Régionales, crise et territoires

Si les conseils régionaux seront dessinés par les alliances pour le second tour, c'est dans les bulletins du premier tour que les Français expriment leurs désirs et leurs craintes. Que dit le vote du 14 mars de l'impact de la crise sur le moral des Français ? Où a-t-elle frappé, et comment y ont-ils répondu dans les urnes ? L'économiste des territoires Laurent Davezies, qui vient d'analyser pour la Caisse des dépôts l'effet différencié de la crise dans les régions, a croisé ses conclusions avec les résultats du scrutin. Il s'en dégage cinq leçons qui battent en brèche nombre d'idées reçues.

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L'analyse d'un scrutin n'est, certes, pas une science exacte. Mais ce n'est pas une raison pour s'interdire de décrypter les ressorts d'un vote. Surtout quand, loin de représenter un saupoudrage aléatoire des voix, la carte de France du succès relatif de chaque parti est très contrastée. Signe que les régions ont connu des dynamiques spécifiques et que chaque parti est porté par un environnement économique et social donné, comme le confirment les travaux de Laurent Davezies, professeur d'économie des territoires à Paris XII.

Leçon n° 1. La cartographie de l'abstention recoupe presque parfaitement celle du vote Front national, mais aussi celle des territoires les plus frappés par la crise. Ce constat suggère que l'abstention exprime plus que de l'indifférence : la marque distinctive d'une déception exprimée, ou d'un rejet de l'offre politique. Comme l'abstention, le bloc Front national et l'extrême droite (13 % des voix) arrive sensiblement plus haut que son score national dans "les territoires sinistrés par la crise ou ségrégés", selon Laurent Davezies qui s'appuie sur la carte départementale de la hausse du chômage entre la mi-2008 et l'automne 2009. Dans des territoires industriels qui ne bénéficient pas des amortisseurs liés à la vigueur de l'économie résidentielle, comme à la présence d'acteurs publics puissants, et où le revenu imposable par habitant est parmi les plus bas de France, ce vote se nourrit des coups d'accélérateur de la crise : à savoir des fermetures d'usines et suppressions d'emplois qui achèvent la désindustrialisation du pays et augmentent le sentiment de déclassement définitif. C'est bien la forte augmentation du chômage qui semble être le carburant de ce vote. Mais que la remontée du FN demeure tout de même très en deçà de ses scores de 2004, et qu'elle ait été contenue par la montée de l'abstention, s'explique peut-être par le fait que le chômage récent y est encore indemnisé, ce qui constitue l'ultime rempart contre une protestation plus vigoureuse.

Leçon n° 2. Si l'ensemble Front de gauche et extrême gauche (9,5 %) réalise un score modeste par rapport aux scores historiques de la gauche de la gauche, il ressurgit dans des territoires déclassés de longue date, où la désindustrialisation ne date pas d'hier. En particulier, dans les petits bassins industriels, comme la Lorraine, la Franche-Comté, la Bourgogne, et surtout l'Auvergne, où, prises ensemble, les forces de la gauche radicale ont récupéré près de 20 % des voix, soit leur meilleur score national. Selon Laurent Davezies, " le résultat de cette vieille force de gauche sur ce territoire suggère qu'il existe peut-être un lien entre modernité des territoires et modernité de la réponse politique recherchée par les citoyens".  Il n'empêche qu'au total, si l'on retient l'idée que l'abstention du 14 mars relève d'un acte politique positif, et qu'on l'ajoute au vote FN comme à celui de la gauche radicale, il ressort que l'ensemble du " vote protestataire" des classes populaires atteint un niveau très élevé, et pour tout dire alarmant, dans les territoires en crise.

Leçon n° 3. Le PS et ses alliés (29 %) ont fait leurs meilleurs scores, non dans les territoires les plus frappés par la crise, mais dans ceux qui, par l'organisation même de leur économie, sont les mieux protégés de la mondialisation. À savoir, ceux où il existe, à la place ou à côté d'une économie productive, une puissante économie résidentielle, tirée par une démographie dynamique, par la présence de nombreux retraités, et d'importants acteurs publics. On y trouve en particulier, la Bretagne, les Pays de la Loire, le Poitou-Charentes, l'Aquitaine, le Midi-Pyrénées et le Languedoc-Roussillon, toutes ces régions à l'ouest d'une ligne qui sépare la France en deux, et va de Cherbourg à Montpellier. Il en ressort que le vote PS est bien un vote des citoyens les mieux protégés, qui bénéficient fortement du modèle social comme du modèle économique résidentiel français.

Leçon n° 4. Le vote Vert (12,2 %) reste un vote d'abord urbain (les "bobos"), de classes supérieures et émanant des territoires les plus dynamiques, comme la région Rhône-Alpes. Mais surtout des métropoles qui, contrairement à la crise de 1993, ont pour l'instant, selon Laurent Davezies, plutôt mieux résisté à la crise de 2008-2009 que les autres territoires. Pour les Verts, la question de la crise économique apparaît donc seconde par rapport à la question environnementale. Leur vote n'apparaît pas comme étant un vrai vote d'opposition, mais plutôt d'aspiration à des modèles de développement alternatifs.

Leçon n° 5. L'UMP (26 %), qui a voulu regrouper tous les votes de droite, revient à la case départ : à la fois à son plus bas niveau depuis 1958, et à ses frontières et ses bastions traditionnels : le monde des affaires (l'Ouest parisien) et les territoires chrétiens conservateurs où la valeur travail reste forte (Vendée, Mayenne, Bas-Rhin, Auvergne, etc.). "Tout ceci nous dit que la crise fractionne tout autant la sociologie électorale que l'économie des territoires", conclut Laurent Davezies.

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