une régulation trop contraignante qui le forcerait à ouvrir ses réseaux à ses concurrents dans ce qu'il considèrerait être de trop bonnes conditions tant opérationnelles que financières.

Ainsi, Orange défend l'idée d'une régulation symétrique, sur le thème "tous les concurrents sont sur la même ligne de départ, Orange n'a pas d'avantage concurrentiel sur le FTTH (Fiber to the home)". Les dirigeants d'Orange ne manquent d'ailleurs pas une occasion d'expliquer que l'entreprise "prend du retard dans ses déploiements et a peu d'abonnés au FTTH". Ce retard est sans doute vrai si l'on se réfère au déploiement vertical de la fibre dans les immeubles, englué dans le débat sur la localisation du Point de mutualisation et le nombre de fibres à déployer entre ce Point de mutualisation et chaque logement ("mono" ou "multi"). Après quelques semaines d'hésitation, Eric Besson, secrétaire d'Etat au Développement de l'économie numérique, vient d'instaurer un "comité de pilotage du déploiement de la fibre optique" qui devrait rendre ses conclusions avant le 31 mars 2009. Au milieu de ces querelles d'experts, les assemblées générales de copropriétaires sont perdues et ne donnent pas leur accord au déploiement de la fibre dans leurs immeubles.

En attendant, Orange peut tranquillement depuis deux ans déployer sa fibre au sein de ses fourreaux dans les principales villes de France. Deux ans, c'est aussi le temps qui s'est écoulé pour que les concurrents de Orange aient accès à une offre de fourreaux "acceptable" de la part de l'opérateur historique, et qui devrait enfin leur permettre de déployer leurs réseaux de fibre dans les villes.

Le bilan au bout de deux ans peut se résumer comme suit : Orange a sans doute fini de déployer ses réseaux FTTH jusqu'au pied des immeubles dans les principale villes de France, mais reste plus prudent dans l'équipement des verticaux d'immeubles et la prospection commerciale qui rendraient trop visible cette avance et obligerait la régulation à se durcir ; SFR a signé un accord qui se voulait pragmatique avec Orange (qui a mis ses concurrents devant le fait accompli de la mutualisation au pied d'immeuble dans les villes principales) pour essayer de débloquer la situation sur le vertical immeuble et tenter de rattraper son retard ; Free a immédiatement réagi en dénonçant cet accord non conforme à sa vision du réseau FTTH idéal (sans point de mutualisation au pied d'immeuble). Pendant ce temps là, Numéricâble déploie de la fibre au plus près de ses abonnés en utilisant le peu de place qu'il y a dans les fourreaux du plan Câble (pas assez en tous cas selon lui pour les ouvrir à ses concurrents !).

Quand la sortie de crise (réglementaire et économique) sera là et que les déploiements reprendront sérieusement, il faudra que l'Arcep mette sous surveillance l'accélération des logements raccordés par Orange et le décollage de son nombre d'abonnés, car Orange a clairement les moyens si il le souhaite de laisser ses concurrents sur place grâce aux deux ans d'avance qu'il a réussi à s'octroyer pendant que le débat et les "expérimentations" faisaient rage. Ce serait une occasion unique de retrouver sa puissance perdue d'opérateur historique, au prétexte d'avoir pris le risque de la fibre. Il faudra également que l'Arcep s'assure très vite que l'offre de fourreaux de Orange permette vraiment aux concurrents de raccorder in fine des logements (il serait dommage de raccorder un immeuble et se retrouver coincé à la cave à quelques mètres de la colonne montante...) et dans des conditions économiques acceptables.

A défaut, Orange reconstituera son monopole sur le réseau d'accès (en fibre cette fois-ci et non plus en cuivre), voire construira un gentil duopole avec Numéricâble sur les zones d'emprise du câble si toutefois Numéricâble en a encore les moyens financiers. Dans se scenario noir, Free ne serait plus qu'un mauvais souvenir pour les dirigeants d'Orange, SFR serait redevenu un "pure player" du mobile et travailler à l'Arcep aurait perdu beaucoup de son intérêt.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
rien à rajouter à l'analyse de François Paulus, si ce n'est que dans sa conclusion ,il oublie le ministre au développement de l'économie numérique ,qui disparait ,trébuchant sur les premières couches du modèle ISO,sans faire profiter de la substantifique moelle des couches supérieures porteuses de valeur-ajoutée, er de développement pérenne.
Et que dire des pauvres users habitants les périphéries pavillonnaires des villes.......l'expatriation vers des contrées économiquement matures s'impose.
Il faudra bien à terme que la France cesse de rougir de ses belles entreprises,et reprenne le leadership sur le développement de l'économie de demain!!!!!!!
Il est vrai qu'un super champion de classe internationale seul....c'est du monopole;mais que diable pour les challengers de 2ième division, relevez le défi énorme qui se présente.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Il faudra bien à terme que la France cesse de rougir de ses belles entreprises !!! :)
très belle phrase jlv , mais pour ça , il faudrait bien que le clan qu'on connait tous cesse ses pratiques . Je suis de près ce dossier depuis des mois. Des enquêtes on été menées . Et je peux vous assurer que certains mettent les bâtons dans les roues afin d'attarder free dans son activité.
ça me parait très con que 2 , 3 , ou 4 entreprises se mettent toutes contre une seule qui veut travailler pour développer ses offres de fibre optique et ses produits pour des petits prix afin que le consommateur français en bénéficie.
Donc j'espère un jour qu'orange , sfr , ou numéricable se penchent sérieusement un jour sur le sujet et cesseront d'agir comme des enfants ...
Plus de sérieux !!
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Bonne analyse, mais en lisant la conclusion je ne peux m'empêcher de me poser la question suivante: est ce que le monopole sur le FTTH qui se prépare ne serait pas au final néfaste pour le très haut débit en France? Quand on a déjà un service que l'on juge suffisant via ADSL, serait-on prêt à payer plus pour la même chose via FTTH ? Est-ce que l'on ne va pas garder cette technologie de l'ADSL pendant plus longtemps que prévu comme pour le Minitel qui a perdurer (trop) longtemps tout simplement pour une raison de prix trop élevé (à l'époque et vu le peu de services sur internet, il était plus intéressante de passer par le minitel pour des besoins ponctuelles).
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
pour reprendre le fil:aucun monopole sur la fibre ne se prépare car personne n'y a intérêt,donc continuons à soutenir la dynamique de la négo entre entreprises comme le fait Orange avec Vodaphone et avec Canal . (avec une bonne pression commerciale et sans l'intervention des parlementaires français qui pensent certainement réglementer un monde qui leur échappe)

quand au questionnement fibre ou adsl? ça ne se pose même pas quand on mesure les enjeux du déploiement de la fibre tant en emplois qu' en services et donc en valeurs.

et pour conclure Free n'a peut-être pas choisi la bonne stratégie pour survivre ,mais pourvu que l'on se trompe
L'avenir proche nous le dira.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :