Retrouver le goût des autres

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Le retour au chacun pour soi, aiguillonné par la crainte, apparaît comme la plus grande menace de 2011. L'autonomie érigée en principe de performances nous coupe les uns des autres. Il est grand temps de réhabiliter la confiance en autrui.

L'année 2011 débute par la crainte. Le moral des ménages français chute inexorablement : l'indicateur Insee a encore perdu 3 points en décembre par rapport à novembre, à - 36, très en dessous de sa moyenne de long terme (- 19). Ce qui le plombe ? La peur d'une augmentation du chômage, une flambée de l'inflation. 61% des Français sondés par BVA-Gallup anticipent des difficultés économiques. Ce qui classe la France championne du monde du pessimisme sur 53 pays sondés. Les pays émergents d'Asie, d'Amérique du Sud ainsi que l'Afrique ont, eux, foi dans leur avenir économique.

Ainsi au Brésil, en Inde et en Chine, 49% des sondés voient 2011 comme une année de prospérité économique et 63% pensent que leur situation personnelle va s'améliorer. Et pour cause ! Ce sont eux qui tirent la croissance mondiale, Asie en tête. Il est vrai que l'Europe - et la France en particulier - se dirige vers une année difficile avec une croissance en berne sur fond de rigueur budgétaire. Les négociations internationales sont au point mort tant sur le plan monétaire que commercial ou environnemental. Mais la sortie de crise a donné la priorité aux approches nationales sur les stratégies coopératives qui s'étaient pourtant imposées après la faillite de Lehman Brothers. Le retour au chacun pour soi, aiguillonné par la crainte, apparaît comme la plus grande menace de 2011. Nous cherchons tous azimuts accords et contrats de tous ordres pour nous prémunir de l'avenir. Le principe de précaution rogne nos ailes. L'autonomie érigée en principe de performance nous coupe les uns des autres. Tout cela ne nous rend pas très heureux. Churchill disait : "il n'y a pas de situation désespérée, il n'y a que des hommes désespérés."

A l'aube de cette nouvelle décennie, le chantier est immense : réinventer des modèles économiques, des systèmes de protection sociale et de citoyenneté. Il pourrait être enthousiasmant. À plusieurs conditions. Refuser le cloisonnement pour apporter des réponses collectives que ce soit de la part des institutions ou des individus. Accepter les ambiguïtés de l'existence à commencer par l'imperfection mais aussi l'incertitude. Donc retrouver la confiance dont on sait qu'elle est l'aiguillon majeur de la réussite dans tous les domaines. Témoin l'équipe de France de football qui, sous la houlette de Laurent Blanc, a retrouvé le désir de bien jouer et vise cette année la qualification en Coupe d'Europe pour 2012. Aborder enfin l'avenir avec espérance et non plus désespoir. Se réjouir ainsi de certaines perspectives porteuses de cohésion et d'altérité (la reprise du dialogue social, le chantier de la dépendance), voire même de nouvelles richesses. On fore le sous-sol français avec bon espoir d'y trouver de l'or noir et d'assurer à terme la sécurité énergétique de la France. Comme quoi nous avons sans doute plus que des idées...

Reste à abandonner ce goût très hexagonal pour l'opposition systématique qui se reconnaît dans la valorisation du moi solitaire. La revendication "libre de soi" à l'oeuvre chez chacun, cette recherche de l'autonomie, parangon de la performance, évacue le recours à l'autre et continue à faire de nous le nombril de l'univers, en totale contradiction avec les impératifs de la mondialisation. Mieux vaudrait emprunter un peu aux Allemands de leur "volkgeist" ("esprit de peuple") exaltés par les romantiques allemands. Réhabiliter non pas la confiance en soi - le Graal de la dernière décennie - mais en autrui, l'importance de la coopération avec les autres pour bâtir des projets communs. "Nous avons toujours su que l'égoïsme insensible était moralement mauvais. Nous savons maintenant qu'il est économiquement mauvais", disait Roosevelt en pleine crise de 1929. Retrouver la confiance, c'est lâcher la crainte pour s'appuyer sur la capacité à nous en remettre aux autres.

Les Français seraient bien inspirés de se servir de leur panache, tels des Cyrano, pour monter au créneau. A condition d'accepter de faire un saut dans l'inconnu, de renoncer aux bretelles et autres parachutes. Autrement dit de prendre le risque, celui d'être déçu, trahi, trompé, principe même de la confiance mais aussi de la vie. À ce titre, 2011 pourrait se révéler une bien belle année.

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