Quel statut accorder à l'information que donne Internet ?

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Par Fariba Adelkhah, chercheur au Ceri, spécialiste de l'Iran.

Je ne suis en rien une spécialiste d'Internet. Mais celui-ci s'est imposé à moi comme objet d'analyse et comme outil de travail à partir de mon terrain : la République islamique d'Iran. En temps normal, c'est son aspect pratique qui s'impose. Mais en période de crise, Internet est un facteur d'emportement, de passion. Au risque de sacrifier le sens de la responsabilité. Internet est un lieu d'impunité qui peut dénoncer, diffamer, désinformer ou tout simplement se tromper sans qu'il y ait jamais sanction - pas même économique : un journal qui devient trop mauvais cesse d'être acheté. Il suffit de consulter le site de Iran résiste pour voir jusqu'où peut aller la dérive.

L'Iran abrite un nombre remarquablement élevé d'internautes qui ont multiplié les sites et développé une communication aussi bien officielle que non officielle depuis grosso modo 2000. Ce qui nous permet tout de suite de préciser que la victoire électorale inopinée des réformateurs Khatami en 1997, ni d'ailleurs celle de 2001, ne doit rien à Internet, et que ce dernier n'a nullement empêché l'élection du néoconservateur Ahmadinejad en 2005 et 2009. Autrement dit, la relation entre Internet et démocratie est contingente. Les dissidents ou les opposants peuvent s'en servir, mais le pouvoir aussi.

En Iran, celui-ci n'a pas manqué d'investir le Cyberspace. Les "websites" des institutions de la république ou de ses autorités sont souvent d'excellente qualité, comme celui d'Ahmadinejad pendant la campagne électorale en 2009. Internet donne aussi un moyen d'expression et de visibilité extraordinaire à des groupuscules dont la base sociale ou politique est très limitée, comme le groupe armé Jondollah, dans le Baloutchistan, que l'on dit proche des Taliban et financé par les Américains, les Saoudiens et les Yéménites.

En Iran les différents courants politiques et les forces sociales se sont donc emparés d'Internet, les religieux comme les laïques, les tolérants comme les intransigeants. La Toile décentralise, transcende les clivages sociaux ou territoriaux : la ville et la campagne, les femmes et les hommes, les minorités ethniques et les élites du centre peuvent s'y exprimer ou s'y informer, même si son accès reste inégalitaire et surveillé, voire bloqué, par la censure, dans la faible mesure où elle peut contrôler le pullulement des blogs. Aussi bien le pouvoir que la société ont ainsi vu s'élargir leur accès à l'information. On ne peut dire qu'Internet a limité le champ de l'autoritarisme. Ce dernier peut constituer une ressource de pouvoir autant que de résistance.

Ces derniers mois, Internet a été très présent pendant la campagne électorale de 2009 et pendant la répression du mouvement de protestation contre la fraude. Un moment clef a été la diffusion des images de l'agonie de Neda, une manifestante tuée par balle. En revanche nous n'avons eu que très peu d'images de ce qui s'est passé (ou pas passé) lors de la célébration du 31ème anniversaire de la Révolution, le 11 février 2010. Ce qui pose à mon avis le vrai problème. Quel statut accorder à l'information que donne Internet ?

En quoi est-il une source fiable dans une situation autoritaire, ou de contestation de l'autoritarisme, mais aussi dans une société démocratique puisque nous ne savons jamais qui produit l'information qu'il délivre ? Par exemple Internet nous a montré la mort de Neda, mais ne nous dit rien de ses circonstances exactes. On n'a pas entendu parler les gens qui étaient autour d'elle, exception faite d'un médecin une fois qu'il fut sorti d'Iran et de son professeur de musique qui l'accompagnait et sur lequel on a beaucoup glosé. Internet nous a aussi parlé de fraude électorale, de façon plausible, mais ne nous dit pas les vrais résultats, y compris ceux d'Ahmadinejad a recueilli. Et si nous n'avons pas d'images du 11 février, nous ne savons pas si c'est parce que le pouvoir a eu les moyens de les bloquer ou parce qu'il ne s'est rien passé.

Autrement dit, nous ne savons pas qui est derrière le téléphone portable qui prend les images et qui les diffuse. Internet est un haut lieu de la manipulation autant que de la transparence et de l'information. Et pourtant c'est lui qui a donné le "la" des indignations après l'élection truquée du 12 juin 2009. Les bons sentiments y ont trouvé leur compte, pas forcément la justesse de l'analyse.

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