Sauver la Boudeuse... et l'esprit d'aventure

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Par Sophie Péters, éditorialiste à La Tribune.

Louis-Antoine de Bougainville doit se retourner dans sa tombe. Cet explorateur du XVIIIème siècle, missionné par le roi pour emmener des savants à bord de sa frégate la Boudeuse, a trouvé son digne successeur : Patrice Franceschi, président honoraire de la Société des explorateurs français. Cet écrivain, marin et aviateur monte, depuis dix ans, des campagnes dans l'esprit des voyages du siècle des Lumières. Son fameux trois-mâts, le bien nommé la Boudeuse, a ainsi reçu le 27 février 2009 une lettre de mission du ministre de l'Ecologie et du développement durable, Jean-Louis Borloo, dans le cadre du Grenelle de la mer. Objectif ? Ecumer les océans pour évaluer avec des scientifiques l'impact du changement climatique sur les grands fleuves d'Amérique du Sud et les îles du Pacifique, imaginer des solutions de préservation. Mais aussi sensibiliser le grand public en produisant ouvrages et reportages filmés.

Lancée par des discours aux envolées épiques sous les lambris dorés de la république, la mission Terre-Océan séduit d'emblée. Mieux, elle fait rêver. Le 21 octobre 2009, à Fécamp, la Boudeuse lève l'ancre avec, à son bord, une dizaine de chercheurs pour un périple de deux ans. Cap sur l'Amérique latine. En mai, inquiet de ne voir venir sur le compte en banque aucun centime des 500.000 euros promis par le ministre que devait verser l'Ademe, Patrice Franceschi fait un aller-retour à Paris pour se rappeler aux bons soins de Borloo. Pour toute réponse, il obtient une fin de non-recevoir. En juin, la Boudeuse quitte le Venezuela, les caisses vides, son drapeau en berne et son équipage démoralisé. Promesses et engagements n'ont pas été tenus. Jamais la mission Terre-Océan n'a reçu un centime de l'Etat français qui l'avait missionnée. Pire : ce dernier lui réclame aujourd'hui 68.000 euros d'impayés de TVA. Pour faire valoir ses droits, le fisc a saisi le 13 décembre dans le port de Nantes la goélette, un joyau de 1916 estimé à 2 millions d'euros qui doit au total 500.000 euros à ses créanciers.

Consternation du capitaine. Colère d'un équipage trahi au plus profond de son esprit d'aventure. Et interrogation sur les motivations profondes d'un tel manquement à la parole donnée. Tous les observateurs peinent à définir les causes exactes de ce revirement à 180 degrés. Dominique Bussereau, signataire de la lettre de mission, se dit, dans Le Monde du 7 janvier, "atterré qu'on en soit arrivé là. L'idée était belle et généreuse". Certains incriminent les élections régionales, la crise économique. D'autres, la baisse de motivation pour l'écologie, Sarkozy déclarant au Salon de l'agriculture que "l'environnement, ça commence à bien faire". Bref, in aurait (en haut lieu) tout simplement changé d'avis. Le cabinet n'aurait pas approuvé la décision unilatérale du ministre Borloo, l'Ademe n'aurait pas voulu souscrire à un projet auquel elle n'était pas assez associée.

On est chez Courteline revisité par Kafka. La Boudeuse torpillée par les terrifiantes mesquineries de l'administration et ses luttes de clan. Son capitaine prié de remiser à la soute ses bottes de sept lieues. A l'heure où le moral des Français touche le fond, où le président fait voeu de nous redonner de l'espoir, où le Premier ministre souhaite une année 2011 "utile" pour une "société en quête de valeurs solides, d'explications, d'inscriptions dans la durée", l'affaire de la Boudeuse illustre une France plus prête à se gargariser de beaux discours qu'à agir pour changer le monde. Comment le gouvernement peut-il couler un projet qui, pour à peine le coût d'un rond-point d'agglomération, incarne l'esprit de confiance dont il se gargarise ? Ne pas soutenir un homme et une équipe capables de prendre des risques au nom d'une France éprise d'aventure et de liberté ?

Seuls les partenaires privés (RATP, EDF, Total, Veolia...), désolés de la situation, ont gelé leur créance. "Cet échec est le signe d'un pays vieux et fatigué qui a perdu tout souffle épique", se désole Patrice Franceschi. Les pays du Golfe se sont portés volontaires pour voler au secours de la Boudeuse. Pour l'heure, le valeureux capitaine ferme ses écoutilles, et se bat en lançant une souscription sur Internet. Le sort du navire est entre les mains de Nathalie Kosciusko-Morizet. Il aurait dû ces jours-ci doubler au large du cap Horn...

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