Du mur de Berlin à la place du Caire, la fin des kleptocrates « post-brejnéviens »

Par latribune.fr  |   |  740  mots
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Perspectives

Dans les commentaires sur les événements qui touchent le monde arabe, certains ont incidemment rappelé que tant le parti de Ben Ali (le Rassemblement constitutionnel démocratique) que celui de Moubarak (le Parti national démocratique) étaient membres de l'Internationale socialiste. Quant à Kadhafi, par-delà ses revirements imprévisibles, il a maintenu l'affirmation qu'il construisait un socialisme arabe inspiré de Nasser. On pourrait ajouter que l'Algérie se définit toujours comme une République démocratique populaire.

Ce qui est en train d'être emporté en Afrique du Nord, ce sont des castes prédatrices qui ont construit leurs références pour se maintenir au pouvoir sur le vocabulaire hérité de l'URSS. On a cru que la fin des dictatures communistes d'Europe de l'Est mettait un terme à l'aventure rapidement devenue absurde du communisme léniniste à qui les hasards de l'histoire européenne avaient donné une extension géographique et une durée dans le temps très au-delà de ses mérites économiques, politiques et moraux.

C'était oublier que, si la déroute fasciste avait fait la force du stalinisme des années 1940 et 1950, la décolonisation avait fait la force de la version kleptocrate du stalinisme que fut la période Brejnev. Dans la foulée de la fin des empires, beaucoup de pays ont voulu marquer la rupture avec les anciennes puissances coloniales en adoptant le discours et certaines des pratiques soviétiques. Ils se sont dotés de secteurs publics pléthoriques et inefficaces isolés de la réalité économique mondiale par le protectionnisme. La disparition de la caution idéologique soviétique n'a pas entièrement remis en cause ces systèmes. Les pays du Sud qui eurent leur période de « construction du socialisme » ont gardé certains traits du brejnévisme : la corruption à forte composante familiale - le gendre de Brejnev n'avait rien à envier aux capacités de détournement des Trabelsi en Tunisie ou de la famille Kadhafi - ; la prétention ridicule à l'excellence intellectuelle - la maîtrise de droit rapidement acquise de Mme Ben Ali avait son pendant dans l'attribution à deux reprises du prix Lénine de littérature à Brejnev (!!!) - ; l'affirmation grandiloquente de succès économiques largement fictifs ; l'ouverture de plus en plus large aux entreprises occidentales pour assurer la réalité de la croissance.

Le contre-choc pétrolier du milieu des années 1980, en creusant le déficit courant de l'URSS et donc indirectement de ses dépendances est-européennes, a eu raison du brejnévisme. Il était devenu impossible de maintenir la sécurité économique médiocre que le système apportait aux populations. Et puisque le système ajoutait à la dictature mesquine, des hausses de prix de plus en plus fréquentes et des queues de plus en plus longues, la révolte fatale pouvait commencer à tout moment. Ce moment fut 1989. De même, les frustrations politiques en Afrique du Nord se sont tournées contre les régimes de parti unique prédateur, contre les groupes cyniques qui avaient vidé le discours politique de tout sens au moment où les hausses de prix, la stagnation du pouvoir d'achat et l'abaissement social des jeunes ont rendu insupportable leur imposture économique et morale. Les révolutions entamées à Berlin en 1989 se prolongent maintenant dans le monde arabe. Les prochaines étapes sont claires : l'Asie trouvera un moyen de se défaire des héritiers du communisme, qui, même s'ils parlent de plus en plus de « marché », ont gardé de façon quasi intacte le cynisme brejnévien. Et il en sera de même en Amérique latine. Les jours du « marxisme folklorique » incarné par le Vénézuélien Chávez, dont le régime a réussi à transformer un eldorado pétrolier en un coupe-gorge, sont comptés. Les années de croissance que les pays émergents ont devant eux ne seront pleinement efficaces que lorsque ce processus d'élimination des kleptocrates « post-brejnéviens » sera terminé. C'est alors en effet que la dynamique de l'épargne et de l'investissement pourra se faire de façon durable et équilibrée. C'est-à-dire que l'investissement sera accompli par des entrepreneurs locaux et non par des multinationales occidentales, que le travail des populations sera payé à son juste prix et que cesseront les accumulations extravagantes de réserves monétaires stérilisées dans des banques centrales ou détournées sur des comptes en Suisse.