Un autre regard sur la Chine

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Copyright Reuters (Crédits : Albert Caen)
Quelques mois après la « guerre des monnaies », la diabolisation de la Chine n'est plus de mise alors que les taux de change sont inchangés. À l'origine de ce nouveau regard, le changement de stratégie qui fait du marché chinois une formidable opportunité pour les groupes européens. Et qui marque peut-être la fin du déclin de l'industrie européenne.

Le sommet du G20 de Séoul, en novembre 2010, s'était ouvert dans un climat de « guerre des monnaies », où chacun redoutait que la sous-évaluation du yuan et la chute du dollar ne tournent à un repli protectionniste généralisé. Quatre mois plus tard, l'expression a littéralement disparu de la chronique diplomatico-financière : le retour de l'inflation a poussé les banques centrales à relever leurs taux. Ce qui, en toute logique, aurait dû mettre fin aux dévaluations compétitives (« La Tribune » du 1er mars 2011). Alors que le billet vert s'échange toujours autour de 80 yens et de 1,40 dollar pour 1 euro, les voix qui appelaient à une réévaluation du dollar et du yuan se sont tues ? Si le « séminaire de Nankin », qui se tient aujourd'hui dans la ville chinoise, doit étudier les mécanismes de stabilisation du Système monétaire international, tout se passe comme si le niveau même des monnaies n'était plus vraiment un sujet.

Faut-il y voir la peur de fâcher l'hôte du séminaire ou le fait que les dévaluations compétitives deviennent trop risquées quand le prix des matières premières importées s'envole ? Peut-être y a-t-il aussi une autre explication à l'apaisement international : l'apparition d'une nouvelle lecture des déséquilibres du monde. Dans sa dernière « note de discussion » (1), l'économiste du FMI, Olivier Blanchard, qui s'interroge sur la légitimité des stratégies de développement basées sur l'exportation, se prête à d'étranges contorsions pour surtout ne pas fustiger la Chine. À l'évidence, l'heure n'est plus à la diabolisation du dragon chinois.

Si le regard sur la Chine change, c'est aussi parce que la pression concurrentielle qu'elle impose depuis vingt ans à nos industriels s'est allégée depuis la crise. C'est ce que montrent les travaux de l'économiste de la Société Généralecute; Générale, Véronique Riches-Flores (2). D'abord, les fortes hausses des salaires dans l'industrie, encouragées par le gouvernement, ont entamé la compétitivité prix du « made in China » : les prix à l'export de la Chine ont, depuis 2004, progressé de 40 %, soit deux fois plus vite que les prix à l'export de l'Europe. Si cela tient aussi à la montée en puissance des produits à fort contenu technologique, l'inflation chinoise contribue à réévaluer son taux de change réel face aux monnaies des pays où l'inflation est encore maîtrisée.

C'est par les salaires que Pékin entend mener la réévaluation du yuan. « Ce qui a incité les industriels chinois à se tourner vers la demande intérieure, dit l'économiste de Société Généralecute; Générale à Hong Kong, Wei Yao, et ce d'autant plus qu'ils ont été privés des subventions à l'export. » En clair, même avec un taux de change effectif du yuan stable, la pression concurrentielle que subissent les groupes occidentaux sur leurs propres marchés se fait moins forte.

Si la Chine est regardée avec des yeux plus conciliants, c'est aussi parce que « son changement de stratégie, visant à passer d'un développement par l'export à un développement par la consommation, contribue à faire croître le marché chinois à une vitesse qui avait été largement sous-estimée par les économistes », dit Véronique Riches-Flores. Il est vrai que l'investissement progressant trois fois plus vite que la consommation, la part de celle-ci dans le PIB a pu baisser en dix ans. Mais elle n'en progresse pas moins de 8 % à 10 % l'an depuis cinq ans. « La classe moyenne, avec plus de 4.500 dollars par an de revenus en parité de pouvoir d'achat, devrait passer de 200 millions à 400 millions de personnes entre aujourd'hui et 2015, dit Véronique Riches-Flores. Ce qui devrait faire doubler la consommation d'ici à... 2015, et la diversifier créant de fantastiques opportunités pour les groupes européens. »

Là est la vraie bonne nouvelle : après avoir profité aux biens d'équipement, le grand marché chinois s'ouvre en grand pour les produits de consommation de qualité. Un phénomène que la Bourse, qui a réévalué les grands exportateurs vers la Chine, a compris avant les économistes. Et qui profite déjà largement aux grands groupes français : automobile, produits de luxe, équipement de la maison dont électroménager, marques de prêt-à-porter et d'accessoires, produits pharmaceutiques, tous ces marchés sont en train d'exploser dans des proportions inégalées. Or l'Europe a encore une part de marché dans l'industrie considérable : 40 % des exportations mondiales de produits manufacturés en 2010, contre 10,6 % pour les États-Unis et 14,9 % pour la Chine.

Même dans le textile et l'habillement, où l'Europe détient encore 25 % du marché mondial, on assiste à une explosion des exportations espagnoles et italiennes vers la Chine. Aussi, pour Véronique Riches-Flores, c'est clair : « Ce repositionnement de la Chine qui se tourne davantage vers elle-même annonce la fin du déclin de l'industrie européenne, et plus particulièrement de l'industrie française. »

(1) « (Pourquoi) doit-on réduire les déséquilibres des comptes courants ? » (mars 2011).

(2) « The New Chinese Landscape : a Chance for Europe » (23 mars 2011), Société Généralecute; Générale-Cross Asset Research.

L'analyse

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