En France, la crise se vit selon trois vitesses

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La crise économique en France ne touche pas tout le monde de la même façon. On peut distinguer trois grandes familles, selon des critères sociologiques et économiques : les "Tranquilles", les "Agiles" et les "Fragiles". C'est la façon dont chacun des groupes va se comporter durant cette période, en particulier en matière d'épargne et de consommation, qui permettra d'entrevoir la sortie de crise, estime le sociologue Gérard Mermet.

Les économistes évoquent le plus souvent la crise sur le mode "macro", à partir d?indicateurs globaux : PIB, déficit commercial, endettement, chômage, inflation? Les médias, de leur côté (notamment la télévision), ont tendance à utiliser le mode "micro": madame Martin a perdu son emploi chez un sous-traitant de l?automobile ; monsieur Dupont voit diminuer les commandes dans sa PME du bâtiment ; monsieur et madame Duchemin sont tous deux au chômage partiel?

Ces deux approches sont évidemment nécessaires et complémentaires. Mais elles sont insuffisantes ; il faut leur adjoindre une analyse sociologique différenciée. Car les effets de la crise ne seront pas du tout les mêmes selon les groupes sociaux, leur vulnérabilité spécifique, leurs attitudes et comportements. Pour favoriser la réflexion, on peut proposer une typologie simple. La France en crise pourrait être divisée en trois groupes : les Tranquilles, les Agiles, les Fragiles.

Prenons le premier groupe, les Tranquilles. Il est composé d?abord de tous les actifs dont la vie professionnelle et les revenus ne sont quasiment pas menacés par la conjoncture : fonctionnaires ; employés des secteurs peu affectés (pharmacie, télécommunications, énergie, nouvelles technologies?) ou d?entreprises dynamiques, peu endettées, bénéficiant d?un carnet de commandes garni. On peut ajouter à ce groupe la plupart des retraités, non concernés par le chômage et disposant d?un revenu quasiment garanti. Une fois conscients de leur "tranquillité" relative, les personnes et ménages concernés devraient assez peu modifier leur mode de vie. Ils continueront notamment de consommer, profitant en outre d?opportunités commerciales consenties par certaines entreprises ou commerçants (baisses de prix, promotions, déstockages?). A leur pouvoir d?achat pourrait s?ajouter demain une forme de "devoir d?achat".

Comment se caractérise le deuxième groupe, les Agiles ? Il est constitué d?actifs ayant un risque modéré mais réel de perdre leur emploi ou de voir leur revenu diminuer. Mais ils disposent d?une formation initiale de bon niveau, d?une spécialité professionnelle recherchée, d?un réseau familial ou amical mobilisable et/ou de caractéristiques personnelles qui leur confèrent une capacité de rebond : optimisme, volonté, énergie, dynamisme, mobilité? Si le rebond paraît a priori plus facile chez les jeunes, les plus âgés disposent d?un patrimoine qui pourra les aider à affronter la tempête. Ils maintiendront leur consommation, tout en se montrant plus sélectifs, rationnels, malins. Leur pouvoir d?achat défaillant sera compensé par un "savoir d?achat".

Enfin, les Fragiles, qui forment le troisième groupe, comprennent tous les autres ménages : ceux qui ont une faible qualification, une mobilité géographique réduite, une situation financière déjà précaire, des contraintes familiales ou personnelles. Ceux-là devront multiplier les arbitrages de dépenses, un exercice qu?ils pratiquent depuis déjà quelques années par nécessité. Leur "vouloir" d?achat ne pourra être satisfait que s?ils bénéficient d?aides accrues.

L?inconnue reste celle de l?épargne, notamment pour le premier et le deuxième groupe, le troisième n?ayant guère le choix. On peut penser, paradoxalement, que les sombres perspectives économiques inciteront les ménages des deux premiers à privilégier la dépense, surtout dans une conjoncture déflationniste. Beaucoup de Français pessimistes pourraient ainsi décider de "profiter de la vie" ("après moi, le déluge"?). Ils chercheront la consolation dans la consommation. Le principe de plaisir prendrait le pas sur celui de précaution.

En ce qui concerne la consommation, il est difficile de quantifier chacun de ces trois groupes ; il faudrait pour cela croiser les critères socio-démographiques traditionnels (âge, profession, situation de famille, habitat, revenu?) avec des critères psychologiques. Il faudrait aussi distinguer parmi les ménages biactifs (où les deux membres du couple travaillent, modèle dominant) ceux qui comptent un actif "tranquille" et un autre "fragile" ou "agile", en observant que ces "couples mixtes" connaîtront des effets amortis. Au total, on peut estimer que les deux premiers groupes représenteront plus des trois quarts des ménages.

Le moteur de la consommation ne devrait donc pas tomber complètement en panne, même s?il connaît une baisse de régime. Mais des arbitrages affecteront les dépenses à moindre "plaisir ajouté", telles que le renouvellement de certains biens d?équipement.

Pour garder espoir pendant cette période difficile, il faut aussi se rappeler que la France dispose aujourd?hui de quelques amortisseurs, liés à ses "exceptions": un système de protection sociale généreux ; des mécanismes de redistribution efficaces ; un taux d?épargne élevé. Mais il ne faut pas se cacher que d?autres singularités nationales joueront en sens inverse : la détestation des "élites", accrue par leur manque de clairvoyance et d?exemplarité ; la faible culture économique (qui fait que l?on peut par exemple confondre caution, prêt, prise de participation ou subvention dans la thérapie appliquée aux banques?) ; surtout, la propension à s?affronter plutôt qu?à s?associer.

Pourtant, aucun expert, aucune idéologie ne peut affirmer aujourd?hui détenir les clés permettant de sortir rapidement et sans dommage du labyrinthe. Il faudra les trouver ensemble.

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Commentaires
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Excellente étude. Approche très différente de celle des média et, surtout, de certains politiciens. Peut-on quantifier les trois groupes et le poids de leur consommation dans la macroéconomie?

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